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Angl. Self-regulation

gouvernance, régulation

La notion de régulation est utilisée dans différentes disciplines, au départ de la notion générale de l’action exercée sur un système complexe et de la coordination de ses fonctions en vue d’assurer son équilibre propre et son adaptation aux circonstances extérieures. Elle s’applique aux systèmes mécaniques, biologiques, informatiques ou, de manière générale, cybernétiques.   

En biologie, elle apparaît lorsque, à la naissance de la physiologie, Claude Bernard invente vers 1855 le concept de milieu intérieur baignant nos cellules. La régulation se définit ici comme la capacité de l’organisme de maintenir ses propres réactions à des perturbations exogènes en vue d’assurer au milieu intérieur sa constance. Un terme équivalent apparaît au XXe siècle, l’ « homéostasie », qui dénote la stabilité du milieu biologique, de l’embryon à l’expression génétique en passant par le système nerveux, le système immunitaire et hormonal et le métabolisme de l’organisme. François Jacob, Jacques Monod et André Lwoff (prix Nobel de physiologie et médecine en 1965) décrivent la régulation de la transcription des gènes, qu’ils classent en gènes structuraux et gènes régulateurs.

En cybernétique, le terme définit la faculté qu’ont certains systèmes de se programmer grâce à des processus de réception et de traitement de l'information et à des boucles de rétroaction. Le pilotage automatique des avions et le réglage du chauffage central domestique sont des mécanismes cybernétiques.

Au niveau le plus global de l’écosystème, Elly Hermon (2013) note que, à l’échelle de l’évolution de la vie sur terre, le phénomène humain est soumis à un mécanisme d’autorégulation de la nature qui rend inévitable l’autodestruction de tout système biologique qui abuse de ses ressources. De ce point de vue, il se compare à une culture de bactéries qui apprendrait à exploiter les ressources énergétiques disponibles dans leur milieu ambiant jusqu’à épuisement ou jusqu’au point où l’accumulation des effets nocifs des leurs déchets métaboliques dépasse le seuil de tolérance de l’espèce en question.

En droit international, Mireille Dellmas-Marty (2003) note que la privatisation des normes et l'arbitrage du commerce international issus de sources privées facilite développent l'autorégulation sous forme de codes de conduite, d’éthique d'entreprise d’écolabel ou de label social qui sont censés renforcer le respect des règles écologiques et sociales en responsabilisant les consommateurs, mais que l'autorégulation qui en résulte ne saurait se substituer à la réglementation des intérêts communs imposée par les organisations interétatiques. La multiplication et la dispersion de ces organes (agences onusiennes et autres) mine toutefois leur efficacité en l'absence de contrôle juridictionnel de niveau supranational, malgré une certaine judiciarisation des différends dans le c adre de l'OMC ou de juridictions pénales internationales en construction.

En économie, la notion désigne l’ensemble des libres flux des marchés, sans intervention des pouvoirs politiques, sur la base du principe de la libre concurrence. Au niveau mondial, elle s’articule à la notion de « gouvernance » en opposition au réalisme qu’imposerait un ordre mondial homogène, système-monde ou gouvernement mondial. En ce sens, l’autorégulation englobe la multiplicité des acteurs et des mécanismes qui recomposent le monde dans les domaines les plus divers, sans qu’il y ait nécessairement d’articulation ou d’harmonisation volontaires ou décidées par les Etats. Ceux-ci, parallèlement aux firmes multinationales, aux diasporas, aux réseaux non gouvernementaux ou aux initiatives locales, envisagent néanmoins une « gouvernance globale » susceptible de coordonner les phénomènes à l'échelle internationale ou de promouvoir des formes de coopération qui tiennent compte autant des intérêts communs que des intérêts divergents et des rationalités conflictuelles.

De même, la notion politique de gouvernance, apparue au cours des années 1990, désigne l’action d’orienter un ensemble de phénomnes et de décisions dans une pespective parfois qualifiée de « pragmatique » pour sigifier l’implication ou la participation d’acteurs non politiques (agents économiques et financiers, organisations non gouvernementales), qu’il s’agisse du domaine national, régional ou international. Elle diffère en cela du terme « gouvernement », qui dans ses acceptions substantive et verbale ne concerne en principe que les acteurs politiques.

