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Engl. Chaos

Esp. Caos

→ anarchie, ordre (international), polyarchie, système, transnational

 

Du mythe à l’histoire

Le terme remonte loin dans les mythologies anciennes, pour désigner divers états premiers de l’univers. Certaines de celles-ci, comme en Grèce antique, concevaient les origines comme un ordre statique. D’autres les imaginaient mouvantes come en Chine, ou cycliques chez les Mayas et les Aztèques. Mais toutes redoutaient le chaos et recherchaient une forme d’ordre.

Autant de concepts qui, visant le cosmos, devaient intéresser les philosophes autant que les scientifiques et les politiques concernés par l’évolution de la planète, et plus généralement, par les interconnections cybernétiques, dont les infrastructures sanitaires, militaires, économiques et autres sont exposées aux cyberattaques, plus dangereuses en cas de conflit ou de pandémie. Les Etats se réunissent, sans prendre guère de décisions communes, pour y faire face afin de déployer des cyber-opérations en tous genres, dont la portée bute sur les limites du droit international.

Chaque crise mondiale met à nu l’extrême vulnérabilité des sociétés, la faiblesse de la gestion étatique et la quasi-absence de gouvernance mondiale, qu’aggrave la concurrence entre les puissances, comme celle qui oppose aujourd’hui les États-Unis et la Chine. Certes, les sciences contemporaines abordent rationnellement les phénomènes complexes, le chaos, les turbulences, jusqu’à formuler la possibilité d’un effondrement, mais dans le même temps les institutions internationales sont marginalisées, comme aujourd’hui l’OMS qui pâtit du dédain affiché par les Etats, à commencer par la Chine qui l’a informée trop tard de la dernière pandémie, au détriment d’une gestion efficace de la crise par d’autres États. Pire encore, l’instrumentalisation politique par les puissances du mode de gestion sanitaire semble poser en modèles universels ce qui devrait fonder une nouvelle forme de solidarité, certes partielle faute d’être globale, mais de portée mondiale, au moins potentiellement.

Les conséquences de la dernière pandémie du virus COVID 19 sont précisément, outre le retour de l’Asie dans les affaires du monde, la nécessité de la solidarité entre Etats conçue comme nouvelle forme de multilatéralisme et, par contraste, l’inanité des populismes et des nationalismes qui s’y opposent. De même, il apparaît que les aides internationales auraient intérêt à se centrer moins sur les Etats et davantage sur les biens publics mondiaux (santé des populations, épuisement des ressources et de la biosphère, maîtrise du réchauffement climatique). Mais au-delà de ces évolutions des RI et de son droit international en éternelle gestation, c’est la tension entre « ordre et chaos » qui se poursuit, comme l’énonçait Frank Attar (1994) à l’aube du troisième millénaire, en écho au regret qu’exprimait déjà René-Jean Dupuy : « Sur la vaste plaine interétatique, nul pouvoir au-dessus des Etats » (1990, cité par Attar p. 18).

La pensée juridique n’a pas manqué de souligner la dynamique de l’ « entropie » qui met à mal, selon un schéma explicité depuis longtemps par logiciens et sociologues, entre l’idéal ou la potentialité d’une néguentropie juridique (Lupasco 1972, Morin 1972, Guy 2015) ou l’utopie à la Thomas More et, en sens contraire, la fascination de l’anomie qui ronge leurs tenants (Morgan 2017).

De leur côté, les astrophysiciens se sont naturellement emparés de ces concepts, pour défaire l’idée que l’état de l’univers fût une totalité ordonnée. L’intuition du taoïsme n’en était pas éloignée, qui considérait que la matrice gérée par le Tao avant que n’advienne le qi ou souffle originel, puis le mouvement binaire du yin-yang et l’engendrement du « juste milieu ». L’entropie/néguentropie contredit tout autant la loi divine au principe d’un univers harmonieux, ou encore cette horlogerie précise que décrivait de la mécanique newtonienne en termes déterministes, mais prolonge la vision globaliste du cosmos que défendait Héraclite à l’opposé de la méthode analytique d’Aristote. Les visions statiques ne permettaient pas de créativité ni de liberté, mais se présentaient en un « Grand Livre » qu’il s’agissait de déchiffrer, où le temps, du passé au futur, était réduit à zéro car déjà écrit. Dans la même tradition, Descartes s’appliqua à formuler les lois d’une vérité pré-écrite au sein d’une religion acceptée dès l'enfance comme étant la seule vraie, tout en recherchant les causes au sein au sein d’un tout égal à la somme de ses parties et réductible à ces composantes élémentaires. La biologie s’en inspira pour voir les êtres vivants comme des machines génétiques, systèmes de particules soumises à des forces dictant le mental comme le biologique en termes de matière ou d’énergie.

De l’histoire à la science

Au cours du XVIIe siècle, la science classique entretenait la notion d’une nature régie par des lois immuables, semblable à un mécanisme harmonieux formulé en termes mathématiques excluant toute notion de chaos. Ce n’est que très marginalement que le terme apparaît chez les physiciens à la fin du XIXe siècle, lorsqu’ils découvrent le désordre moléculaire de la cinétique des gaz et les mouvements désordonnés, dits browniens, des très petites particules (de l'ordre du micron) dû à l'agitation thermique des milieux liquides ou gazeux.

La vision matérialiste et mécaniciste du monde se trouva détrônée au XXe siècle par la mécanique quantique, qui remplaça la machine déterministe de Newton par un substrat subatomique d’ondes et de particules régi par les forces libératrices du hasard, qui prive la matière de sa substance, capte dans l’espace non pas le vide, mais des particules virtuelles à l’existence fantomatique et éphémère. Les physiciens abandonnent au niveau des constituants premiers la notion classique de continuité, pour adopter celle de quantification, plus complexe. L’électron n’est plus une particule qui oscille autour d’un noyau, mais saute par quanta discontinus, certaines quantités lui étant interdites, d’où la notion de « discontinuité » associée au concept quantique. Les physiciens de l’université d’Orsay autour d’Alain Aspect ont également conçu un certain « flou quantique » dans les années 1980, à partir des interactions entre deux particules, fussent-elles séparées par plusieurs dizaines de mètres. Les modèles quantiques récents établissent de là la superposition d’états non seulement au niveau microphysique, mais aussi macrophytique, qui se manifestent à ce niveau par des univers parallèles (Damour et Burniat 2016, Reeves 2017).

Le concept quantique est dès lors contradictoire, car il rompt avec la notion d’état unique pour un objet quelconque, les objets quantiques sont tout la fois ondes et particules, peuvent superposer ces deux états à la fois ou passer par deux endroits simultanément. Des paires d’objets éloignés peuvent se comporter comme un seul objet, ce qui signifie que contacter l’un modifie l’autre instantanément.

Selon l’une des théories, Trinh Xuan Thuan note que « La théorie des supercordes, qui cherche à unifier les forces fondamentales de la Nature, stipule que les particules de matière ne sont que des vibrations de « bouts de ficelle » infinitésimalement petits dans un Univers à dix dimensions. Le déterminisme de Newton et de Laplace est balayé, le principe d’incertitude de Heisenberg énonce que nous ne pouvons pas prévoir le comportement d’un électron.

Du déterminisme aux turbulences et au chaos

C’est par cette relativisation du déterminisme que se conçoit le chaos, en fonction de l’imprévisibilité d’un événement minime qui, au sein d’un système, provoque des transformations hors de proportion avec la causes initiale. Le comportement d’un système chaotique ne peut jamais être connu avec précision et résulte non pas d’une limitation de la connaissance, mais d’une incertitude qui, comme l’indéterminisme quantique, est propres à la Nature. La complexité en résulte, tout autant que la liberté de l’action humaine.

Les anthropologues comme Georges Balandier ont abordé leur discipline, au-delà de leur imaginaire, en s’ouvrant à une certaine « sensibilité à l’événement, une sensibilité au mouvement et à l’inédit, comme les rencontres avec les initiateurs africains des « nouveaux commencements ». De sorte que, non pas le chaos, mais les turbulences qui parfois le précèdent, se retrouvent au centre d’une anthropologie où « … Le travail lent et obstiné façonne les paysages au long des siècles, toujours repris et jamais achevé. Ces lieux ne sont pas ceux où campent mes nostalgies, mais ceux où se réduit à l’essentiel ce que j’ai pu saisir de la turbulence du monde. » (Paquot 2017, p. 262).

L'article « Sur la nature de la turbulence », publié en 1971 dans la revue Communications in Mathematical Physics, marque les débuts de la théorie du chaos déterministe. Le physicien belge David Ruelle et le mathématicien néerlandais Floris Takens y développent une vision nouvelle de la turbulence. Ils y analysent des modèles mathématiques de systèmes qui dissipent une partie de leur énergie en chaleur, ce qui a pour effet de faire disparaître les effets transitoires. Ils montrent que l'ensemble des états finals d'un tel système a une nature fractale : c'est un attracteur étrange. Le mouvement sur un tel attracteur dépend des conditions initiales, comme l’exprime la propriété dite « effet papillon » par le météorologiste américain Edward Lorenz : le battement d’ailes d'un papillon peut causer, un mois plus tard, le déclenchement d'un cyclone ou la fin d'une tempête. En termes mathématiques, on quantifie ce phénomène par une définition qui qualifie un système de chaotique si deux points initialement très proches divergent dans le temps selon une trajectoire exponentielle. Cette nouvelle forme de déterminisme, est adoptée par les mathématiciens, les physiciens ou les biologistes pour qualifier un système chaotique de désordonné et au comportement aléatoire, mais qui reste déterminé par un système d’équations à un petit nombre de degrés de liberté, sans que le hasard y joue aucun rôle.

Il s'ensuit que, contrairement à ce qu'énonçait la théorie classique du physicien soviétique Lev Landau, un écoulement turbulent n'est pas décrit par la superposition de nombreux modes. Au contraire, en appelant bifurcation le point où une faible variation d'un paramètre induit un changement qualitatif de la solution d'une équation, Ruelle et Takens montrent qu'un tout petit nombre de bifurcations suffit à produire un comportement chaotique et donc à engendrer la turbulence. Quatre ans plus tard, l'étude expérimentale d'un fluide en rotation par les physiciens Jerry Gollub et Harry Swinnay, du City College de New York, montrait que l'apparition de la turbulence suit bien dans ce cas la description de Ruelle et Takens. Le concept de chaos déterministe sera appliqué à l'étude de phénomènes dans divers domaines scientifiques, de la physique à la biologie.

 

Théorie du chaos, théorie des catastrophes et effondrement

Le chaos a fait l’objet de nombreuses théories, autant que les catastrophes ou l’anarchie, au départ de la théorie des systèmes ou du concept général de complexité. Les systèmes ouverts, par exemple, ont été ainsi définis car ils échangeaient des données avec leur environnement et se composaient de diverses composantes interconnectées. Elle rompt avec la conception réductionniste ou atomiste, qui depuis toujours décomposait le réel en éléments de plus en plus petits pour en atteindre les fondements. En revanche, la pensée systémique peut être caractérisée comme la reconnaissance du fait que le tout est plus que la somme de ses parties, lesquelles peuvent, en un sens, être comprises comme sa représentation holographique lorsque les composantes sont combinées, créant par leur interaction une entité nouvelle et unique.

René Thom (1983) conçut avec Jean Petitot (1986), dans les années 1960, la théorie des catastrophes d’un point de vue interne. Cette théorie mathématique décrit la genèse des formes structurées à partir de phénomènes désordonnés; l’étude des bifurcations, la thermodynamique hors équilibre, la théorie des singularités, la synergétique et la dynamique topologique étudient les transitions discontinues. La catastrophe n’est cependant pas considérée en tant que telle, et ne vaut qu’en tant que transition, ce qui signifie selon Thom que la théorie est morte du fait de son incapacité à produire des prédictions quantitatives, bien que la valeur explicative de l’approche demeure incontestable, même si « prédire n’est pas expliquer » et « classer n’est pas comprendre ».

La théorie du chaos, quant à elle, s’est élaborée dans les années 1970 avec les travaux du météorologue Edward Lorenz relatifs à la modélisation des régimes climatiques et à la découverte du fameux “effet papillon ", défini come l’effet produit par une modification minimale de l'état de l'atmosphère. Sur une certaine période de temps, ce que l'atmosphère fait réellement diverge de ce qu'elle aurait fait. Ainsi, dans un mois, une tornade qui aurait dévasté la côte indonésienne ne se produit pas. Ou peut-être qu'une tornade qui n'allait pas se produire, se produit. (p. 141)

Les théories du même type se sont appliquées à l’analyse de ce qui apparaît depuis cinquante ans comme un veritable système, que La sixième (devenue septième) extinction de masse a été reconnue, qui traduit l’effondrement inédit du monde vivant, alors que plusieurs limites écologiques ont déjà été franchies (destruction de la biodiversité, concentration des gaz à effet de serre, déboisement et dévastation des sols, pollutions en tous genres), alors que d’autres limites menacent d’être franchise (acidification des océans, raréfaction de l’eau douce). L’effondrement est la transformation subite d’une concaténation systémique faite d’une chaine de causalités au sein du système socio-industriel, “qui menace ce système de basculer dans un état inconnu qui serait un état d’anomie et de chaos. » (Agnès Sinaï, interviewée avec Renaud Duterme et Vincent Mignerot dans l’émission “Arrêt sur images”, « Effondrement, un processus déjà en marche », 12 juin 2018. Ici aussi, la théorie n’est pas nouvelle et remonte aux modélisations globales de l’évolution possible de la civilisation thermo-industrielle vers son épuisement. La « transition » qu’elle constituerait pourrait être relativement brutale et se résoudre en un ensemble de catastrophes menant à un effondrement, ou au contraire se décliner de forme graduelle par un enchaînement de crises écologiques et économiques, de conflits et de guerres, d’une décroissance démographique et de pandémies dues à la raréfaction des ressources et à l’évolution du climat. L’un des postulats est que la complexité des sociétés et des écosystèmes est à ce point vulnérable qu’un seul paramètre, comme le suggère l’économiste Paul Jorion (2016) en le nommant « soliton », pourrait telle une lame de fonds constituée de plusieurs vagues se superposer en une seule, dont l’impact serait d’autant plus dévastateur. Cette hypothèse n’est pas non plus nouvelle et fut formulée par le Club de Rome, créé en 1968, qui annonçait dès 1972 qu’une catastrophe surviendrait vers 2030, selon le rapport Meadows (paru en français sous le titre Halte à la croissance ?), commandé au Massachusetts Institute of Technology (MIT) en 1970. Le colloque organisé lors du quarantième anniversaire du Club de Rome en 2012 donna lieu à la publication d’un rapport actualisé par la Smithsonian Institution et qui, en recourant à la même méthodologie que le rapport Meadows, confirma les conclusions de ce dernier. L’un des modèles évoqués, dénommé World3, est de type non linéaire et assemble 150 équations décrivant les principales boucles de rétroaction à l’œuvre dans le système terre (démographie, ressources, industrie, emploi, services, pollution, agriculture, usage des sols…) pour analyser les conséquences du développement fondé sur la croissance. Le rapport concluait que le scénario moyen entraînait déjà un niveau irréaliste de progrès des technologies vertes, sobres et économes, e que la poursuite d’une croissance économique exponentielle ne pouvait conduire qu’au dépassement des limites matérielles et, de là, au phénomène dit d’effondrement (“overshoot and collapse”). Le premier rapport du Club de Rome soulignait lui aussi la nécessité d’une croissance zéro dans un environnement fini.