A noter enfin que le terme « régulation » mêle fréquemment et indistinctement, par calque de l’anglais, la notion biophysique de régulation et la notion juridique de réglementation. A cet égard, Dieboldt remarque que le statut du droit issu de la révolution française était considéré comme étant de nature purement rationnelle, en réaction notamment aux dérives du système de l'ancien régime, et se fondait sur l’idée que la Loi était la même pour tous, seule capable de combattre l’arbitraire et d’assurer l'égalité de traitement en matière de justice. Il remarque cependant que si la logique était l'outil privilégié de cet idéal, il ne saurait s’agir d’appliquer au droit la logique classique, mais plutôt une conception systémique dans la mesure où le droit est un système normatif pour lequel la logique n'est qu'un outil de justification et d’interprétation au sens de Perelman (Kerbrat in Parret 1991), et non d’explication dans le sens absolu de l’explication scientifique. La raison juridique se trouve soumise, dans le processus d'engendrement des normes mais aussi dans le travail d'interprétation qu'entraîne l'évolution contemporaine du droit, à une indétermination et à une complexité croissantes, c'est-à-dire à un accroisse­ment d'une « codétermination » associable à la pragmatisation et à la pluralité des acteurs à la source de la norme, et à la contextualisation des catégories juridiques (Delmas-Marty 1992, 1994, 2003), ce dont joue par ailleurs la rhétorisation du discours politique, par la participation conjointe du récepteur et de l'émetteur de la norme à la détermination de son contenu, de l'interprétation des textes et de leurs applications aux situations concrètes (Salazar 2016). Plus largement, la question posée est celle du concept de système politique si, comme le pense Vullierme, la science politique est potentiellement la plus systémique de toutes les disciplines, et le politique «  … le lieu paradigmatique au sein duquel se nouent avec la plus forte intensité les couples matriciels de la modélisation systémique : le naturel et l'artificiel, la commande et l'autonomie, l'individu et la totalité, l'agrégat et la complexité, le savoir subjectif et l'objectivité.. » (1989, 558).

  Cf. M.Delmas-Marty, « L'imprécis et l'incertain. Esquisse d'une recherche sur logiques et droit », in D. Bourcier et P. Mackay, Lire le droit. Langue, texte, cognition, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1992

M. Delmas-Marty, Pour un droit commun, Seuil, 1994

Mireille Delmas-Marty, « Du désordre mondial à la force du droit international », Le Monde, 22 mars 2003

Catherine Kerbrat, « Hétérogénéité énonciative et conversation », in H. Parret (dir.), Le sens et ses hétérogénéités, CNRS, 1991

Jean-Louis Vullierme, Le Concept de Système Politique, PUF, 1989

Philippe-Joseph Salazar, Paroles armées. Comprendre et combattre la propagande terroriste, Lemieux, 2015

Angl. Barbarian

Esp. Bárbaro


-> cosmopolite, esclave, hospitalité, xénophobie

L’attitude des Grecs anciens à l’égard des « barbares », qu’une certaine philosophie contemporaine dénomme du terme tout aussi vague et polysémique d’« orientaux », oscille entre la conscience de produire un mode de pensée distinct des leurs et l’idée que « la philosophie tient son origine des barbares ». C’est l’opinion commune que rapporte par exemple Diogène Laërce (IIe s.), tout en affirmant que les Grecs ont perfectionné ce qu’ils avaient trouvé ailleurs. La dichotomie grec/barbare ne recoupe pas non plus les divisions entre le monde athénien et les aires de culture grecque d’Asie mineure ou du sud de l’Italie. Par contre, elle exprime l'absolue supériorité de l’hellénisme face à l'envahisseur romain. Les Grecs espéraient assimiler à leur propre culture, d'autant que certains d'entre eux, comme Denys d’Halicarnasse, rattachaient les origines de Rome à la Grèce antique, voyant en Rome la polis idéale, allant jusqu'à prétendre que les Romains étaient des Grecs : "[…] De façon plus raisonnable, Strabon distingua le pouvoir exercé sur les barbares, qui pouvait n’être fondé que sur la force, et l’exercice d’une hégémonie sur les Grecs, qui exigeait une forme de conversion aux valeurs culturelles grecques » (Ferrary 2017).

Chez les philosophes par contre, les barbares sont volontiers considérés comme habités par une puissance et une profondeur supérieures à celles de la philosophie grecque. Les barbares détiendraient de la sorte une vérité pleine et entière, originaire, qui puiserait à la source du monde. Ainsi, les philosophes grecs qui accompagnent Alexandre dans ses conquêtes n’hésitent pas à qualifier les gymnosophistes sanskrits de philosophes.

Certes, le terme possède aujourd’hui un sens péjoratif (rude, fruste, grossier) et signifiait au départ « ceux qui ne sont pas grecs ». De façon analogue, Ibn Khaldoûn (1332-1406) a livré une philosophie de l'histoire originale qui replace les questions de la violence et de la paix dans le cadre de l’opposition entre le centre urbanisé et pacifique de l'empire et ses marges violentes, qui elles aussi étaient assimilées aux « barbares ». Ce n’est pas une qualification plus élogieuse qu’on trouverait dans nombre d’autres cultures – ainsi, on rapporte les propos de Tchouang tseu, selon qui « [La principauté de Yen] est entourée par la mer Po et bordée par le mont Tch’ang qui en forment la protection naturelle; elle est enveloppée sur ses quatre côtés par les barbares » (1969, 90).

A l’inverse, les barbares (étrangers) pouvaient pour les Grecs être des hommes de haute science, de grande culture, au passé immense, comme les Egyptiens chez Platon et plus tard les Perses et les Indiens. Aussi la seule délimitation est-elle celle qui divise la cité propre et le monde extérieur. Le terme de barbarie, quant à lui et au sens de non humain, non civilisé ou opposé à toute forme d’humanité est absent de la pensée grecque.

Autre inversion, la notion qui vise l’extérieur est suceptible, comme souvent dans l’histoire des concepts, se retourner vers l’intérieur. Ainsi chez les Modernes, comme le note Roger-Pol Droit (2007, 258-59), « Ceux qui, chez les Modernes, sont dénotés barbares du fait de leurs actes de barbarie ne sont pas dans quelque région lointaine, géographique ou mentale. …C’est toujours au-dedans, pour les Modernes, que les barbares se trouvent : les « barbares du dedans » sont, successivement, dans l’histoire du XIXe et du XXe siècle, les classes laborieuses, les insurgés, le prolétariat, les Juifs, les rebelles. » Dans la France du XVIIIe siècle, le terme représente toujours ce qui oppose à la culture, à l’éducation, voire au progrès dans l’esprit des Lumières. Les esprits dits cultivés sont essentiellement ceux qui ont acquis des savoirs dans les divers domaines de la science, de la philosophie et des arts, en opposition à ce qui, depuis le XVIIe siècle, les éloigne des mœurs des « barbares », comme le pensait Thomas Hobbes (1651).

Le terme de barbare peut aussi renvoyer à la notion cosmopolitique. Chez les premiers stoïciens, celle-ci restait abstraite et idéale, mais les contacts ultérieurs entre Occident et Orient transformèrent la notion de frontière et le stoïcisme tardif des Meditaciones de Marc-Aurèle (121-180), après les conquêtes d’Alexandre et l’expansion de la puissance romaine, voit le monde « comme une cité ». A la fin de l’Antiquité, le terme « barbare » reste plutôt neutre, certains continuent d’affirmer la supériorité des barbares (Egyptiens, Phéniciens, druides celtes) sur le plan philosophique.

La perspective s’inverse avec les grandes découvertes et les premières occupations territoriales, avant que les Etats ne s’autonomisent à l’égard de l’autorité religieuse. C’est le pape Alexandre VI qui, par la bulle Inter caetera du 3 mai 1493, partagea les mondes découverts et à découvrir entre l’Espagne et le Portugal afin que « la loi catholique et la religion soient exaltées et partout amplifiées et répandues [...] et que les nations barbares soient subjuguées et réduites à la foi ».

Dans les autres civilisations, l’équivalent des « barbares » désigne généralement ce qui est étranger. Les Européens qui ont envahi le « Le Nouveau Monde » ont été frappés par l’étrangeté de ceux qu'ils nommaient « Indiens » par ignorance. S’ils admiraient leur hospitalité, ils critiquaient leur sexualité et leur cruauté et se demandaient si ces êtres étaient des humains à part entière. Le « bon Sauvage » de Rousseau devint plutôt un « affreux Barbare ». Les textes des « découvreurs » expriment à la fois la fascination et la crainte suscitées par cette rencontre inattendue entre Européens et Amérindiens, avant la destruction de très grande ampleur, biologique puis militaire, des populations indigènes, la mise en esclavage de ceux qui survécurent (10 à 15%) et la prise de possession de leurs territoires.

Le concept de barbare, généralement opposé à celui de civilisation, se retrouve dans celui d’assabiya, fondamental chez le théoricien de l'Etat islamique et de l'islam médiéval Ibn Khaldoûn (1332-1406), qui dans son oeuvre livre une philosophie de l'histoire originale qui replace les questions de la violence et de la paix dans le cadre de l’opposition entre le centre urbanisé et pacifique de l'empire et ses marges violentes, assimilées aux « barbares ». Cet auteur, considéré comme l’un des fondateurs de la géographie et de la sociologie, utilise le terme d’asabiyya pour reconstruire une « histoire des empires » où ce concept désigne la force de cohésion sociale et la dynamique de solidarité guerrière qui caractérisent les populations des marges au détriment des sédentaires, prospères et organisés en États. En ce sens, c'est l’asabiyya des tribus arabes qui leur aurait permis au VIIe siècle de défaire les empires perses et byzantins, pourtant infiniment plus peuplés. 

Dans l’histoire de la Chine, les barbares ont une signification équivalente dès avant l’établissement de l’empire des Qin (221 a.c.n.), bien que sa situation géographique le protège des invasions barbares du Nord-Ouest (Gernet 2005). Le terme désigne par ailleurs le type de domination exercé par les populations ou les groupes chargés de l’action violente, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas désarmés ou pacifiés au sein de la vie urbaine, civilisée ou sédentarisée des majorités prospères qui leur ont confié cette fonction. Plus généralement, le phénomène se marque par exemple à la fin des Han par les dynasties Sui et Tchang de l’empire (IIIe au VIe siècles) par un ensemble complexe qui recouvre la lente sédentarisation des populations nomades de Mongolie, de Mandchourie et du Nord et du Nord-Ouest de la Chine, ou l’expansionisme militaire des royaumes menacés par les nomades de la steppe, comme ceux des Cao-Wei et des « Seize Royaumes des Cinq Barbares » établis dans la vallée de la Wei et dans le Gansu au IVe siècle (Gernet 2005, 223-232). Gabriel Martinez-Gros compare ce phénomène, imposé aux trois quarts de l’empire chinois et accentué par le triomphe d’un bouddhisme hostile à la violence, aux barbares de l’Empire romain (Vandales, Goths, Francs), qui assoient leur domination sur sa partie occidentale, moins riche et moins peuplée, des Ve au VIIe siècle.