Le chaos en mathématique(s) et en physique

La théorie mathématique du chaos analyse les conséquences imprévisibles de toute modification aléatoire qui affecte l’équilibre d'un système complexe. Quelquefois décrite comme étant la formalisation de l’idée fameuse de l’effet imprévisible du coup d’aile d’un papillon sur le climat de la planète, elle est souvent utilisée en politique et en RI pour rejeter la possibilité d’une description formelle des phénomènes vécus. Plus scientifiquement, il s’agit de montrer que les courbes mathématiques peuvent ne plus être régulières, mais se modifier brutalement.

Dans une optique autant philosophique que physique, Trinh Xuan Thuan (2001) aborde l’opposition des notions de beauté et d’élégance, auxquelles les mathématiques ne sont pas indifférentes, pour aborder celles de simplicité et de congruence comme critères essentiels de l’établissement des théories de la nature. SI la vérité se définit généralement par l'expérience, la beauté est un concept subjectif, et l’auteur, plutôt que de définir vaguement les grandeurs cosmiques ou microcosmiques, offre des faits concrets comme le fait que le soleil transforme 400 millions de tonnes d'hydrogène en hélium par seconde. Le système solaire est fait de l’interaction complexe entre les lois strictes de la physique et le simple hasard qui donne naissance au monde perçu, pour aboutir à la notion de chaos, présente de la météorologie à la médecine et à celle de symétrie qui gère les relations entre l'électricité et le magnétisme et entre l'espace et le temps. L’un des thèmes récurrents du physicien est la façon dont des principes apparemment opposés comme ceux-ci fonctionnent en fait ensemble.

Ordre et désordre dans les relations internationales

Dans le domaine des RI, la notion d’ordre s’est peu à peu imposée au long d’une histoire faire d’équilibres et de turbulences, voire de périodes chaotiques associées à la « barbarie ». Le terme « international » est cependant trompeur, car il désigne littéralement l’interétatique et non les relations entre nations (6.000 langues et presqu’autant de groupes ethnoculturels), où les effets des facteurs et acteurs transnationaux, anciens ou contemporains, s’ajoutent à la complexité du domaine. Notons aussi que le rôle joué par l’Etat n’est pas une donnée permanente de l’histoire, mais bien une « parenthèse » dans une continuité dominée par le empires, associés à la notion d’homogénéité. Dans le monde ancien, c’étaient eux qui assuraient l’« ordre » : l'Empire d'Alexandre, l'Empire romain, les Moghols, les Ottomans ou la Chine, qui fut l’hyperpuissance du Monde jusqu’au milieu du 18e siècle. Le choix, pour les mondes antique et médiéval, se situait entre l'empire et le chaos, de sorte que l'impérialisme n'était pas une anomalie. Les sujets de l'empire possédaient le droit, la culture et la civilisation, alors que ceux qui se trouvaient en dehors étaient associés aux barbares, au chaos et au désordre.

Dans son usage commun, le terme « international » déborde par conséquent le seul champ des études des politologues et concerne quantité d’autres disciplines telles que l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, la linguistique, le droit, l’économie et l’écologie, voire la psychologie lorsque sont étudiées la « géopolitique des émotions ». La cohérence de son contenu requiert une approche interdisciplinaire et, s’il est possible, transdisciplinaire. L'esprit d'interdisciplinarité que postule une telle approche systémique a toutefois du mal à s’imposer aux logiques de segmentation et d'hyperspécialisation des champs disciplinaires qui prévalent dans la recherche scientifique et à l'Université. Les chercheurs ne peuvent toutefois éviter les méthodes globalisantes à l’heure où l’évolution de la planète rend manifestes les interactions entre les divers facteurs proprement disciplinaires, de sorte que celle-ci apparaît plus clairement comme un système, après la fragmentation qui a suivi l’affrontement Est-Ouest, lorsque réapparut le chaos pré-étatique propre au monde prémoderne, le ressac post-impérial russe, puis chinois et turc, la proliferation des Etats faillis (Somalie, Afghanistan, Libéria, Lybie, etc.). Plus récemment, les mouvements sociaux (France, Algérie, Irak, Liban, Catalogne, Inde, Hong Kong et autres) ont ajouté la dimension issue des sociétés civiles, en révolte contre les courants de la mondialisation autant que la juridiction des Etats.

Sans doute la pratique monodisciplinaire a-t-elle longtemps dominé ce champ d’études, traditionnellement réduit à l’école réaliste centrée sur la souveraineté westphalienne d’Etats dont les structures ne dépendent pas de décisions prises par des acteurs externes, et qui peut rendre compte de certaines régularités propres à leurs relations mutuelles, mais non de phénomènes transnationaux qui débordent ou traversent leurs frontières. Les aspects incertains, erratiques, voire chaotiques de ce que nombre de chercheurs refusent d’appeler « système » international suscitent de multiples descriptions, et éventuellement explications alternatives, de la théorique des systèmes à la théorie du chaos ou des catastrophes, sans oublier la psychanalyse des événements internationaux tentée par un Daniel Sibony (1995).

Sur le temps long, l’histoire des RI entraîne inévitablement des ruptures entre états polaires. Ainsi a-t-on pu parler avec Bertrand Badie (1992) de « retournement » du monde, non pas en vertu d’une théorie des RI, mais à la fin de la Guerre froide et suite à la disparition de l’équilibre de la terreur, dernier avatar de l’équilibre des puissances qui depuis trois siècles tentait d’établir un ordre relatif après le chaos prémoderne des guerres de religion et l’établissement de l’ordre westphalien. La diffusion d’acteurs et de facteurs transnationaux de toute nature – économiques, communicationnels, associatifs, et bientôt terroristes – accentua la porosité des frontières, affaiblit les pouvoirs politiques des Etats et sembla augurer de ce qui devait être un nouvel ordre qui dissiperait les incertitudes et redeviendrait prévisible. C’était la notion même de RI qui se trouvait menacée d’obsolescence, du fait du dépérissement apparent de l’État et de la montée en puissance des acteurs non étatiques. Les tenants d’un « nouvel ordre international » fondé sur un nouvel équilibre des puissances à fondement juridique onusien furent rapidement démentis, d‘autant que la complexité croissante d’un « monde clos » (Dupuy R.-J. 1989) accroissait la fragilité de l’ensemble. La reconnaissance des normes par toutes les parties des institutions internationales, si elle est souhaitable, ne garantit pas la paix et la stabilité. L’apparition de l’Etat islamique (EI) illustra la faiblesse des Etats face à la concurrence d’acteurs non étatiques qui leur contestaient le « monopole de la violence » cher à Weber. La défaite de l’EI, loin de permettre le retour à l’ordre ancien, introduisait une nouvelle dose de chaos qui, à son tour, engendra une nouvelle opposition entre l’alliance de circonstance entre l’Iran, de la Russie et de la Turquie, nostalgiques des empires passés, et l’alliance tout aussi circonstancielle de l’Arabie saoudite, des Etats-Unis et de l’Egypte.  

Si l’empire a dominé l’histoire politique, l’Europe n’en a quasiment pas connu qui couvre tout son territoire, aussi a-t-elle adopté une voie médiane entre la stase du chaos et la stase de l'empire, à savoir le petit État. Sa souveraineté, établie mais de jurisdiction limitée par sa géographie, a assuré l'ordre intérieur au prix de l'anarchie internationale. La concurrence entre les petits Etats d'Europe était certes source de progrès, mais l’ensemble était constamment menacé par le retour au chaos d'un côté, ou à l'hégémonie impériale de l'autre. L’une des solutions fut l'équilibre des puissances par un système d'alliances et de contrepoids devenu la condition de la liberté sur le continent, et de la souveraineté des petits États entre le style autoritaire et statique des empires et l'anarchie d'une fragmentation excessive.

Ce n’est que très tard que les RI intègrent la notion de système, lorsque dans les années 1970 les scientifiques parviennent enfin à alerter une partie de l’opinion des dangers qui planent sur la planète en raison d’une multiplicité de facteurs en interaction dont le effets ne sont compréhensibles qu’en proportion de leur inclusion au sein d’un système, tells que l’explosion démographique, l’épuisement des ressources, la croissance sans limite des économies ou l'effondrement de la biosphère résultant de l’ensemble de ces facteurs. Les essais de modélisation n’excluent cependant pas les phénomènes rétifs à toute systématistion, qui laissent la place aux phénomènes chaotiques qui permettent à certains politogues de parler d’une “stratégie du chaos” (Verluise 2019). Encore faut-il que la notion de système inclue une catégorie limitée d’acteurs comme les Etats, un terme dont le signifié fluctue (au sens de la logique floue) au long d’une histoire dominée non par les Etats mais par les empires, ou qu’elle réfère à un ensemble de concepts formant eux-mêmes système, ce qui souvent n’est pas le cas, comme le note Thierry de Montbrial (2002) en relevant des concepts aussi divers que morphogenèse et homéostasie, catastrophe et turbulence, hiérarchisation et hystérésis. L'auteur se rabat sur une série de définitions du “système international”, comme celle de Michael Brecher (1987) : “ensemble d’acteurs soumis à des contraintes intérieures (contexte) et extérieures (environnement), placés dans une configuration de pouvoir (structure) et impliqués dans des réseaux réguliers d’interactions (processus)” (cité p. 234-235). Mais on butte ici sur les distinctions à faire ou ne pas faire entre les sociétés de même culture, avec Etat ou sans Etat (Balandier 1985) ou sur les relations dites internationales en interaction avec les “pouvoirs” non étatiques catégorisés comme privés (sociétés transnationales), non gouvernementaux (civils, religieux), claniques, etc. (Badie et Smouts 1992).

De nos jours, la pandémie de 2020 s’est manifestée comme crise sanitaire mondialisée et a de ce fait repositionné les grandes puissances en termes de capacité de gestion du phénomène. A cet égard, la Chine tente de se presenter, en reminiscence de passé de grande puissance, comme modèle universel, en se prévalant simutanément de son efficacité et de l’incapacité du gouvernement américain dirigé par Donald Trump d’affronter la crise. La perception de ce déséquilibre par les Etats de la planète est dès lors susceptible de modifier fondamentalement la scène géopolitique et la position des acteurs au XXIe siècle. On reste dès lors libre de s’interroger sur le « système du monde » (de Montbrial 2002, Hassner 2014), la résurgence d’un nouvel ordre international (Merle 1991, Chaliand 2013), la persistance d’un nouveau désordre mondial (Todorov 2003) ou quelque forme de polyarchie fondée sur l’hétérogénéité des acteurs et des facteurs du monde (Robinson 1996).

 

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Angl. City

Esp. Ciudad

→ Communauté, cosmopolitisme, Etat, peuple

La persistance de l'idée de cité dans l'histoire du monde occidental peut servir de repère philosophique autant qu'elle est susceptible de nous tromper sur le sens de ce qui s'engendre dans le monde contemporain. Car si celui-ci est à la recherche des fondements d'une cité-monde, la question reste de savoir si et comment celle-ci pourrait advenir. Le sens du politique chez les Anciens est particulièrement difficile à cerner, en raison de l'éloignement dans le temps et malgré la longue tradition philosophique qui les relie à l’Occident. On peut cependant repérer quelques grandes idées qui marquent l'existence d'une filiation ou, au contraire, la réalité d'une rupture, qui rendent ce monde à la fois proche et lointain.

La Cité, pour Platon et Aristote, est la réalité la plus naturelle qui soit. Communauté naturelle – réunissant plusieurs villages, dont chacun est formé de plusieurs familles – mais aussi auto-suffisante, car la Cité est le terme dernier, la limite du monde civilisé.

Cette conception se prolonge au Moyen Age, où domine la notion platonicienne et aristotélicienne d'une cité (civitas), c'est-à-dire nation ou Etat, qui interdit aux philosophes et aux théologiens d'y voir une création artificielle, celle qui résulterait de la volonté des hommes de vivre ensemble en communauté. La Cité de saint Augustin est par ailleurs soumise, dans son imperfection, à l'accomplissement de la « Cité céleste » conçue comme la finalité suprême de l'existence, alors que chez Aristote la cité suffisait à jouer ce rôle car c'était elle qui assurait la vie bonne et la vie heureuse (à cet égard, on notera avec intérêt qu'Alfarabi combat, dans l'aire musulmane du Xe siècle, la suprématie de l'interprétation théologique sur une conception humaine, autonome et rationnelle du politique).

Le retour à l'homme se produit à la Renaissance avec Machiavel et Bodin principalement, qui ne voient l'un et l'autre dans la cité – dans la république – rien de plus que l'oeuvre humaine. Cettte rupture avec la tradition philosophique est aussi une rupture dans l'ordre politique, car il s'agit dans l'optique machiavélienne de penser la politique comme fondatrice d'un nouvel ordre des choses. La politique n'est plus fondée en Dieu ou en nature, mais revient tout entière à l'ordre humain. C'est là une innovation fondamentale, où la civilité garantie par le Prince revêt un caractère que l'on appellerait aujourd'hui « pragmatique », pour désigner à la fois la conception « réaliste » de la loi et de la justice qu'il inaugure et la conception d'un discours en prise sur la réalité fluctuante des relations entre le Prince et le peuple. Paradigme réaliste au sens de la théorie politique et réduite à quelques traits bien connus, où voisinnent la priorité du pouvoir sur l'éthique, la nécessité de la violence et de l'intrigue dans les affaires de l'Etat, la prééminence des fins sur les moyens et la raison d'Etat, soit un paradigme qu'on peut corréler au style rhétorique des discours contemporains (Machiavel 1550, Walker 1993). C'est là tout un pan, au delà de l'interprétation caricaturale du Florentin, sinon l'essentiel de son oeuvre, que l'on peut appréhender comme, d'une part, la tentative de s'opposer à la conception d'une essence intemporelle du politique et, d'autre part, l'élaboration de catégories conceptuelles et discursives plus caractéristiques de l'humanisme, du républicanisme et de la « vertu civique » ou virtù. Si on la considère sous cet angle, la cité machiavélienne présente d'ailleurs quelques affinités avec la cité aristotélicienne, et s'oppose à la cité de Platon qui se méfiait des cités complexes car celles-ci établissent des rapports artificiels entre l'homme et le monde et sont par là propices aux artifices rhétoriques que Platon abhorrait : la cité modèle du philosophe, censée arrêter la succession sans fin des régimes politiques, serait inspirée de la tradition égyptienne, dont la fidélité aux valeurs ancestrales garantit la stabilité et la justice (Couloubaritsis 2000). Aristote, au contraire, est conscient des limites de l'unité organique et de l'antériorité de la cité sur l'individu, car « si elle avance trop sur le chemin de l'unité, une cité n'en sera plus une, car la cité a dans sa nature d'être multiplicité, et si elle devient trop une, de cité, elle retourne à l'état de famille, de la famille à l'état d'individu » (cité dans Gaillard 1998, 320). De même, l'éthique de la cité aristotélicienne n'est pas unique, et « les causes variables de l'insurrection chez les personnes ordinaires sont dues à des différences d'interprétation de la nature de la justice et de l'égalité. Elles n'acceptent pas le point de vue platonicien d'une justice objective unique, c'est là ce qui mène à la révolte. Par conséquent, aucune constitution n'est parfaitement adaptée à tout ensemble de circonstances. Les sociétés sont variées dans leur composition, les institutions politiques seront donc variées en conséquence » (Howard 1992, 14-23).

L'avénement de la Cité des hommes qu'inaugure Machiavel prendra une forme juridique avec Grotius (1583-1645) et trouvera son fondement philosophique chez Hobbes et Locke. Il faut cependant relativiser cette rupture, car l'Etat-artefact qui succède à la Cité naturelle retrouve avec l'Etat-nation du XVIIe siècle une certaine naturalité, voire une transcendance lorsque l'Etat-nation est sacralisé. C'est l'Etat-nation qui fait les citoyens et non l'inverse, c'est la nation qui naturalise les nationaux. Même si le développement de la notion de société civile comme distincte de l'Etat préserve l'autonomie de l'individu et du citoyen, la part humaine du politique et de la civilité reste fragmentée, à deux niveaux : la division des peuples en Etats distincts, et l'organisation de la connaissance en disciplines étanches. L'épistémologie cartésienne donne à cette double fragmentation la méthode qui lui permettra de subsister au moins jusqu'au XXe siècle, sinon jusqu'à nos jours, sous cette double forme : la souveraineté étatique qui sera au centre de l'ordre interétatique réaliste, et l'ordonnancement disciplinaire qui fera obstable à toute globalisation comme à toute complexification véritable des savoirs, nous dirions aujourd’hui inter- ou transdisciplinarité.

 

La cité mondiale

Depuis la mise en question de la cité naturelle soumise à la loi divine ou à la loi de la nature s'est lentement édifiée, tout au moins dans l'aire occidentale, une société civile qui est aussi un processus de complexification. Le conflit des allégeances entre le communautaire, voire le tribal, et l'identité statonationale, entre le local et le global, l'opposition de la sensibilité et de la raison y construisent et mettent en scène des espaces qui s'extériorisent et s'interpénètrent alternativement dans un affrontement entre le communautaire comme fondement anthropologique de toute société et la citoyenneté comme fondement de la socialité moderne, de l'idée européenne jusqu'à l'idée de société ou communauté internationale, voire cosmopolitique (Vazquez 1995, Hassner 1995).

Ainsi, la prise des signes sur les choses, la transformation du monde au travers des formes dialogiques, l’émergence d’un sujet qui n'est plus le sujet souverain de Descartes mais un sujet à allégeances multiples, constituent en un certain sens un retour à l'aristotélisme. Le dialogal se déplace du dialogue platonicien et de la communication mentalaise de Locke au dialogue de type augustinien et à la communication conçue comme interaction dialogique, polyphonique et asymétrique. Plutôt que du retour à un ordonnancement que certains politologues considèrent comme un « nouveau Moyen Age » (Booth 1991), on peut voir ici une transformation universalisante des droits qui dépasse simultanément l'ordre des communautés et l'ordonnancement des Etats, et suscite la défense d’un patrimoine de l’humanité et, de là, des propositions touchant à un droit ou à des « droits de l’humanité » (René-Jean Dupuy 1989, Pierre-Marie Dupuy 1999 et 2000, Lepage 2015). La complexité juridique et la pluralité des allégeances ne sont plus soumises uniformément à la transcendance, mais suggèrent un programme de guidage interne aux groupes et inscrit dans les personnes qui reconnaît l'incertitude des conduites humaines, c'est-à-dire la possibilité de la communauté historique que René-Jean Dupuy distingue de la communauté mythique.

Cet ensemble d'interactions dessine un enjeu éthique d'un genre nouveau car il s'agit, comme le dit Jacques Lévy (1996), de passer de la morale imposée ou héritée à une éthique qui ne soit plus un universalisme abstrait, mais une universalité concrète, certes pas sans principes, mais dont la force se mesure aussi à sa capacité d'être discutée, construite et portée par une sphère commune en formation. Ce mouvement n'est pas étranger à la vision de Machiavel, qui voit la vie politique dans la conflictualité de ses origines et la violence, souvent l'injustice de sa construction, contre la téléologie d'Aristote, qui soutient l'idée de l'organicité du corps politique et de son antériorité sur l'individu. Elle exprime son enjeu éthique au travers une interlocution dialogique qui est plus celle de l'accord composé que du consensus, du raisonnable que du rationnel, où comme le dit Diderot, on est porté à articuler dans la simultranéité ce qu'expriment "vingt bouches à la fois".

On retrouve dans la modernité et à l’époque contemporaine cette idée d’une Cité mondiale, notamment dans l’œuvre utopiste de Paul Otlet conçue dans le cadre géopolitique du XIXe siècle, qui était celui de l’expansion maximale des empires européens. Certains penseurs imaginaient une paix planétaire qui romprait avec les guerres ancestrales, jusqu’à concevoir la « paix perpétuelle » dont le philosophe Emmanuel Kant avait formulé les termes au début du XVIIIe siècle. Otlet s’associat à Henri La Fontaine, qui présida à partir de 1907 et jusqu’à sa mort le Bureau international de la paix créé à Berne en 1892 et regroupant les sociétés de la paix du monde entier. Ce dernier adhéra dès 1895 à l'Union interparlementaire, qu’il considérait dans le même esprit universaliste comme l'embryon d'un parlement universel appelé à recourir à la voie juridique pour fonder l'organisation politique de la société internationale. La notion de démocratisation des relations internationales sera reprise périodiquement par divers mouvements de la société civile - INFUSA, CAMDUN - appelant à la création d’une seconde, voire d’une troisième chambre des Nations unies.

Le projet de Cité mondiale suscita par ailleurs l’œuvre des architectes Le Corbusier et Pierre Jeanneret, qui en dressèrent les plans selon une symbolique hiérarchique et pyramidale et projetaient de l’édifier en un site extraterritorial à Genève, puis Bruxelles et enfin Anvers, avant que le projet ne finisse par être abandonné. On peut certes imaginer les dérives potentielles d’une telle projection, et les craintes qu’elles susciteraient dans la mesure où les données concerneraient non seulement les objets et les phénomènes, mais aussi les personnes, comme l’illustrent aujourd’hui les débats relatifs au renseignement mondialisé (Cosmopolis, 2015/2).

L’idéal d’une société mondiale née dans le bouillonnement de la vie internationale autour de la Belgique d'alors révélera tout autant ses limites. Dépasser le schéma hobbésien des relations conflictuelles et anarchiques entre les Etats pour instaurer un ordre universel fondé sur la paix pouvait sembler réaliste, à l’heure où la Belgique voyait consacré par les Puissances son statut de « clé de voûte de l'équilibre européen », imposé dès 1839 (De Pauw 1665). Avec le soutien décisif de son compatriote Henri La Fontaine, il avait en effet proposé au début du XXe siècle de fédérer les organismes internationaux, entrevoyant une structure mondiale qui dépasserait jusqu’à la vision kantienne - Kant évoqua l'idée, non pas d'un « Etat des peuples » (Volkerstaat) qu'il considérait comme dangereux car susceptible de mener à une forme d'autocratie universelle, mais d'une fédération de peuples ou d'Etats restés autonomes, qui devait infléchir les rapports conflictuels en renforçant l'action normative contre le recours à la force. La Fontaine et Otlet proposèrent officiellement aux gouvernements la création d'une organisation internationale des Etats fondée sur un nouveau droit des gens et comprenant notamment une Constitution mondiale de la Société des Nations. On connaît aujourd’hui la difficulté rencontrée par les tentatives de construction d'un ordre international qui se surimposerait à l'ordonnancement interétatique après le Pacte de la Société des Nations, dont l’échec contraignit l’impulsion cosmopolitique initiale d’Otlet et La Fontaine à revenir de façon plus réaliste à la méthode classificatoire, sous forme notamment d’un répertoire des organisations internationales consignées dans l’Annuaire des Organisations Internationales rédigé initailement à Genève avec la collaboration de l’Union des associations internationales (UAI).


 

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Philippe-Joseph Salazar et al., « A critique of surveillance », Cosmopolis, 2015/1

 

 

 

Angl. Civilis(z)ation

Esp. Civilización

→ citoyenneté, culture

Terme récent en français (1835 pour le Dictionnaire de l’Académie) dont la notion est à définir selon qu’elle s’oppose en premier lieu à l’état naturel ou dit primitif, en second lieu selon qu’elle se décline au singulier ou au pluriel. En Occident, de l’anthropologie à la philosophie et parallèlement à la notion dynamique de « civiliser », la notion oppose généralement le civilisé au sauvage, à l’animal, à la nature brute. Au siècle des Lumières, « civilisation » n'avait pas de pluriel et désignait non pas une spécificité culturelle, mais une conception philosophique tendant à l’universalité.

Le linguiste Emile Benveniste signale qu’il véhicule un immense ensemble de croyances collectives, dont certaines dénotent les circonstances originelles de la civilisation. Si le monde occidental l’associe aujourd’hui à la foi dans le progrès social, politique, économique et technoscientifique, d’autres notions lui sont associées selon les cultures et les époques et peuvent se concevoir selon un schéma statique, cyclique ou orienté en mode unilinéaire vers une fin. Dans le monde latin classique, ce sont les notions de civitas, humanitas, urbanitas, eruditio, industria humana qui s’y associent ; le domaine italien plus récent y voit les notions de civiltà, nobiltà, incivilmento, le domaine anglo-américain civilized, cultivation, refinement, education et le domaine germanique Erziehung, Bildung, Kultur, Aufklärung,  alors que le français retient notamment les notions de « police », « politesse », « raffinement » (Bonte et Izard 1991), les uns et les autres s’accordant, comme le note Jean-Marc Ferry, sur les notions de civilité, légalité et publicité dans le cadre européen entre le XVIe et le XVIIIe siècle. L’Europe d’aujourd’hui, nous dit-il, ne consiste plus tant, comme le pensait Freud, à « détourner les énergies libidinales vers le travail social, qu’à dégager les pulsions agressives vers le débat public » (2001, 170). Dans cette optique, la notion se pluralise, sans toutefois que les philosophes, historiens et politologues s’accordent sur aucune frontière entre les unités qu’ils repèrent. Ainsi, l’historicisation de la civilisation induit la pluralité des éléments qui la composent, d’où la distinction que faisait au XIXe sicle l’historien François Guizot entre les civilisations anglaise, allemande, espagnole et française, lesquelles concourent à former la civilisation de l'Europe. En sens opposé, la singularité d’une civilisation européenne comme « être historique » et « réalité indivise » est affirmée avec autant de force chez les historiens coordonnés par Charles-Olivier Carbonell (1999). 

Civilisation et civilisations, culture et cultures

Les oppositions auxquelles se réfèrent les termes « choc des civilisations » ou « choc de civilisation » concernent davantage un niveau hyponymique dénoté par les expressions « choc des cultures », « diversité culturelle », « multiculturalisme ». Les oppositions entre cultures distinctes ou même antagonistes sont une constante de l’histoire, autant que les échanges entre elles. D'Alexandrie à nos jours, en passant par l'Andalousie médiévale et l’université interculturelle et multidisciplinaire de Nalanda dans l’Inde du VIIe siècle, les deux mouvements ne cessent de coexister et renvoie à une réalité complexe plutôt que dichotomique, ente les extrêmes des guerres saintes et l’hybridation ou métissage culturel.