Dans le sens qui rejoint celui de « non civilisé » ou non conforme sur le plan culturel, l’équivalent du terme apparaît tout autant, notamment sous les empereurs mandchous dans leur insistance à imposer un ordre moral « confucéen ». Celui-ci se transforme en inquisition sous les trois empereurs du XVIIIe siècle de la dynastie Qing (fin XVIIe à 1912), lorsque s’impose chez les fonctionnaires la lecture des écrits confucéens et la censure des œuvres non orthodoxes et la littérature qui corrompt les moeurs, soit ce qui a trait aux « Barbares ».

On notera enfin au niveau du droit international que, à la suite du génocide des Arméniens et en obervant l’évolution du régime nazi en Allemagne, Raphaël Lemkin oeuvra dès 1933 à la reconnaissance de la notion de « barbarie » afin d’asseoir les fondements juridiques de la répression, de la sanction et de la prévention des actes qui en relèvent. De même, la destruction de la cathédrale de Reims en 1914 par l'armée allemande ou des monuments anciens de Palmyre en Syrie (2015-2017) est volontiers qualifiée de barbare, mais la mort de millions de soldats pendant la Gande Guerre ou pendant d'autres conflits meurtriers l'est rarement, même si Jean Chaline regroupe sous le titre Histoire de la barbarie la violence qui caractérise l'histoire de celui que Linné qualifia en 1758 d'homo sapiens.


 

Maurice Bazemo, « Un Autre que l’on doit donner l’impression d’intégrer : l’esclave dans les sociétés précoloniales de l’actuel Burkina Faso », in Olivier Grenouilleau (dir.), Esclaves. Une humanité en susrsis, PU de Rennes, 2019.

Jean Chaline, Histoire de la barbarie. Requiem pour l'humanité, Ellipses, 2018 

Thomas Hobbes, Leviathan, 1651

Tchouang tseu, « Discours sur l’épée » in Joie suprême, Gallimard/Unesco, 1969 [vers 375 a.c.n.]

Jacques Gernet, Le monde chinois, 3 volumes, Pocket, Paris, 2008

Anne Cheng (dir.), La pensée en Chine aujourd’hui, Gallimard, 2007

Gérard Chaliand, Géopolitique des empires, Flammarion, Paris, 2012

Gérard Chaliand, Une histoire mondiale de la guerre, Odile Jacob, 2014

Gabriel Martinez-Gros, Brève histoire des empires. Comment ils surgissent, comment ils s’effondrent, Seuil, 2014

Wilhelm Halbfass, Indien und Europa, Perspektiven ihrer geistigen Begegnung, Schwabe AG Verlag, Bâle, 1981

Roger-Pol Droit, « La supériorité philosophique des Barbares affirmée par les Grecs », in Joachim Lacrosse, Philosophie comparée Grèce, Inde, Chine, Vrin

Roger-Pol Droit, Généalogie des barbares, Edition Odile Jacob, 2007

Tzvetan Todorov, La peur des barbares. Au-delà du choc des civilisations,Robert Laffont, 2008

Jean-Louis Ferrary, Rome et le monde grec, Les Belles Lettres, 2017

 

Angl. Commons, public common goods

→ Anthropocène, Cité, mondialisation

La notion de propriété privée portée par le libéralisme, mais aussi par la Révolution française de 1789 selon François Crouzet (2000), proclamait les principes de « liberté, égalité, propriété ». Elle hésite cependant depuis la constatation que les ressources de la planète s’épuisent et que l’évolution du climat compromet son avenir en l’absence de volonté politique d’y faire face dans le chef des Etats, mais aussi des acteurs économiques, depuis le recul des « communs » du Moyen Age et des époques antérieures. Les deux natures du droit – défense des intérêts individuels et défense des intérêts collectifs – se trouvent limitées dans un sens ou dans l’autre : les droits de pêche dans les océans, d’exploitation des resources naturelles sur la planète, les expropriations par l’autorité publique, les servitudes issues de la coutume ou confirmées par la loi et maints usages liés à la vie sociale.

Dans l’ordre international, le système interétatique classique qui translatait le premier type de droit (intérêt et sécurité de l’Etat dans une optique censée fondée sur la raison et l’équilibre des puissances, recours à la force et maîtrise des territoires où sont situées le ressources) est tout autant remis en question. La mondialisation dans ses diverses dimensions : culturelle, économique, politique mais aussi écologique se vide de sens si l’on s’en tient aux notions classiques telles que « croissance » ou « développement » de chacune des sociétés, comme de l’ensemble de celles-ci. La réduction de la biodiversité et la généralisation des monocultures, la pollution des mers et l’appauvrissement catastrophique de la vie marine, l’extension des pandémies, l’instabilité du système financier et monétaire international renvoient tous à la notion de biens publics mondiaux. Marie-Claude Smouts (2002) remarque que « un certain nombre de secteurs sont qualifiés sans ambages de « biens publics mondiaux » comme si la chose allait de soi ; par exemple, « la biodiversité, l’atmosphère, les eaux internationales et la recherche mondiale pour l’agriculture et la santé », ou bien encore « la stabilité économique internationale, la stabilité politique internationale, l’environnement international, l’aide humanitaire internationale, la connaissance ». Des notions telles que la santé, la qualité de vie ou la signification du PIB évoluent, pour être requalifiée comme le propose Pierre Calame (2009) en quatre catégories :