Le terme « civilisation » - au singulier – veut désigner la marche de l'humanité vers une plus grande perfection matérielle, morale ou humaine, tout au moins dans la conception unilinéaire familière en Occident. Il inclut une multiplicité de traits culturels considérés comme compatibles avec la notion de civilisation, qui permettent une évolution éventuelle vers la citoyenneté comprise comme intégration harmonieuse dans la vie de la Cité et l’adoption d’un système de droits dans la perspective romaine, ou d’obligations dans l’optique confucéenne. Il suppose à cet égard des traits constitutifs tels que l’autonomie de l’individu, la vie en société, le développement des sciences et des techniques, l’épanouissement de la créativité culturelle dans les arts, la participation des sujets ou des citoyens à la gestion de la collectivité.

Si la civilisation est censée caractériser la face positive de l’humain et de l’humanité, elle n’est pas nécessairement universelle dans son existence concrète du fait de la diversité même des cultures qui la composent, car certains traits seront considérés par certaines d’entre elles comme contraires à l’universel comme la peine de mort, l’exacerbation de l’individualisme, l’anarchie des relations entre les Etats et autres entités politiques, la prééminence ou l’absence du religieux, la liberté de pensée, le rapport entre culture et nature considéré comme exclusif ou inclusif, etc. Ainsi, le mooré du Burkina ne présente pas d’équivalent exact de cette opposition : « brousse » désigne ce qui n’est pas le village », et la construction « brousse vierge » ou « brousse vide » n’est qu’un composé qui traduit la notion occidentale. Les langues du Gabon n’ont pas de terme non plus, c’est-à-dire qu’elles n’opposent pas deux entités d’un même tout et recourent à des termes que nous traduirions par « vie », « monde » ou « espace » (Emane 2013). De son côté, le chinois n’oppose pas le corps et l’esprit, car le premier y est à la fois humain, animal, divin et social. Dans le taoïsme, la notion proche de « ziran » (« aini de par soi-même ») exprime une conception qui n’est pas celle d’une évolution unilinéaire, mais d’un devenir perpétuel sans commencement ni fin, qui ne se fonde sur aucune essence préétablie, mais dont il est possible de retrouver par régression, par la voie de la méditation, la dynamique initiale, la spontanéité primordiale. Comme le dit Zhuangtzi, « … lorsqu’ainsi savoir et sérénité se trouvent en émulation réciproque, alors cette nature innée se trouve être en parfait accord avec la structure [de l’univers] » (Schipper 2013, 140).

Amartya Sen a lui aussi défini clairement ce qui sépare la civilisation de la culture, la culture de la religion. Evoquant la richesse et la variété des relations intellectuelles anciennes entre l’Inde et la Chine, il remarque qu’elles ont été longtemps masquées par la tendance, aujourd’hui de plus en plus forte, à classer les cultures en « civilisations » distinctes définies essentiellement par la religion, en pensant bien évidemment aux analyses réductrices de Samuel Huntington. Il en résulte, dit Sen, un appauvrissement généralisé de l’histoire des idées et de l’histoire tout court. Ainsi, l’histoire des pays à majorité musulmane se voit souvent résumée à l’histoire de l’islam, ignorant de la sorte la floraison des sciences, des mathématiques, de la littérature rendue possible par les intellectuels de culture musulmane, notamment entre les VIIIe et XIIIe siècles. L’une des conséquences politiques en est que le militantisme arabe, jadis sensible à l’héritage de l’histoire arabe, s’épuise dans la seule défense de la pureté de l’islam.

De même, Said Aqil Siroj, président de la Nahdlatul Ulama indonésienne, signale que « Dans les années 1970, on a vu la première génération d'Indonésiens partir étudier au Moyen-Orient … Ensuite, dans les années 1980, il y eut l'ouverture de l'école des études arabes à Djakarta, qui est vite devenue une académie d'études islamiques… », en soulignant aussi que « Si un musulman est d'obédience wahhabite, il n'y a plus qu'un pas à franchir pour devenir terroriste » (Le Monde, 26.02.2016. La référence à la religion est monnaie courante, notamment dans l’islam actuel, au point que les imams du Bangladesh, par exemple, ont dû adresser à 10.000 imams une « fatwa de la paix » pour contrer les nombreuses attaques commises au nom de la guerre sainte (djihad). Le 18 juin 2016, le Conseil des imams se vit obligé d’interdire aux militants islamistes le meurtre des non-musulmans, des militants laïcs, des progressistes, des homosexuels, des moines bouddhistes, des chrétiens, des chiites et des hindous. La fatwa faisait suite à l’arrestation arbitraire par le gouvernement dirigé par la Ligue Awami, censée combattre le terrorisme, de plus de 11.000 personnes. La fatwa cite divers passages du Coran et des Hadiths d’orientation pacifique, sans garantie aucune que le gouvernement soutienne cet appel.

Les confusions entre ethnicité, nationalité, culture et religion sont légion, leurs contenus s’échangent allègrement. Dans le domaine français, on peut citer une allusion du Premier ministre français Emmanuel Valls en 2015 concernant la « guerre contre le djihadisme », qu’il commentait comme suit : « Ce n’est pas une guerre entre l’Occident et l’Islam, mais une guerre au nom même des valeurs qui sont les nôtres et que nous partageons au-delà même de l’Europe … Nous ne pouvons pas perdre cette guerre parce que c’est au fond une guerre de civilisation. C’est notre société, notre civilisation, nos valeurs que nous défendons » (Libération et AFP, 28 juin 2015). Après quoi, certains commentateurs, dans leur ignorance volontaire ou involontaire des termes, en déduisaient qu’il s’agissait de la notion fondamentalement différente de « guerre de civilisations » (au pluriel), évoquée par Huntington après Braudel. Ainsi, on lit dans Le Monde du 13 mars 2016 (p. 9) sous la plume d’un journaliste distrait qui cite le politologue Gaël Brustier au sujet des interventions du Premer ministre dans les débats d’idées, … d’un côté, une « vision très pessimiste de l’avenir, nourrie par l’idéologie du déclin et de la guerre des civilisations ».

Ou encore, après bien d’autres, Guy Sorman au sujet de l’antisionisme et de l’antisémitisme contemporains dans l’édition du 16 mars (« Une communauté mieux protégée que jamais en France », p. 19) : « … force est d’admettre que les nations semblent ne pas pouvoir se passer d’un bouc émissaire. Dans ce rôle tragique, l’Arabe n’a-t-il pas remplacé le Juif ? C’est envisageable, et cela invite à lutter contre l’islamophobie sans attendre une Shoah ou une affaire Dreyfus. Je ne néglige pas le «  radicalisme islamique », mais voilà un tout autre sujet. » Ce commentaire est particulièrement significatif en ce qu’il oppose deux notions logiquement distinctes, l’une ethno-linguistique (Arabe), l’autre culturelle (Juif) - il existe des Arabes de culture ou religion juives ; une notion ethno-linguistique (arabe) et l’autre religieuse (islam) ; et enfin, de manière implicite, l’origine culturelle (arabe) et la religion, de sorte que le « racisme » anti-arabe (avec l’usage impropre qu’implique la notion vide de « race » en français pour désigner l’appartenance culturelle) est amalgamé à la critique d’une religion. Plus grave, l’auteur identifie arabe et musulman, ce qui oblige tout Arabe à être automatiquement musulman (les Arabes chrétiens, juifs ou laïques et leur histoire sont gommés dans l’exercice, de même que toute l’histoire pré-islamique), soit à associer homogénéité communautarisme, négation de la liberté de pensée et d’expression et occultation de l’histoire, dont on notera la connotation idéologique fortement totalitaire. ). A noter que diverses incompatibilités de valeurs, selon les historiens, ne seraient pas nécessairement religieuses. Le modèle patriarcal, par exemple, hostile à l'émancipation féminine, daterait du néolithique et aurait eu comme l’un des premiers théoriciens Ibn Khaldoun, dont la théorie a été reprise notamment par le sociologue Michel Seurat pour interpréter l'actualité du Proche-Orient, ou par l’historien Gabriel Martinez-Gros dans l’histoire des empires.

Choc des civilisations

En 1946, Albert Camus (1946) utilisait le terme pour parler de son époque : « … Mais le problème russo-américain, et là nous revenons à l’Algérie, va être dépassé lui-même avant très peu, cela ne sera pas un choc d’empires nous assistons au choc de civilisations et nous voyons dans le monde entier les civilisations colonisées surgir peu à peu et se dresser contre les civilisations colonisatrices. » A la même époque, l’historien Arnold Toynbee (1934-1961) avait classé les civilisations en attribuant une grande importance à la religion par rapport à d’autres critères, ce que la conception de Samuel Huntington reprit plus récemment pour en faire un élément conflictuel. Braudel lui-même a décrit des conflits opposant des cultures qui, à un moment de l'histoire, ont pu apparaître comme représentatives des civilisations au sens large auxquelles elles appartenaient, en évoquant notamment la bataille de Lépante (1571), qui opposa la flotte chrétienne de la Sainte Ligue à l’armada ottomane d’Ali Pacha, comme « de ces chocs sourds, violents, répétés, que se portent les bêtes puissantes que sont les civilisations ».

Cette vue des choses est cependant beaucoup plus ancienne et parcourt l’histoire sinon de de l’humanité, du moins de ses civilisations. Les rencontres interculturelles, mais aussi les conflits qui peuvent en résulter, sont consubstantiels à ce qu’on appelle aujourd’hui la diversité culturelle. L’interlocution à ce stade ne se fonde pas nécessairement sur un fond commun, mais elle est suceptible de postuler une forme d’universalité, comme le consensus posé au fondement de la pragmatique universelle de Jürgen Habermas (1988), elle-même appelée à fonder une rationalité politique et juridique, ou encore l'éthique discursive de Karl Otto Appel (1992), qui recherche dans l'acceptation des règles de la communication entre individus les fondements d'une « macro-éthique de l'humanité ». Le fondement du « droit des peuples » de John Rawls (1996) se situe dans la même perspective, dans la mesure où il vise une éthique de portée universelle, qu’on appellerait ici universalisante, au départ d’une coordination entre cultures (ou « peuples », mal défini dans ses écrits correspondants) admettant les présupposés d’un dialogue entre sociétés démocratiques, ce qu’implique tout échange, fût-il enveloppé d’un « voile d’ignorance ».

Lorsqu’elle s’enclenche, les interlocuteurs s’appuyent sur les idéalisations du langage et pour parvenir dans certaines conditions à une intercompréhension et donc à la « la coordination des projets d’action, médiatisée par la reconnaissance intersubjective des prétentions à la validité susceptibles d’être critiquées » (Habermas 1988, 241). Cette dimension interlocutoire n’interdit pas bien entendu la fonction « perlocutoire » des pragmaticiens, définie par l’effet psychologique produit sur le co-énonciateur. Mais dans les deux cas, la stratégie qui en résulte conditionne les interlocuteurs en n’utilisant que certains arguments logiques et fonde le reste de l’argumentation sur l’implicite ou, comme le notait Aristote au sujet de la rhétorique, conclut ou semble conclure en fonction de prémisses que chacun des interlocuteurs croit probables mais qui en réalité ne le sont pas. On aboutit de la sorte à des paralogismes, soit la croyance en des prémisses communes d’une interlocution, qu’elle soit de deux personnes ou de deux ensembles culturels, où les interlocuteurs se livrent à un échange dialectique dont les présupposés divergent. Ceux-ci peuvent toutefois se transformer dans le sens d’une fragmentation du sujet par incorporation de la voix de l’autre, soit à un accroissement de la polyphonie par intégration non seulement de significations diverses, mais aussi de résonnances liées à la voix, au corps, à l’affect (Fontenay 1981, Kerbrat 1980). La dynamique de l’interaction conjugue de la sorte une homogénéisation dialogale corrélative du tropisme consensuel, et la fragmentation du locuteur en énonciateurs plus ou moins hétérogènes, en somme l’accroissement du dialogisme (polyphonie) interne aux co-locuteurs. Les contradictions ou conflits internes à l’échange ou à la relation interculturelle peuvent être considérés comme constitutifs du fonctionnement de l’interaction (polyphonie : le moi pluriel), elles peuvent être tout aussi bien imputables aux exigences de la relation à autrui, inévitablement décalée. La relation interculturelle ne peut se construire qu’en deçà de ce à quoi elle aspire, par le biais d’une interlocution qui est politique, car située à l’interface des raisons et des affects – ni objective en ce qu’elle n’est pas indépendante des connotations sociales et culturelles, de leurs projets et de leur imaginaire, ni totalement subjective si elle prétend déjouer les séductions du mythe de la Cité cosmopolitique à laquelle elle prétend (Ghils 2012).

Si l’expression a été remise au goût du jour par Samuel Huntington (1996) après la guerre froide et présentée comme la prochaine période de l’histoire, on ne peut pas d’un point de vue épistémologique considérer les civilisations comme des acteurs au sens de la théorie des relations internationales, car elles ne sont pas des puissances en tant qu’Etats ou empires et sont précisément distribuées en plusieurs entités politiques. Elles ne sauraient de ce fait être le siège d’une intentionnalité politique, économique ou autre, bien qu’il existe entre elles des rapports de puissance et d’influence. D’autre part, l’histoire nous apprend que des puissances de civilisations différentes ont pu s’allier, ou des puissances de même civilisation s’entredéchirer. Aussi l’adjectif « culturel » est-il préféré en allemand depuis son invention vers 1850, car plus opérationnel sur le plan scientifique, comme l’indiquait Fernand Braudel, pour qui la civilisation est un objet d’étude de nature multifactorielle et multiphénoménale qui doit s’analyser sur la longue durée.

Selon cet ordre d’idées, on peut cependant repérer aujourd’hui divers chocs civilisationnels, qui opposent des valeurs ou des temporalités contradictoires. Ainsi, l’annexion de la Crimée et les agressions menées par ce pays dans l’est de l’Ukraine, mais aussi les menaces et intrusions de l’espace aérien menées contre divers membres orientaux de l’UE participent d’une attitude propre à la concurrence des empires au XIXe siècle. De même, la résurgence utopiste d’un califat islamique à l’initiative du mouvement non gouvernemental du même nom se fonde-t-elle sur l’héritage axiologique des premiers temps de l’islam, universaliste et conquérant, où les composantes religieuse et politique sont intimement associées. Par contraste, les Etats membres de l’UE ont depuis longtemps séparé pour l’essentiel le politique et le religieux et ont renoncé à la souveraineté absolue des Etats, ce qui a valu aux analystes de qualifier cette étape de « postmoderne ». Enfin, les interactions entre cultures et civilisations tendent à forger une forme de civilisation mondiale (Liogier 2018), à défaut d'être universelle, qui affaiblit à sa manière la thèse d'un choc des civilisations. Les antagonismes interculturels s’appuient fréquemment sur le fondamentalisme des  «idéologies religieuses et politiques qui se pensent en termes d’« identité » et tentent de s'imposer diversement par divers moyens. Celles-ci peuvent recourir à ce qu'on nomme soft power, lui-même appuyé sur la démagogie, le messianisme, le populisme ou la puissance de l'argent, mais aussi la violence, comme le démontrent les formes anciennes et nouvelles du terrorisme.   