- les biens se détruisant en se partageant, ou biens communs impartageables qui appellent une protection sévère : haute atmosphère, climat, patrimoine bâti de l’humanité, écosystèmes remarquables, biodiversité globale

- les biens se divisant en quantité finie, limitée, partageables sous surveillance publique : énergies fossiles, sols, eaux

- les biens se divisant en quantités indéfinies, accessibles par le marché avec traçabilité : biens industriels, technologiques, services aux entreprises, à la personne

- enfin les biens se multipliant en se partageant, qui appellent gratuité, mutualisation et réciprocité : connaissances, expérience humaine, capital méthodologique, capital social, biodiversité locale, lesquelles appellent l’adoption de méthodes d’analyse et de gestion renouvelées.

Parmi celles-ci, deux questions de première importance, l’évolution du climat et les communs numériques, sont au centre des recherches d’Orstom et de Williamson, lauréats du prix Nobel d’économie en 2009, qui posent la question de l’efficacité des systèmes de gouvernance polycentriques pour les communs locaux et espèrent que des structures pourront être conçues à l’échelle mondiale, pourvues d’institutions transnationales capables de réglementer le comportement des entités qui les composent. Leur plus récent travail, en collaboration avec Charlotte Hess, concerne la production et le partage des savoirs à l’ère numérique (Cardenas 2016).


 

Pierre Calame, Essai sur l’Oekonomie, préface de J. Galbraith, Éditions Charles Léopold Mayer, 2009

Marie-Claude Smouts (dir.), Les Biens publics mondiaux, L’Harmattan, 2002 Roger Lohmann,

Roger Lohmann, The Commons: Perspectives on Nonprofit Organization and Voluntary Action, Jossey-Bass, San Francisco, 1992

Elinor Ostrom, Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge, CUP, 1990

François Crouzet, Histoire de l’économie européenne, 1000-2000, Albin Michel, 2000

Juan Camilo Cardenas et Rajiv Sethi, « Elinor Ostrom : par-delà la tragédie des communs », Idées, 11 octobre 2016

 

Angl. Biodiversity

Esp. Biodiversidad

 

→ Anthropocène, climat, collapsologie, écocide

Les relations géopolitiques se trouvent aujourd’hui bouleversées par la reconnaissance de phénomènes qui n’ont rien de nouveau mais qui restaient ignorés ou minorisés, tels que l’évolution du climat, l’érosion accélérée de la biodiversité ou l’épuisement des ressources non renouvelables de la planète. La prise de conscience de cette reconfiguration du système mondial et la reformulation qu’elle impose se font de manière hésitante et souvent discrète, malgré les nombreuses études scientifiques et les commentaires philosophiques qui lui accordent crédibilité et rationalité.

 

Le climat

Parfois controversée, l’influence de l’homme sur l’évolution de la planète a donné lieu dans un premier temps à l’organisation de conférences mondiales sur ces questions. Les scientifiques en avaient souligné la gravité, jusqu’à forger la notion d’une ère nouvelle appelée anthropocène, qui consacre la complexification et l’unification de l’évolution d’un ensemble où l’humanité et l’écosystème deviennent interdépendants. Le phénomène, daté différemment selon les spécialistes mais qui remonte à l'avènement de la société industrielle, est caractérisé par l'utilisation massive des hydrocarbures et la concentration de CO2 dans l'atmosphère (283 ppm. en 1800,  311 en 1950, 409 ppm en 2018). Selon les projections d’une étude publiée en 2018 dans Nature Climate Change (Smith et al., 2018), ce chiffre pourrait atteindre 550 ppm en 2050 au rythme actuel, ce qui aggraverait fortement la malnutrition dans le monde si l’on tient compte dans le même temps des événements climatiques extrêmes et de la surpopulation, qui entraineront le déclin de l’agriculture et des carences en éléments essentiels tels que le zinc, le fer ou les protéines pour des centaines de millions de personnes.   

Le rapport Meadows de 1972 avait déjà signalé, dans une indifférence quasi générale,  l’effet destructeur, à moyen terme, du phénomène dit de croissance appliqué à quasiment tous les secteurs de l’activité humaine. Le rapport, intitulé Limits to Growth (Halte à la croissance ? en français), commandé par le Club de Rome et actualisé par la Smithsonian Institution en 2012 dans une version passée elle aussi presque inaperçue,  s’interrogeait sur le destin de l’humanité et mettait en question le paradigme et l’idéologie de la croissance. La perspective adoptée alors  par cette association internationale (ou OING), de fait transnationale, composée de 70 personnalités issues de 25 pays et quelquefois dénommée « Collège invisible », se fondait sur l’interdépendance de facteurs variés de nature économique, politique, écologique et sociale tels que la pauvreté en milieu d’abondance, la dégradation du milieu, la surpopulation, la défiance à l’égard des institutions, une urbanisation anarchique, l’insécurité en matière d’emploi, l’aliénation de la jeunesse, le rejet des valeurs traditionnelles, l’inflation et d’autres crises monétaires et économiques. Ces divers facteurs étaient vus comme « éléments en interaction dynamique » au sein d’un système global dont dépend l’humanité dans son ensemble. Se voulant libre de toute obédience idéologique, politique ou nationale, la démarche du Club de Rome s’inscrivait dans le prolongement de son « Projet sur le sort de l’humanité », conçu dès 1968, et proposait aux dirigeants du monde de prendre de nouvelles initiatives pour répondre à la « problématique mondiale ». Celle-ci, pensaient ses membres, était à ce point complexe que les institutions et les politiques classiques n’étaient plus capables d’y faire face, ni même de saisir la globalité et l’interdépendance de ses multiples implications.