Les contraintes du temps historique se combinent de la sorte aux intimations de l’imaginaire des sociétés. Après tout, lorsque l’histoire était bien davantage celle des empires que celle des Etats, la chute de Constantinople en 1453 fut ressentie comme la fin d’un monde par la chrétienté, mais aussi comme l’avénement d’un monde nouveau par l’empire islamique représenté par les Ottomans. De même, la bataille de la rivière Talas au Turkestan en 751, qui fixa la limite maximale de l’empire arabo-musulman tout comme celle de l’expansion de l’empire chinois, peut être vue comme le « choc » de deux civilisations. Aujourd’hui, c’est l’ensemble des civilisations qui se voit menacé de disparaître avant même qu’une civilisation planétaire ait pu voir le jour, ou de se suicider, comme le disait l’historien Arnold Toynbee : « Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre ».

Mondialisation, démondialisation et collapsologie

Cette perspective est abordée de diverses façons, entre la réduction monodisciplinaire à l’économie (Jorion 2017) et la méthode transdisciplinaire des modèles récents (Servigne et Stevens 2015). Les essais de John Ralston Saul  passent de “la civilisation inconsciente” à l’hypothèse de l’équilibre, pour aboutir à la thèse plus connue de l’effondrement (The Collapse of Globalism) qui voit l’apogée de la mondialisation des années 1990 poussée par les privatisations, la déréglementation du commerce international, la création de l’OMC en 1995, suivie par la dégradation progressive de l’économie mondiale. En quelques années, les crises financières en Asie (1997-98) et les réactions négatives à la mondialisation (Seattle, 1999) et l’échec des négociations sur l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI/MAI) en 2000 lui font poser l’hypothèse d’un effondrement menant à une « démondialisation » et, de là, à l’hypothèse plus récente de la « collapsologie » que divers scientifiques construisent sur base de multiples facteurs (épuisement des énergies non renouvelables, évolution du climat, modification du milieu naturel, crises financières, démographie et migrations, transformation de l’agriculture) en appliquant la méthode transdisciplinaire. Ce modèle fait entrevoir un anthropocène qui modifie le système planétaire au point d’entraîner la disparition assez rapide de l’humanité et de la plus grande partie du vivant (Jorion 2018,  Servigne et Stevens 2015).    

 


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Angl. Climate (change)

Anthropocène

Le climat n’est entré que récemment dans la perception de l’état du monde et du système des relations internationales. Cette évolution est due aux recherches d’acteurs non étatiques, dans ce cas essentiellement les associations, centres et réseaux scientifiques (et notamment le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, GIEC/IPCC), dont les publications démontrent le rôle central de l’homme dans l’évolution du climat, et donc de la planète, depuis une date certes variable, mais dont la signification est homogène. L'archéologie et la paléontologie  ont décrit les cycles d'alternance entre refroidissement et réchauffement du climat, selon l'orientation de l'axe terrestre, sur une période de 2 millions d'années, dont la dernière période interglaciaire de -130.000 à -115.000 ans et la fin de la dernière glaciation en -12.000 ans. Les études actuelles, notons-le, se centrent sur le réchauffement, qui ne doit pas faire oublier les périodes où le climat a pu se refroidir, comme au Proche-Orient du 16e siècle au moment de la conquête ottomane, extrêmement rapide, qui s’est accompagnée du refroidissement du climat, lequel a influencé la situation de la Méditerranée autant que la guerre ou la politique, les migrations bédouines et l’urbanisation dans une région alors sous-peuplée.

Selon une étude de Past Global Changes 2K (Abram 2016), les effets de l'anthopocène seraient apparus aux environs de 1830, dans l’Arctique, où les chercheurs datent de 1831 les premiers écarts avec la variabilité interannuelle, et dans les océans tropicaux (entre 1828 et 1834) et, deux décennies plus tard, dans les zones terrestres de l’hémisphère nord (Amérique du Nord, Europe et Asie, entre 1847 et 1852), avant de s’étendre au début du XXe siècle à celles de l’hémisphère sud (Australasie et Amérique du Sud, entre 1896 et 1904) à l’exception de l’Antarctique, où les données ne révèlent toujours pas la présence du réchauffement, ce qui pourrait s’expliquer par la circulation circumpolaire (remontées d’eaux océaniques froides). D’autres dates sont proposées : 1945 pour l’ICS en raison de la première explosion d’une bombe atomique, de la concentration d’éléments radioactifs dans les roches et les sédiments et de la montée en flèche de la consommation de ressources naturelles; 1784 et la machine à vapeur pour d’autres chercheurs ; 3000 ans a.c.n. pour William Ruddiman (2014), avec la domestication du riz en Asie et la concentration de méthane (CH4) qui en serait résultée ; voire il y a 40.000 ou 50.000 ans, losque homo sapiens a déclenché l’extinction de la plupart des grands mammifères de l’Ancien Monde et la modification des paysages. A cet égard, homo sapiens contribue largement à la sixième extinction des espèces, après s’être imposé comme la seul espèce humaine depuis la disparition de Néandertal, Denisova (Sibérie), homo naledi (Afrique du Sud) et homo floriensis (Indonésie) et métissage génétique occasionnel, avant cela, depuis environ -100.000 ans.

Dans tous les cas, c’est la notion d’anthropocène qui émerge et consacre la complexification en même temps que l’unification de l’évolution d’un ensemble où l’humanité et l’écosystème deviennent interdépendants.Le phénomène remonte selon Crutzen à 1800 avec l'avènement de la société industrielle, caractérisé par l'utilisation massive des hydrocarbures, lorsque la concentration de CO2 dans l'atmosphère était alors de 283 parties par million (ppm). L'accumulation de ce gaz à effet de serre a été marquée par une accélération subite depuis 1950, date d'entrée dans la " phase II " de l'anthropocène. Le CO2 était alors à 311 ppm. Il atteignait 379 ppm en 2005 et 400 ppm en 2015.

L’accumulation et la cohérence des constats scientifiques, notamment du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) conduisit à de nombreuses réunions internationales, dont celle des Etats-parties (près de 200) à la convention-cadre des Nations unies sur l’évolution du climat à Paris (COP21), conclue le 12  décembre 2015 par un accord sur la nécessité de restreindre le réchauffement du climat sous le seuil des 2°C au-dessus des niveaux préindustriels, voire de limiter l'élévation des températures à 1,5  °C. Les Etats ne se sont toutefois engagés (2016) qu'à des réductions de leurs émissions de gaz à effet de serre correspondant à un réchauffement d'environ 2,5°C, qui déjà provoquerait des catastrophes en série. Peu décidés à se donner davantage de moyens politiques, ils se sont par ailleurs reposé sur un futur rapport du GIEC sur la question du 1,5  °C, soit à sa réunion plénière d’octobre 2016 à Bangkok, qui elle-même renvoie la rédaction du rapport à 2018.ce fut la surprise des négociations de l'accord de Paris, adopté le 12  décembre 2015. Alors que contenir le réchauffement en cours sous le seuil des 2  °C au-dessus des niveaux préindustriels semble déjà presque impossible, la communauté internationale avait ajouté un objectif secondaire, plus ambitieux encore. Il faut, précise en effet le traité, contenir "  l'élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2  °C par rapport aux niveaux préindustriels  ", mais aussi poursuivre l'action "  pour limiter l'élévation des températures à 1,5  °C  " de réchauffement.

Rappelons que les Etats-parties à la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques ne se sont jusqu'à présent engagés qu'à des réductions de leurs émissions de gaz à effet de serre mettant le climat terrestre sur la voie d'un réchauffement d'environ 2,5°C – nous propulsant dans un monde où un été comme celui de l'année 2003 deviendrait relativement banal en Europe. Sauf à imaginer l'émergence rapide et inattendue d'un gouvernement mondial totalitaire d'obédience écologiste, on comprend que cette fameuse cible de 1,5  °C tient au mieux du rêve, au pire de l'aimable supercheri

Il apparaît donc que, globalement, les Etats se complaisent, confortés par l’inertie des acteurs économiques, dans une forme de déni de réalité, ou encore dans le mythe d’une limitation des températures à 1,5  °C dès à présent jugée comme impossible par les experts, alors que ce seuil est presque atteint en  2016 et que l'hémisphère Nord voit s'accumuler et se multiplier des événements climatiques extrêmes indubitablement liés à l’évolution du climat (Selon la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) américaine, les inondations de Louisiane ne devraient se produire que tous les 500 ans, et l'ouragan Sandy, qui précipita l'Atlantique dans les rues de New York en  2012, ne devait se produire que tous les 700 ans. A Moscou, les pluies de 2016 sont telles que le cumul des précipitations est proche du double du dernier record, établi en 1886. Depuis le retrait des Etats-Unis de l'accord de Paris, les prévisions empirent : selon le rapport de Climate Analytics et al. (2017), ce pays rejetteraient 0,4 gigatonnes supplémentaires de dioxide de carbone chaque année en 2030 par rapport aux prévisions antérieures. Ce supplément augmente si les EU renoncent au plan d'action pour le climat (Climate Action Plan) créé par le gouvernement précédent sous Obama en 2013, mais non encore appliqué intégralement, à raison de 1,8 gigatonnes en 2030, soit 31 % des rejets américains de 2005. 

La saisine du GIEC par les Etats signifie dès lors que ceux-ci alimentent en toute irrationalité les diverses formes d’un mythe : limitation volontaire des températures, existence d’un délai et des moyens nécessaires pour y parvenir, et en fin de compte la possibilité pour l’humanité de s’y adapter.

 


 

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Climate change related loss and damage: conceptualization and implications

Elly Hermon

The author has a doctorate in History from the University of Paris–Sorbonne and degrees in natural sciences and educational sciences from the University of Jerusalem. He was recently a researcher in environmental issues and international relations at Laval University in Quebec. His publications include : "Perspectives interdisciplinaires sur l'histoire des interactions climat-société-environnement : leçons du passé et leur pertinence pour le présent" in Ella Hermon (dir.), Société et climats dans l’Empire romain, Editoriale Scientifica, Napoli, 2009, pp.19-51; « Perceptions des changements climatiques et considérations éthiques dans l’élaboration d’une politique de l’eau : le cas du Québec », in Fara Nasti et Francesca Reduzzi (éds), Per una cultura comune dell’acqua. Dal Mediterraneo all’America del Nord, Università degli Studi di Cassino e del Lazio Meridionale, Cassino, 2012, pp.199-222; "Les interactions société-environnement dans la perspective des milieux ripariens : le cas de la République de Venise", in Ella Hermon et Anne Watlet (dir.) Les riparia – un patrimoine culturel. Pour la gestion intégrée des bords de l’eau, BAR, Oxford, (to appear), and various papers on environmental issues in Cosmopolis.

Abstract

This essay provides an overview of the evolution of the discourse on the theme of loss and damage from climate change held in the context of the periodical Conferences of the Parties to the United Nation Framework-Convention on Climate Change. It highlights the growing significance of this theme and the awareness of the international community of the need for taking adequately into account the adverse impacts of climate change on poor countries, which often are the most vulnerable to them while their respective share of responsibility for anthropogenic climate change is by far lesser than that attributable to industrialized countries. The implications of this situation for the evaluation of alternative approaches, considered in this essay as complementary, focused on developing mitigation, adaptation and resilience rather than on reparation of loss and damage from climate change, are discussed. Further global implications of the interactions between climate, society and the environment on the policy-making level are discussed as well.

My interest in the issue area dealt with by this paper was enhanced by previous preliminary research on the actual and potential role of Inuit traditional knowledge in facilitating adaptation of local communities to the rapid and far-reaching environmental changes taking place in the Arctic[1]. Climate change is considered as the major driver of these changes such as glacial melt and changing weather patterns. There is evidence showing that, while this knowledge can still prove helpful in monitoring and evaluating the outcomes of this change, it has lost much of its relevance for Inuit traditional livelihoods based to a large extent on a profound knowledge of their environment, a knowledge increasingly becoming obsolete in the rapidly and profoundly changing Arctic environment. Consequently, Inuit are faced with the danger of losing their livelihoods, culture and place of living. This situation is present to various degrees also in other communities at the frontline of climate change. such as those living in coastal areas and small islands most vulnerable to climate change driven sea level rise and faced with the menace of total devastation. It is just another example among those of many other communities in different regions around the world, faced with various challenges associated with climate change related adverse impacts of different kinds, yet having all in common an inability to adapt to or cope with these impacts given the scale of their proportions and the limits of their own resources. It is the plight of these communities which has motivated writing this paper dealing with the climate change related challenges of a “post-adaptation era”.

Climate related loss and damage has become in recent years a core issue of the complex issue area of negative effects of climate change on society, attracting growing attention as a social response strategy with the rapidly increasing occurrence and intensity of these effects and the recognition of the limits of previously privileged social response strategies, notably mitigation of and adaptation to climate change. The aim of this paper is to trace the evolution of the discourse on this issue in the context of the discussions on the adverse impacts of climate change, with special attention to the process of the United Nations Framework Convention on Climate Change, and discuss some aspects of the significance of this issue and its implications.

The evolution of the discourse on loss and damage associated with climate change adverse impacts: From the 1992 Rio Earth Summit to the 2012 Doha climate conference

The place of the notion of Loss and Damage in the thinking about the adverse impacts of climate change and the social responses has undergone a significant evolution in the past two decades. On the international level this evolution is perhaps best reflected in the discussions of this issue held notably at the periodical conferences of the Parties (COP) to the United Nations Framework Convention on Climate Change (UNFCCC) established by the first Earth Summit (Rio de Janeiro, 1992). An overview of these discussions allows us to distinguish three phases in the evolution of the discourse on the adverse impacts of climate change on society and the underlying thinking on climate change related Loss and Damage in the UNFCCC circles[2]. These phases were characterized by an emphasis on different approaches to addressing climate change challenges, a conceptual evolution which has prioritized successively the notions of climate change mitigation of, adaptation to and dealing with loss and damage inflicted by its impacts.

In the period from the early 1990s to the mid 2000s this discourse emphasized the need for mitigation: adverse impacts of climate change were to be reduced by limiting anthropogenic climate change, notably by reducing greenhouse gases (GHG) emissions. The precautionary principle and the polluter pays principle were not applied for the purpose of compensating for climate change related loss and damage, though emitters were cautioned with its possible application in case they failed to act on the mitigation ground. However, the harsh potential impacts of climate change – such as extreme weather events, sea level rise, glacial melt, desertification, etc. – were not considered as justifying compensation by high GHG emitting countries, such measure having been judged politically unacceptable. It should also be mentioned that despite the focus on the need for mitigation, the issue of the need for adaptation was present as well in the discourse on climate change adverse impacts in the period considered. Gradually, scientists and policymakers dealing with climate change have realized that the current mitigation policies were inadequate for producing the expected results. The GHG emission targets appeared to be far too low in order to prevent climate change adverse impacts, not to mention the reluctance of some high emitting countries to cooperate in achieving even such limited targets. This resulted in a shift of the focus of the discourse on climate change adverse impacts from mitigation to adaptation, as such impacts were occurring and urgently needed to be addressed to as their occurrence and intensity were rapidly increasing. This conceptual shift was well reflected in the reports of the Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC). While its 2ed Assessment Report published in 1996 still emphasized the need for mitigation, recommending stabilization of GHG emissions to be immediately followed by a 50-70% reduction, the IPCC 4th Assessment Report published in 2007 emphasized the need for adaptation as a necessary complement to mitigation in order to alleviate at least some expected adverse impacts of climate change, including loss and damage, already perceived at that point in time as unavoidable by mitigation alone[3]. This in practice meant that the level of mitigation politically acceptable remained far below that recommended by mainstream climate scientists while the view that - given the level of GHG atmospheric concentration current at that time and expected in the foreseeable future - climate change has become an irreversible process was gaining momentum.

This conceptual shift implied a shift in the priority-setting process related to the choice of response strategies to climate change. Whereas mitigation, or a better control of global worming through a better control of its anthropogenic causes, notably by cutting GHG emissions, still remained largely perceived as desirable, adaptation to climate change was becoming the top priority of policies dealing with climate change. This implied giving a higher priority to the search for ways and means for alleviating the adverse impacts of climate change even when it implied reduced mitigation efforts or prevention of dangerous climate change. However, the limits of adaptation efforts have become rapidly obvious in face of the extent of the adverse impacts of climate change

With this realization we may identify a third phase in the discourse on the climate change adverse impacts as reflected in the circles of the international institutions dealing with this issue. With the emphasis on the need for adaptation to such impacts had come a better recognition of the need for a better understanding of the extent of these impacts and the vulnerabilities of those most exposed to them. At this point, the notion of Loss and Damage, previously implicit in this discourse[4], came to the fore. It became obvious that when mitigation of and adaptation to climate change failed to prove efficient enough in curbing adverse impacts affecting large populations, of which the very survival is sometimes endangered - as, for example, in the case of small islands and coastal areas affected by sea level rise –, the need for some form of substantial assistance cannot be overlooked. All the more so that often those worst affected by these impacts are among the poorest and least prepared to adequately cope with, while at the same time often they are also among the least responsible for activities inducing climate change.

The recognition at the international level of the importance of the issue of loss and damage in the context of the plight of developing countries highly vulnerable to climate change effects and in need of some international mechanism providing for rehabilitation and compensation is well reflected in the UNFCCC process in recent years. In 2007, at COP13 held in Bali, an Action Plan mandated the Parties “to explore means to address loss and damage associated with climate change impacts in developing countries that are particularly vulnerable to the adverse effects of climate change”[5].

The first significant step towards implementation of the international recognition of the need to act on the issue of Loss and Damage was taken at the climate conference COP 16 held in Cancun, Mexico, December 2010. It was decided there to establish a Work Program on Loss and Damage under the Subsidiary Body for Implementation (SBI). It was also suggested that the SBI “strengthens international coopera­tion and expertise to understand and reduce loss and damage associated with the adverse effects of climate change, includ­ing impacts related to extreme weather events and slow onset events”[6]. This decision was a significant step toward the definition and implementation of strategies for dealing with the Loss and Damage issue, and all the more so given the reluctance previously shown by high emitting countries to cooperate in compensating populations affected by such events.

The Work Program on Loss and Damage established at the Cancun conference was structured in the following climate conference (COP 17, Durban, 2011) under three thematic areas: risk assessment; approaches to address Loss and Damage; the role of the UNFCCC in enhancing the implementation of these approaches. This Work Program was scheduled to be further discussed and developed at the Doha (Qatar) climate conference (COP 18, November/December 2012).

A number of documents prepared for this purpose by international research institutions and NGOs with a special interest in this issue shed a light on its significance for the international community and the extent of the debate around it as the discussions at the Doha conference were to show still further. Of particular interest are some documents prepared in this context by the United Nations Institute for Environment and Human Security (UNU-EHS, Bonn). One of them is a report based on results of five case studies of countries at the frontline of climate change: Bangladesh, Bhutan, Gambia, Kenya and Micronesia. The report, released in November 2012, was part of the Climate Development Knowledge Network initiated by the Government of Bangladesh in order to advance understanding of the loss and damage issue. Its findings indicate the limits of adaptation and the costs of unmitigated climate change and, most importantly, show that in all five countries affected communities suffered from loss and damage despite undertaking adaptation and coping measures[7].

This research, conducted at the household level, is a pioneering study as it highlights the need for considering current loss and damage inflicted by climate change from the perspective of a “post-adaptation era” where adaptation measures are proven to be largely insufficient for coping with climate change. However, while sensitive to the plight of vulnerable communities exposed to loss and damage from climate change, many participants in the debate around social responses to climate change try to avoid the use of the recent emphasis on the loss and damage issue as an argument in support of reducing efforts in the areas of mitigation and adaptation. A case in point is the call of international NGOs, strongly in favour of considering the Loss and Damage issue as an essential component of any new global agreement on climate change, to push forward reducing adverse impacts of climate change through mitigation and adaptation, as cutting GHG emissions reduce the costs of adaptation to such impacts and eventual compensation/assistance for loss and damage[8].

Comments of representatives of developing countries on the above-referred to report mentioned also other dimensions of the climate related loss and damage issue area. S. Huq, Director of the International Centre for Climate Change and Development, underlined the importance of the non-monetary costs of climate change adverse impacts, such as the health problems induced by them, and stressed the need for their proper identification for the purpose of raising them in the context of the climate international negotiations. Pa Ousman Jarju, Chair of the 48 Least Developed Countries group, stressed the significance of the justice dimension of this issue in the light of the possibilities and constraints in the fight against harmful climate change indicated in the cited report and deemed essential for conducting successfully the ongoing international negotiations. He referred to the issue of the liability for damage and loss inflicted by anthropogenic climate change claiming that “countries that contribute least to global GHG emissions are the ones bearing the burden of loss and damage even though they have the most limited capacity to cope and adapt[9]”.

This claim appears as crystallizing a significant step in the evolution of the discourse on climate related loss and damage, bringing it to the restatement of the validity of the premises on which is based the 1992 Rio Declaration on Environment and Development, Principle 13, regarding liability and compensation for environmental related transboundary damage (see note 4).

The justice issue has been, and still is, at the core of the climate international negotiations on loss and damage, where it has proved to be a major point of discord between high GHG emitting countries and developing countries, and will be dealt with in further detail below.

The high expectations raised by the 2012 Doha climate conference (COP 18) regarding advances on the loss and damage issue were well summarized in an open letter addressed by 47 NGOs and networks to the Ministers attending the conference:

Responding require a new framework under the UNFCCC to address loss and damage. This requires new approaches on finance, compensation and rehabilitation. It also requires consideration of non-economic losses, including loss of culture, ecosystems, indigenous knowledge and territory that will result from climate change. The adverse effects from slow-onset disasters such as sea level rise or changes in rainfall patterns that lead to migration, displacement and relocation also need urgent attention”[10].

However, the results obtained at the Doha conference on the loss and damage failed to meet such high expectations, a failure lamented by Kit Vaughan, Director of climate change at the NGO Care International, who underlined the responsibility of developed countries for this failure. He recognized however that a few positive outcomes were nevertheless obtained, notably “a small step forward to establish an ‘international mechanism’ to address climate change loss and damage”[11]. This step was considered significant as it entailed the recognition of the occurrence of climate change impacts that could not be addressed by mere adaptation and that developed countries had to take up their responsibilities for this purpose. This recognition was further emphasized by an observer at the Doha conference who claimed that poor countries won in this forum a pledge from rich countries funds to repair climate change related loss and damage. This gain was all the more significant that it was the first time that developing countries received such assurances and that “the phrase ‘loss and damage from climate change’ was enshrined in an international legal document”[12]. This outcome, however positive it might be considered, still left unresolved some key issues regarding the legal and financial aspects of repairing climate change related loss and damage incurred by poor countries. Notably, there was no admission of the legal liability or the need to pay compensation on the part of high GHG-emitting countries. Accordingly, the US negotiators at Doha, anticipating that such admission may considerably increase litigation, managed to ensure avoiding the use of the term “compensation”, or any other term connoting legal liability, in any international legal document produced at the conference. Instead, they preferred considering the assistance for repairing climate change related lost and damage as aid to be allocated from humanitarian aid and disaster relief budgets through existing international institutions. Apparently suspecting that such a mechanism could complicate disentangling climate change related loss and damage from other natural disasters, developing countries proposed the creation of a new international institution, like a bank, for this purpose[13].

Though the Doha climate conference left unsettled a number of key issues, its results have been viewed as at least partially positive by some analysts from important environmentalist organizations such as Greenpeace who concluded that the international recognition of the significance of climate change related loss and damage obtained there contributed to enhancing the commitment of a number of countries (EU, Australia, Norway) to adopting higher emission-cutting targets[14].

2. The multidimensional character of climate change related loss and damage issue and its global significance

The multidimensional character of the issue of climate related loss and damage is highlighted by a concept document[15] prepared in the framework of the “Loss and Damage in Vulnerable Countries Initiative” aimed at supporting least developed countries to call for action of the international community on this issue, notably for the purpose of advancing the UNFCCC process and facilitating progress at the 2012 Doha climate conference (COP 18). Well aware of the complexity of this issue area and its evolving dynamics, the authors of this document opted to avoid providing an ultimate definition of the notion of climate related loss and damage, leaving thus room for its further elaboration in the light of future developments. Accordingly, they preferred providing a broad working definition which remains open to further discussion. “Damage” was thus defined as climate related negative impacts that can be repaired or restored whereas “loss” was defined as such impacts that cannot be repaired or restored, including environmental impacts – such as loss of geological freshwater sources related to glacial melt and desertification –, and cultural impacts – loss of culture and heritage resulting from population dislocation. Obviously, such a broad definition involves taking into account various spatial and temporal scales of loss and damage as they relate to discrete events - such as weather extremes, the impacts of which are of variable, yet better defined in space and time - as well as to long-term processes the impacts of which may encompass past, present and future and that consequently are of unforeseeable magnitude. Accordingly, evaluation of climate related potential future loss and damage should consider the cumulative anthropogenic impact on climate drivers, such as increase in GHG emission and deforestation, which may generate in some point in the future irreversible system changes affecting climate, natural and societal systems. Such evaluation should therefore take into account changes in natural systems - such as sea level rise, glacial melt and desertification - induced by anthropogenic effects on climate and negatively impacting society in various ways, such as loss of habitable/arable land and fresh water, and population dislocation, to an extent growing over time.

The issue of loss and damage appears thus to be at the core of the society-climate/environment interactions. Society plays a significant role in shaping the system produced by these interactions. In a period of fast and extensive climate change, this role is determined to a large extent by the way it addresses the issue of the resulting loss and damage. Adopting a more sustainable management of natural resources, notably energy resources the mismanagement of which drives climate evolution toward increasing anthropogenic climate change negative effects on society, can be significantly encouraged by timely and adequate management of the loss and damage issue. Accordingly, an in-depth understanding of the various manifestations of climate related loss and damage and of their interrelationships may provide a powerful potential stimulus for making the systemic changes in the organization and functioning patterns of society, including lifestyles and development options, required for coping more successfully with the anthropogenic climate change adverse impacts on the society and the natural environment. It is essential therefore to grasp the real significance of this issue, the scope of which goes far beyond advancing the cause of climate justice, namely providing compensation for those at the frontline of climate change – the most afflicted by its adverse impacts and yet the least contributing to anthropogenic climate change. This cause, which surely deserves appropriate attention, is just one dimension, though an important one, of the complex lost and damage issue. What is at stake much further is the validity of the current dominant development model. Alone, compensation/assistance for loss and damage will hardly be conducive to the paradigm shift needed for moving forward, at the global level, toward adoption of a new development model, better adjusted for dealing more successfully with the loss and damage issue, probably the most challenging one in our climate change impacted era.