 

Le vivant

Par la suite, de nombreuses publications émanant de centres de recherches scientifiques virent le jour, régulièrement commentées par des études sociologiques ou philosophiques. En 1988, par exemple, l’historien américain Joseph Tainter soutenait dans The Collapse of Complex Societies que les causes observables de l’effondrement, telles que la dégradation environnementale, résultent d’une diminution des rendements de l’énergie, de l’éducation et de l’innovation technologique. De nombreux auteurs, comme John Ralston Saul (2005), Jared Diamond (2006) ou Jean-Pierre Dupuy (2004), confirmaient l’évolution désormais reconnue comme non viable d’un système planétaire dont René-Jean Dupuy (1986, 1989) avait justement signalé l’unification, la complexification et la « clôture ».

La comparaison de ces diverses études montre aujourd’hui que les prévisions du MIT reprises dans le rapport Meadows étaient plus optimistes que la réalité de ces 30 dernières années et que la réduction des ressources naturelles, de même que celle des ressources alimentaires, est plus rapide que prévu. Ainsi, le physicien australien Graham Turner, qui a succédé à Dennis Meadows, estime que si l'humanité continue à consommer plus que la nature ne peut produire, un effondrement économique se traduisant pas une baisse massive de la population se produira aux alentours de 2030.

Dans un deuxième temps, les études s’accumulèrent, sous l’impulsion notamment du groupement intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), dont les rapports successifs précisaient les effets climatiques, et donc écologiques, du facteur humain. L’accumulation et la cohérence des constats scientifiques réunis par l’organisation conduisit à de nombreuses réunions internationales, dont celle des Etats-parties (près de 200) à la convention-cadre des Nations unies sur l’évolution du climat à Paris (COP21) de décembre 2015, conclue par un accord sur la nécessité de restreindre le réchauffement du climat sous le seuil des 2°C, voire de 1,5° au-dessus des niveaux préindustriels. Les Etats ne se sont toutefois engagés en 2016 qu'à des réductions de leurs émissions de gaz à effet de serre correspondant  à un réchauffement d'environ 2,5°C, ce qui déjà provoquerait des catastrophes en série. Peu décidés à se donner davantage de moyens politiques, ils se reposèrent par ailleurs sur un rapport postérieur du GIEC sur la question du 1,5  °C, à l’occasion de sa réunion plénière d’octobre 2016 à Bangkok, qui elle-même renvoya la rédaction du rapport à 2018.

Dans un troisième temps, l’attention des scientifiques et, plus tardivement, de l’opinion, se centra sur la réduction accélérée des espèces vivantes de l’écosphère. Les paléontologues ont par exemple démontré que l’apparition de l’homme en Amérique déclencha la disparition de nombre d’espèces, la diminution de la taille de ceux qui y survécurent et la réduction générale des populations. On accusa d’abord la colonisation du continent qui, dans la première moitié du XIXe siècle, perdit la plupart de ses bisons (30 millions à l’époque), de ses antilopes (deux millions) et de ses chiens de prairie. Selon Gerardo Ceballos (2018), une seule colonie au Texas s'étendant sur plus de 400 km2 comptait des centaines de millions d'individus. En Afrique, un seul troupeau d'éléphants filmé dans les années 1940 était estimé à plus de 20.000 animaux, alors qu’il en reste aujourd’hui 400.000 sur le continent, contre 3 à 5 millions au début du 20ème siècle. Certaines espèces de mammifères et d'oiseaux pourraient avoir perdu plus de la moitié de leurs effectifs à la fin du siècle. Dans le même temps, la population africaine devrait doubler d'ici à 2050 pour atteindre 2,5  milliards de personnes, alors que l’agriculture se voit menacée de dégradation et que la productivité des lacs en poissons aura baissé de 20  % à 30  %, en raison du dérèglement climatique, mais aussi des subsides accordés à la pêche, qui déséquilibrent le commerce et dégradent les conditions de vie. Les programmes agro-écologiques ne sont guère plus efficaces, car la subsidiation des biocarburants (leur production a été multipliée par dix, celle du bioéthanol par quatre) a ont de fait aggravé l’érosion de la biodiversité. Enfin, de grands barrages sont en construction en Afrique (comme d’ailleurs en Amérique latine et en Asie), qui ont pour effet de fragmenter et de dégrader les habitats d’eau douce.