Even those inclined to favour the above-mentioned paradigm shift regarding the dominant development model may think that such a far-reaching shift is bound to take some time to materialize, which raises the question what is to be done in the meantime given the urgency of addressing the loss and damage issue. The response to this question is rendered more complex when the interrelationships between the different approaches to limiting climate change adverse impacts - notably mitigation and adaptation - are considered. Indeed, the extent and efficacy of mitigation of and adaptation to anthropogenic climate change determine to a large degree the extent of lost and damage induced by it. Focusing on dealing with the latter issue at the expense of large scale mitigation and adaptation measures may render the extent of lost and damage unmanageable in the near future as global worming is continuing to increase as well as the adverse impacts associated with it. In the current circumstances of the relatively rapid increase in climate and related environmental change, a simultaneous intense effort in all three areas – mitigation, adaptation and dealing with loss and damage – seems to be the most reasonable choice. Such a strategy has the potential to limit loss and damage, and eventually bring it under some degree of control which otherwise may be lost. The successful application of such a strategy is bound to entail progressive distancing from the dominant development model which eventually may produce a real paradigm shift such as the one mentioned above. However, though the success in rendering manageable the expected climate change related adverse impacts ineluctably entails a considerable cost in economic terms, the option of focusing on dealing with loss and damage while neglecting mitigation and adaptation efforts is likely to be by far more costly, not to mention related high costs in terms of human well-being (health, culture, recreation, etc.).

Finally, it would be useful to approach the important issue of equity and climate justice also from a perspective somewhat different from that focused on compensating communities at the frontline of climate change by other ones less vulnerable and better prepared to cope with such impacts, though having perhaps a higher degree of responsibility for generating them. It should be made clear to all – rich and poor, regardless the degree of their vulnerability and preparedness – that they should cooperate in facing the challenges of climate change. Such cooperation is in the best interest of all as these challenges are global and transcend the specific interests of local communities. Therefore, those who may be tempted to consider the uneven geographical distribution of certain negative effects of climate change as an argument for avoiding engaging in such cooperation, should be reminded that global challenges require global responses and that, ultimately, refusal to acknowledge this reality will not help them to escape disastrous consequences.

This section of the paper may appear as somewhat unbalanced without some reference to a more nuanced approach to conceptualizing the loss and damage issue. Such an approach was adopted in a paper, defined as Policy Brief and authored by a group of distinguished scholars[16], delivered as a United Nations University submission to the Parties to COP 18 at the 2012 Doha climate conference. In a section entitled “Development, climate change and social vulnerability”, this paper presents a nuanced view of the role of the dominant development model from the perspective of the loss and damage issue, arguing that “despite recent calamities in the industrialized world, it is generally clear that in terms of mortality, development has reduced vulner­ability and enhanced resilience in those nations”. At the same time the authors recognize that “inconsistencies, imbalances and inequalities engendered by the dominant development model increase the social vulnerability of large numbers of people who are increasingly exposed to an expanding number of hazards, now often in a concatenating series of linked calamities”. Here the issue of loss and damage drivers is considered in terms of social vulnerability or from the perspective of society– climate/environment interactions rather than in term of consequences of merely natural hazards. Loss and damage are perceived as largely an outcome of environmental risk mismanagement. In support of this view is given the example of the disaster caused by Hurricane Katrina that devastated in 2005 vast coastal areas in the U.S. and which allegedly “revealed that much of the flooding and dislocation of minority communities was due largely to strategies of urban development begun in the 1920s that urbanized flood-prone area”[17]. The thesis defended by the cited paper is that environmental, including climate related, risk can and should be managed through an approach enhancing social resilience, defined as the ability of a system - in this case the societal-environmental system – to absorb change without collapsing, change being considered as an essential feature of this dynamic system. It should be noted however that the issue of equity and social justice is clearly present in the approach recommended by the authors of this document for dealing with climate change related loss and damage. This issue plays in their view a key role in ensuring more adequate climate related risk management considered as essential for reducing loss and damage.

Regardless the merit which may be attributed to this line of thinking for identifying factors determining climate change related loss and damage and ways for reducing them, it remains that it may appear as having the potential for weakening the claim regarding the extent of the role of anthropogenic climate change in generating loss and damage. When considerations related to environmental risk mismanagement are added to the non negligible amount of uncertainty about the respective extent of climate change driven by natural factors and that induced by human activities, the extent to which the ongoing global worming is attributable to certain human activities, such as GHG emission and deforestation, will probably remain open to questioning as long as further advances in climate science do not provide a clearer picture of this issue which has significant implications for determination of the responsibility for climate change related loss and damage. This conclusion should not however be interpreted as entailing any intention to discourage advocates of sustainable development and climate justice, or encourage anthropogenic climate change sceptics to doubt the necessity of measures much needed for curbing climate change related loss and damage and alleviate the plight of those most vulnerable to them.

 


[1] For an excellent overview of this issue area with detailed bibliography see: Nakarashima, D.J. et al., Weathering Uncertainty. Traditional Knowledgefor Climate Change Assessment and Adaptation, Paris, UNESCO and Darwin, UNU, 2012

http://unesdoc.unesco.org/images/0021/002166/216613E.pdf  (visited 10/01/2013)

[2] This analysis is partly based on Oliver-Smith, A. et al., Addressing Loss and Damage in the Context of Social Vulnerability and Resilience. UNU-EHS Publications Series, Policy Brief, No.7, November 2012 http://www.ehs.unu.edu/file/get/10570.pdf (visited 20/01/2013)

[3] Ibid.

[4] The need for dealing with the issue of compensation for damage inflicted by adverse environmental effects was already internationally recognized in the 1992 Rio Declaration on Environment and Development, Principle !3: “States shall co-operate in an expeditious and more determined manner to develop further international law regarding liability and compensation for adverse effects of environmental damage caused by activities within their jurisdiction or control to areas beyond their jurisdiction”

http://www.un.org/documents/ga/conf151/aconf15126-1annex1.htm (visited 27/01/2013)

However, prior to the 2007 Bali climate conference (COP 13), little has been done to implement this recommendation.

[5] Into Unknown Territory. The Limits to Adaptation and Reality of Loss and Damage From Climate Impacts, Actionaid, Care, Germanwatch, WWF www.care-international.org/Media-Rellease/damage-done-ngos-highlight  (visited 24/01/2013)

[6] Decision 1/CP.16 cited by Oliver-Smith, A. et al. 2012. Addressing Loss and Damage in the Context of Social Vulnerability and Resilience. UNU-EHS Publications Series, Policy Brief, No.7, November 2012. http://www.ehs.unu.edu/file/get/10570.pdf (visited on 20/01/2013)

A footnote to paragraph 25 of 1/CP.16 clarifies the notion of “slow onset events” as including “sea level rise, increasing temperatures, ocean acidification, glacial retreat and related impacts, salinization, land and forest degradation, loss of biodiversity and desertification”. Accordingly, ‘weather extremes’ are usually considered as  discrete temporal events whereas ‘slow onset events’ as nondiscrete continuous processes (Framing the Loss and Damage Debate, A conversation starter by the Loss and Damage in Vulnerable Countries, Germanwatch, August 2012

http://germanwatch.org/en/download/6673.pdf (visited 20/01/2013).

[7] UNU-EHS Press release: Pioneering study shows evidence on loss and damage (28/11/2012)   http://www.ehs.unu.edu/file/get/10856.pdf  (visited 25/01/2013)

[8] Into Unknown Territory…, cit.

[9] UNU-EHS Press release: Pioneering study shows evidence on loss and damage (28/11/2012)   http://www.ehs.unu.edu/file/get/10856.pdf (visited 25/01/2013)

[10] http://www.careclimatechange.org/files/Doha-COP-18/47NGOsSignonLetter

 (Doha, December 2012) (visited 25/01/2013)

[11] Ibid.

[12] Harvey F., “Doha climate change deal clears way for ‘Damage aid’ to poor countries”, The Observer, 08/12/2012

www.guardian.co.uk/environment/2012/dec/08/doha-climate-change-deal-nations (visited 22/01/2013)

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Framing the Loss and Damage Debate, A conversation starter by the Loss and Damage in Vulnerable Countries, Germanwatch, August 2012

http://germanwatch.org/en/download/6673.pdf (visited 20/01/2013)

The document is produced by an international consortium of specialized organizations involved in advancing the project this document is part of.

[16] See note 2.

[17] Ibid.

 

Angl. Collapse theory

Esp. Teoría del derrumbe, del "colapso" 

→ Anthropocène, biodiversité, cosmopolitisme, écocide, mondialisation, universel

L’émergence de notions liées à l’évolution récente du climat, à la dégradation de la biodiversité et à l’épuisement des ressources de la planète a engendré la notion corollaire de collapsologie, qui étudie ce que pourrait être l’effondrement (ou collapsus, du verbe latin substantivé collabĕre, «  s'affaisser », repris par l’anglais collapse dans le sens d’« effondrement ») des écosystèmes comme résultante de ces divers phénomènes.

Ce dernier terme fut forgé en 2014 par Pablo Servigne et Raphaël Stevens à l’occasion de la publication de leur étude Comment tout peut s'effondrer. Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations (Seuil, 2015), qui recourt à la méthode transdisciplinaire afin de synthétiser en un modèle global l’évolution possible de la civilisation thermo-industrielle vers son épuisement. Cette forme de « transition », si l’on peut dire, pourrait selon les hypothèses envisagées être relativement brutale et se résoudre en un ensemble de catastrophes menant à un effondrement, ou au contraire se décliner de forme graduelle par un enchaînement de crises écologiques et économiques, de conflits et de guerres, d’une décroissance démographique et de pandémies dues à la raréfaction des ressources et à l’évolution du climat. On peut aussi postuler que la complexité des sociétés et des écosystèmes est à ce point vulnérable qu’un seul paramètre, comme le suggère Paul Jorion (2016) en le nommant « soliton », pourrait  telle une lame de fonds constituée de plusieurs vagues se superposer en une seule, dont l’impact serait d’autant plus dévastateur.

La perspective de l’effondrement n’est cependant pas nouvelle et fut annoncée par le Club de Rome, créé en 1968, qui annonçait dès 1972 qu’une catastrophe surviendrait vers 2030, selon le rapport Meadows (paru en français sous le titre Halte à la croissance?), commandé au  Massachusetts Institute of Technology (MIT) en 1970. Le colloque organisé lors du quarantième anniversaire du Club de Rome en 2012 donna lieu à la publication d’un rapport actualisé par la Smithsonian Institution et qui, en recourant à la même méthodologie que le rapport Meadows, confirma les conclusions de ce dernier. L’un des modèles systémiques évoqués, dénommé World3, est de type non linéaire et assemble 150 équations décrivant les principales boucles de rétroaction à l’œuvre dans le système terre (démographie, ressources, industrie, emploi, services, pollution, agriculture, usage des sols…) pour analyser les conséquences du développement fondé sur la croissance. Le rapport concluait que le scénario moyen entraînait déjà un niveau irréaliste de progrès des technologies vertes, sobres et économes, et que la poursuite d’une croissance économique exponentielle ne pouvait conduire qu’au dépassement des limites matérielles et, de là, au phénomène dit d’effondrement (“overshoot and collapse”). Le premier rapport du Club de Rome soulignait lui aussi la nécessité d’une croissance zéro dans un environnement fini. D'autres études étaient parues dans la même perspective, en envisageant d'abord la "démondialisation" et en prônant l'"antimondialisme" ou l'"altermondialisme" (The Collapse of Globalism, de John Saul Ralston, 2005, événements de Seattle en 1999 contre l'OMC, etc.), pour l'élargir par la suite à l'ébranlement de l'ensemble des sociétés de la planète en fonction d'études scientifiques de nature transdisciplinaire incluant la dimension écologique.

Notons qu’avant même que de tels événements se produisent, la prise de conscience récente, individuelle ou collective, de leur simple possibilité et, plus encore, de la menace qu’ils font peser sur l’avenir et la survie de l’humanité, suscitent des préoccupations, des peurs voire des angoisses dont la nature est analysée par les psychologues Loïc Steffen et Dylan Michot. Dans cette perspective, le psychothérapeute Pierre-Eric Sutter prépare le lancement d’un Observatoire de la collapsologie, dont le but sera de définir les effets psychologiques d’une telle prise de conscience selon des critères à la fois quantitatifs (proportion des individus alertés ou non) et qualitatifs (mesure de la reconnaissance ou du déni des faits constatés, fuite dans la croyance, décisions suivies d’actes concrets de nature écologique, etc.).

Collapsologie modèle graphique.jpg

 Source : Club de Rome, Smithsonian Institution


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Angl. Commons, global commons, commonwealth

→ biens communs (publics, mondiaux), communauté, droit coutumier, patrimoine de l’humanité

Notion transdisciplinaire qui recoupe l’économie, la politique, le droit, l’histoire et la philosophie, le commun ou « les » communs s’éclipsent et refont surface régulièrement. La terminologie tout au moins, car le concept couvre une longue histoire que les historiens conçoivent comme mise en commun volontaire de ressources, participation non contrainte à des activités d’intérêt commun, dans un esprit d'aide mutuelle et d'équité depuis l’époque préhistorique. Les documents utilisés sont par exemple l'existence parmi certains groupes humains d'activités de loisir, hors de toute activité contrainte de survie comme la production ou la recherche d'aliments. Les activités non directement productives comme les cultes, cérémonies, rites shamaniques et festivités permises par un certain niveau d'abondance matérielle comportaient ce qui équivaut aux institutions plus tardives de nature non lucrative, charitable, artistique ou religieuse propres à créer des liens de solidarité entre les membres d'une communauté donnée (Lohmann 1992, Van Til 1988). Au Moyen Age, les communs devenaient le partage des sites restés naturels tels que pâturages et étangs, et s’adaptent aux époques en investissant aujourd’hui l’espace urbain ouvert à l’action collective.

L’attribution du prix Nobel d’économie à Elinor Olstrom en 2009 fut l’un des événements qui remirent les communs au centre du débat public, avant que d’autres auteurs, comme Dardot et Laval (2014), ne proposent de sortir de la dichotomie public/privé s’agissant des biens communs en fondant un système qui régirait la relation entre les individus égaux et les choses qui les entourent. Seul serait commun, à partir de là, ce qui serait désigné comme tel et accéderait donc à l’existence réelle. La démarche implique à la fois une désignation langagière et une démarche commune de nature politique car, disent les auteurs, « renoncer au communisme historique, renoncer au communisme d’Etat, ne revient pas à renoncer à la communauté, y compris à la communauté économique. » Le terme « communs » désigne dès lors non pas une copropriété, mais un usage ou une activité communs qui n’obligent que les secteurs qui en procèdent. Ceux-ci peuvent relever des ressources naturelles ou cognitives, ou encore des espaces (urbain, culturel, social, etc.) définis par le lien indissoluble entre objets, espaces et activités à destination collective.

Sur le plan juridique, il existe depuis longtemps en Occident un droit commun d’origine essentiellement jurisprudentielle, aussi nommé coutumier ou consuétudinaire, dont l’une des sources est le droit canonique médiéval (Grégoire 1974). Les interdictions qu’il comporte se sont étendues au droit international pour ce qui touche à l'environnement notamment, et sont en partie sanctionnées par des institutions telles que la Cour pénale internationale et d’autres instruments (Radisson 2016). Ce sont aussi des juristes qui se sont élevé contre l’extension des droits de de propriété intellectuels pour concevoir le logiciel libre (free software) et le lier à la théorie des communs, en incitant notamment Elinor Ostrom à aborder les questions de l’information et de la connaissance. Sébastien Broca et Benjamin Coriat (2015) en ont retracé les enjeux. Ceux-ci sont construits par la théorie des communs de façon à embrasser ressources physiques, naturelles et contenus numériques, en modifiant les limites liées à l’hégémonie de la propriété exclusive et les droits qui s’y rapportent, comme dans le cas de la licence Creative Commons ou de la licence publique générale (GNU, General Public License/GPL en anglais), qui fixe les conditions légales de distribution d'un logiciel libre (Richard Stallman, président et fondateur de la Free Software Foundation en est l'auteur).

 Biens communs

On touche ici à la sphère internationale, bien que se perpétue un conflit de plus en plus aigu entre le droit à la propriété privée, qui va jusqu’à transformer les ressources naturelles en « services »l, et l’un des droits de l’homme fondamentaux lié à la liberté individuelle consacré par la Charte internationale des droits de l’homme (art. 3). De fait, on assiste à la dégradation accélérée des écosystèmes d’origine anthropique, qui devraient constituer le cœur des biens communs, alors même que se raréfient les ressources dites naturelles et que disparaissent de nombreuses espèces animales et végétales Certes, des biens nouveaux et immatériels de dimension planétaire apparaissent, tels que les savoirs scientifiques ou les réseaux de communication électroniques, mais ceux-ci sont aussi l’objet d’appropriations de la part des acteurs économiques et financiers, ou des Etats. Les « biens publics mondiaux » (eau, semences, savoirs traditionnels ou indigènes, terre, espace, atmosphère, etc.) appellent dès lors la reformulation juridique du principe formalisé par John Locke sous les termes « travail-liberté-propriété », qui déjà reformulait la notion médiévale de biens communaux ou la notion issue du droit naturel qui voulait que toutes les choses fussent communes. La notion juridique ancienne de nature libérale les désignait comme telles s’il existait un droit d’accès et une inclusion liées à l’intérêt général ou collectif, mais elle introduisait tout autant une pratique de concurrence qui limitait ce droit d’accès pour certains en l’étendant à d’autres. Ce faisant, la notion de biens publics mondiaux s’est bientôt vue dénommée « ressource », dont dépendent des usages et services dont la valeur est calculée en fonction d’intérêts particuliers. Ceux-ci finissent par épuiser lesdites ressources, d’où le problème de leur préservation, car l’idée d’une croissance indéfinie butte sur le caractère limité des ressources, bientôt baptisées « services », issues des écosystèmes et, en fin de compte, à la menace d’un « écocide », comme le prévoyait déjà le rapport du Club de Rome en 1974, qui diagnostiquait que la croissance serait vouée à l’échec entre 2050 et 2100.

La théorie des RI ne peut plus éviter les questions des biens communs et de la transition écologique qui, dans leur complexité, requièrent une démarche transdisciplinaire – et donc la coopération des réseaux scientifiques – avec l’appui des sociétés mais surtout des Etats, dont l’accord de la COP21 de Paris en 2015 est certes une ébauche, mais dont le caractère non obligatoire ne garantit pas le résultat. De nombreux secteurs d’activités en sont affectés, comme les ressources financières et la réglementation fiscale, qui affectent largement les acteurs privés (New Climate Economy 2016).

La notion récente d’ anthropocène est l’une de celle qui désignent la globalité de ce qui dorénavant conditionne l’assise et les conditions de la vie sur terre indépendamment des époques historiques, parallèlement aux notions de bien commun planétaire et d’écosystème, que traduit en termes juridiques la notion apparue récemment de « droits de l’humanité », qui elle aussi globalise ce qui relevait davantage des droits individuels ou de droits collectifs spécifiques (Clément 2015).

La notion de bien commun est menacée par les dérogations apportées à certains principes, comme par exemple la protection de la dignité humaine ou la protection de la vie privée, et par la reconnaissance de droits multiples et contradictoires répondant aux revendications des individus ou de certaines catégories de la population (enfants, handicapés, etc.). Dans une optique comparée portant sur plus de trente pays, les juristes Hondius and van der Ploeg (2001) ont étudié les divers éléments juridiques régissant les fondations et associations (les trusts et corporations en droit anglo-saxon) conçues comme personnalités juridiques en droit civil, afin de résoudre les questions relatives à la protection de la propriété conçue d’intérêt public. Il apparaît que si les buts sont semblables, les méthodes qui permettent de les réaliser diffèrent considérablement. Le cadre conceptuel et culturel est particulièrement significatif dans l’étude des fondements juridiques de ces entités lorsqu’il s’agit de définir ce qui est bon pour l’homme, la société et la nature humaine. Les objectifs des fondations retrouvent une place et une importance singulières lorsqu’ils dépassent le cadre national classique et se situent dans un contexte international plus large qui concerne l’humanité dans son ensemble, qu’il s’agisse de la paix, de la protection du milieu, des droits de l’homme, de la classification décimale universelle (CDU), de l’internationalisation des normes (OIN/ISO) ou de la mise en commun des savoirs. Claire Legros (2020) note par exemple la création de la plate-forme de science participative en ligne Jogl (Just One Giant Lab), qui réunit plus de 4.000 contributeurs issus de plus de 120 pays et engagés dans l’initiative OpenCovid19, ou encore la création des services en ligne de l’association d’éducation populaire Framasoft, qui offre des outils de télétravail et de visioconférence « efficaces, transparents et respectueux des données personnelles ».

Parallèlement à la notion de communs, la notion connexe de société civile inter- ou transnationale resurgit lui aussi périodiquement. Des embryons d’une telle réticularisation des acteurs non étatiques avaient surgi au cours de l’histoire, comme ….

Le fait transnational est certes significatif, car historiquement et sociologiquement antérieur à la genèse des Etats, quelle que soit la culture considérée. On peut ranger dans la catégorie transnationale les mouvements religieux décrits par les historiens, et dont l'influence peut persister pendant de nombreux siècles. Qu'il suffise de rappeler le Traité de Tordesillas de 1494, par lequel le pape Alexandre VI Borgia attribua à l'Espagne et au Portugal les territoires du Nouveau Monde situés de part et d'autre d'un méridien qui coupait l'Amérique du Sud en deux, et qui constitua une opération géopolitique dont le sous-continent conserve la trace. Ou encore, les ordres religieux qui innervent les « forces profondes » de l'évolution sociale au Moyen-Age : le médiéviste Léo Moulin [1980] voit dans l'ordre bénédictin de Citeaux « la préfiguration pour ainsi dire parfaite d'une organisation transnationale destinée à durer jusqu'à nos jours », même si, après son apogée du XIIe au XIV siècle il eut à souffrir, de par sa transnationalité précisément, de la genèse des Etats-nations. Dans une autre région du monde et à peu près à la même époque, les échanges interculturels consécutifs à l'expansion de l'islam allaient permettre, du IXe au XIVe siècle surtout, la création d'ordres et de confréries transnationaux « non étatiques », faisant contre-poids aux pouvoirs du prince. Ibn Khaldoun a décrit, à partir de leurs composantes culturelles, sociologiques, économiques et politiques, les équilibres subtils qui ont résulté de la constitution de ces réseaux. L'histoire des fondations en Europe occidentale fait également remonter l'origine de cette autre forme d'institution non étatique à une époque du Moyen Age antérieure à l'apparition de l'Etat moderne, où seules les corporations urbaines et l'Eglise catholique permettaient l'exercice d'une activité philanthropique au bénéfice des plus démunis (Hodson 1991). La complexité et l’hétérogénéité du fait international non étatique n’a certes pas empêché les grandes religions de se poser en quasi-Etats, mais l'homogénéité juridique qui fonde le fait étatique a aujourd’hui pris le dessus. L’Annuaire des organisations internationales illustre de manière saisissante cette hétérogénéité du fait associatif international (ou OING), ne serait-ce que par le nombre des entités – des milliers - classées sous cette rubrique. La prolifération de ces entités s’est d’ailleurs traduite par le fait significatif de l’incapacité de l’Union des associations internationales (UAI) à fédérer le mouvement associatif mondial, comme c’était l’un de ses objectifs au début du XXe siècle. De même, l'Université internationale fondée par ses promoteurs ne put pas survivre au delà de 1922.

Une langue commune?

Alors que les linguistes demeurent sous le coup du double interdit édicté en 1866 par la Société linguistique de Paris concernant les projets de langue universelle et les recherches sur l'origine du langage (même s'il est vrai que le premier n'a pas été très respecté), le choix d'une langue internationale est inscrit au programme du Congrès international de philosophie de 1900. Certains défenseurs de l'idée de langue internationale, comme le logicien Giuseppe Peano, placaient explicitement le projet sous l'égide de Leibniz (Savatovsky : 1989 et 1992). C’est essentiellement le langage scientifique qui a revendiqué cette forme d’universalité, sans généralement prendre conscience de la confusion qui est faite entre les signifiés langagiers et une langue universelle fondée sur les concepts scientifiques normalisés, ou encore entre la communication filtrée et diversifiée au travers des cultures et l’information réduite à des éléments intangibles. Le discours technoscientifique exprimera la norme du progrès jusque dans les comités d'experts nationaux ou interna­tionaux, s'imposant comme le modèle de la connaissance, dont la naturalité sera d'autant plus évidente qu’il se mondialisera, jusqu’à baliser la frontière entre le scientifique et le non-scientifique. L’une des manifestations de ce langage technoscientifique est la terminologie comme doctrine et discipline distinctes, conçues par Würster et l’École de Vienne dans les années 1930 alors que dominait l’idéal de l’unité de la science, et dont on connaît la vitalité jusqu’à aujourd’hui (Ghils 1992).

Cette conception parviendra au 20e siècle en acquérant une dimension internationale qui s’ajoutait à la légitimité logico-scientifique qui lui servait de modèle. Comme le remarque Sylvain Auroux (2000, p. 378), l’introduction du premier numéro de la Tribune des Linguistes précise que la langue universelle « … est le complément nécessaire, fatal, des chemins de fer, des télégraphes électriques, des grandes expositions, de toutes les découvertes scientifiques, de toutes les créations industrielles de notre époque ». Les sciences sociales s’y plieront d’une certaine façon, car le déploiement de la science accréditera l’idée que la normalisation terminologique était à même de retrouver derrière la diversité des langues un univers conceptuel posé a priori comme homogène et universel de la physique à la médecine, comme l’ont posé les diverses agences des Nations Unies dans leurs tentatives de normalisation conceptuelle et terminologique des activités humaines.

Les linguistes, anthropologues et sociologues ont toutefois démontré à satiété que la langue ne se limite pas à la seule communication, ni de là à l’idée qu’il est plus utile de disposer d'une langue commune, voire unique, pour favoriser les échanges internationaux et la paix dans le monde. La diversité linguistique serait un frein aux échanges et créerait des barrières entre les hommes et favoriserait les conflits. En réalité, et à rebours du sens commun, il s’avère que cette unification linguistique et économique de surface est imposée, comme le montre Christian Tremblay (2013) dans de nombreuses études, par deux dynamiques complémentaires qui sont l'impérialisme des puissances, en l’occurrence les Etats-Unis et la Chine, et la mondialisation néolibérale qu’elles ont adoptée.

Droit et droits

La judiciarisation de la notion de bien commun a conduit à la formulation de doctrines telles que la public trust doctrine (PTD) aux Etats-Unis, fondatrice de la jurisprudence américaine et qui implique que le gouvernement est garant des ressources naturelles qui constituent le bien commun (océans, voies navigables, atmosphère…). De nombreux procès ont été intentés par les citoyens sur cette base contre les pouvoirs publics accusés de négliger la protection de la nature et du bien public (dont la santé), dans l’intérêt des acteurs économiques. Barack Obama fut accusé de manquer à son devoir de les protéger du dérèglement climatique en maintenant l'utilisation des énergies fossiles e de ne pas réduire suffisamment les émissions de CO2 dans l'atmosphère, bafouant le droit constitutionnel à « la vie, la liberté et la propriété » (Sax 1969). En 2016, la juge Ann Aiken a estimé qu'il ne s'agissait pas « de prouver la réalité de l’évolution du climat ni la responsabilité de l’homme, mais de « déterminer si les plaignants sont fondés à réclamer des mesures au gouvernement et si une juridiction peut intimer à l'Etat, sans aller à l'encontre de la Constitution, de modifier son comportement ». L’arrêt précise que l'action ou l'inaction des mis en cause ont abîmé la planète et menace les droits constitutionnels des plaignant. C’est un nouveau droit qu’instaure la décision de Ann Aiken et qui consiste à reconnaître le crime d'écocide, fondamental en ce qu’il ruine les conditions mêmes d’habitabilité de la Terre (Cabanes 2016).

A noter que ce droit n’est pas nouveau et remonte au droit romain, qui considérait que les droits publics et la propriété commune (l’air, les cours d’eau, la mer, les côtes) ne se prêtent pas à la propriété privée. Le droit consuétudinaire anglais a repris le concept, en l’appliquant notamment aux voies navigables et aux sols sous-jacents. Dans la même optique, un juge néerlandais avait sommé l'Etat en 2015 de respecter la réduction des gaz à effet de serre, après avoir été saisi par la fondation Urgenda et 886 citoyens qui accusaient les autorités de ne pas respecter les recommandations du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC).


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