Ce ne sont là cependant que les effets tardifs, bien que spectaculaires, des migrations humaines (99,5% de l’histoire de l’homme) grâce à l’étude des registres fossiles depuis plus de 125.000 ans. Il y a quelque 14.000 ans, le continent américain abritait des mammouths de 10 tonnes et de 5 mètres au garrot, plus au sud des rhinocéros laineux (2 mètres au -garrot pour 3 tonnes) et, dans les régions tropicales, les tigres à dents de sabre (450 kg, 3,5 mètres de long) et les gigantesques paresseux terrestres (4 tonnes et jusqu'à 6 mètres de la tête à la queue), en relative sécurité. La disparition de ces animaux en moins de 3.000, de même que la réduction de la taille des animaux, se fondent ici sur des études biologiques liées, entre – 40.000 et – 10.000 ans, à la réduction de l'âge du sevrage de 8 à 5 ans consécutif à plusieurs millénaires de chasse régulière, et excluent tout autre événement tel que le stress climatique ou la chute d’un météorite (disparition des dinosaures) (Science, 20 avril 2018).

 

L’avenir ?

L’ensemble de ces phénomènes a engendré la notion de « sixième extinction » du vivant, en référence à la cinquième extinction subie par la Terre avec l'extinction des dinosaures il y a 66  millions d'années (Ceballos et al., 2015). L’extinction actuelle est massive et s’accélère, car les disparitions d'espèces ont été multipliées par 100 depuis 1900, un rythme sans équivalent dans l’histoire du vivant. Pour ne prendre que deux exemples, le Muséum national d'histoire naturelle et le Centre national de la recherche scientifique en France calculent que les populations d’oiseaux se sont effondrées d'un tiers en quinze ans en France, tandis que des chercheurs montraient que le nombre d'insectes volants a décliné de 75  % à 80  % en Allemagne entre 1990 et 2017.

Aussi la notion de changement climatique se trouve-t-elle complétée aujourd’hui par celle des menaces pesant sur les écosystèmes et, par là même, sur la survie de l’humanité. L’événement scientifique qui a marqué cette évolution des mentalités est la création en 2012 de l’organisme indépendant IPBES (Intergovernmental Science Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services/ Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) sous l'égide de l'ONU. Parfois surnommée « GIEC de la biodiversité » en référence au Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, cette OIG rassemble 129 Etats en 2019. Son objectif est d'établir régulièrement la synthèse des connaissances disponibles sur la biodiversité, sur les effets de son érosion et sur les solutions envisageables en vue de sa préservation. Son dernier rapport (2019) synthétise des recherches étalées sur trois années et portant sur quatre régions : l'Afrique, les Amériques, l'Asie-Pacifique et l'Europe-Asie centrale. Les médias ont repris pendant quelques jours le cri d’alarme qu’elle lança : « La nature décline globalement à un rythme sans précédent dans l'histoire humaine - et le taux d’extinction des espèces s’accélère, provoquant dès à présent des effets graves sur les populations humaines du monde entier », dans sa 7ème session plénière, réunie du 29 avril au 4 mai 2019 à Paris. Son bilan général compte 800 à 1.000 pages rédigées par plus de 550 experts bénévoles de 100  pays et se fonde sur plus de 10.000  publications scientifiques, des sources gouvernementales ou non gouvernementales et des savoirs autochtones. L’IPBES publie par ailleurs des rapports spécifiques comme celui publié en mars 2019, qui traite de l'état des sols du monde, de plus en plus dégradés par la pollution, la déforestation, l'exploitation minière et les pratiques agricoles.

 

Interprétations

Divers paradigmes sont apparus pour analyser ces phénomènes inédits et formuler des hypothèses sur leur évolution future. La mésologie, par exemple, s’inspire des travaux du géographe Augustin Berque pour critiquer la thèse de l’inéluctabilité du mouvement anthropocénique et repenser les interactions entre l’homme,  la planète et ses écosystèmes. La méthode est ici aussi transdisciplinaire et puise dans les sciences dures comme dans les sciences humaines pour élaborer une nouvelle géographie, fondée sur une rupture épistémologique et ontologique (Augendre, Llored et Nussaume 2018). 

Diverses théories reprennent de leur côté la possibilité d’un effondrement, graduel ou soudain, des écosystèmes et par là des sociétés humaines et de la civilisation. Le philosophe Jean-Pierre Dupuy (2004) arrive à cette même conclusion d’un avenir certain mais indéfini menant à l’autodestruction. Il propose un « catastrophisme éclairé » face à l’altération des conditions nécessaires à la survie de l’humanité. Une théorie récente est la collapsologie, terme forgé par Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans leur ouvrage de 2015, où ils tentent dans une perspective transdisciplinaire de théoriser la possibilité d’un effondrement de notre civilisation, déjà évoqué par le Club de Rome. Cinquante-six ans après le rapport Meadows, la revue américaine Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America (PNAS) revient en août 2018 sur cette éventualité et affirme, en fonction des mêmes analyses et des mêmes concepts, que nous serions à l’aube d’un basculement sans précédent provoquant un effet en domino qui rendrait certaines parties de notre planète inhabitables d’ici quelques décennies.

Citons aussi la proposition du courant transhumaniste de contredire ce qu’il nomme « effondrisme » en prônant la culture de la résilience par un mode de vie simple et autonome et l’exploitation accrue des technologies. Les transhumanistes imaginent intervenir par des moyens physiques, biologiques et psychologiques sur le fonctionnement intellectuel et biophysique de l’être humain. Ils proposent de lutter parallèlement contre les dégâts écologiques par la mise au point de nouvelles technologies « vertes », voire d’inverser l’évolution du climat terrestre par des opérations de géo-ingénierie à grande échelle.

Sur le plan juridique, rappelons l’initiative de Corinne Lepage (Cosmopolis, 2018/1-2), avocate et ancienne ministre du président français François Hollande, qui fut à l’origine de la proposition de déclaration universelle des droits de l'humanité déposée en septembre 2015 dans le cadre de la COP21 (21e conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) et la 11e conférence des parties siégeant en tant que réunion des parties au protocole de Kyoto (CMP11). Le document conçoit une nouvelle génération de droits imposée par l’état de la planète, mais aussi de ses habitants, en faisant de l'humanité un sujet de droit, et des biens culturels et naturels le patrimoine de l'humanité. Bien que la Déclaration ne soit pas un traité international sur l’environnement ni un complément de la Déclaration universelle des droits de l’homme, elle veut marquer la prise de conscience par l’humanité de l’unité des problèmes auxquels elle est confrontée, au-delà de la diversité des responsabilités et des moyens d’action disponibles. Le texte se fonde sur les quatre principes de la responsabilité, de la dignité (qui intègre le droit au développement, la pérennité de l’humanité et l’équité intergénérationnelle), six droits et six devoirs aisément compréhensibles dans toutes lez cultures. Il lie la nature et l’humain, fixe les responsabilités de tous – personnes physiques ou morales, publiques ou privées, nationales ou internationales, à l’égard des générations présentes et futures face aux enjeux écologiques, du développement, de la paix et de l’évolution des technologies.

Pour ce qui est de l’action  pratique, la société civile (SC) n’est pas en reste et se diversifie en milliers de démarches locales ou propres à un domaine particulier dans le but de freiner le réchauffement du climat, de préserver les écosystèmes, d’anticiper et de gérer les risques dans les zones menacées, de transformer les systèmes productifs sensibles et de promouvoir les bonnes pratiques de gestion des ressources en eau et des pratiques agricoles. Depuis 2015, la SC multiplie dans de nombreux pays (Australie, Belgique, France, Pakistan, Pays-Bas, Philippines, Norvège, etc.) les actions en justice pour exiger des Etats qu’ils s’engagent davantage contre le réchauffement climatique. Au niveau européen, onze familles travaillant dans les secteurs de l’agriculture et du tourisme, ainsi que l’association suédoise de défense des jeunes autochtones samis ont déposé en mai 2018 un recours en justice auprès de l’UE pour faire annuler la législation européenne sur les émissions de gaz à effet de serre, jugée insuffisante et non conforme à l’Accord de Paris. Le tribunal de l’UE a déclaré le recours irrecevable, mais reconnaît toutefois le caractère contraignant des contributions nationales dans le cadre de l’Accord de Paris en vue de réduire les émissions de gaz à effet de serre dans l’UE d’au moins 40% d’ici 2030 par rapport à 1990. Les États-Unis, de leur côté, connaissent depuis plus de dix ans des procès tels que Massachusetts v. Environmental Protection Agency(2007) ou American Electric Power v. Connecticut (2011), dont l’objet était de faire appliquer la réglementation existante en matière de pollution de l’air et de l’élargir au changement climatique.

Ces diverses initiatives semblent radicales, mais se fondent sur les constitutions, les lois nationales, les plans climat ou les traités internationaux (Protocole de Kyoto, Accord de Paris). Leur nouveauté est de déborder les sphères scientifique et politique pour formuler la question climatique en termes de justice et de droits et d’en faire une cause citoyenne à la fois locale, mondiale et transgénérationnelle.

 


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Angl. BRICS

Esp. BRICS

® développement, mondialisation

Le groupe d’Etats dit BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine) fut créé en 2009 et regroupe de grands pays dits émergents : le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud. Au sens étroit, le mot désigne les quatre pays émergents les plus importants depuis vingt ans : Brésil, Russie, Inde, Chine. Au sens large, l’ensemble des pays dits émergents : les quatre BRIC, mais aussi l’Afrique du Sud, les pays du cône Sud (Argentine, Chili…), le Mexique, les pays émergents d’Asie (Philippines, Thaïlande, Vietnam…) et du Moyen- Orient (Turquie, Iran…). Une liste actuelle des BRICs pourrait être assez proche de celle du G20. Cependant, le 9e sommet des BRICS en Chine à Xiamen en septembre 2017 ne comprendra pas des pays tels que la Corée du Sud, le Mexique et la Turquie, membres d’autres regroupements.

Le terme « émergent » s’applique sans doute à la plupart d’entre eux, mais il va de soi que quelques uns n’ont rien d’émergent : la Russie est une puissance industrielle depuis près d’un siècle, et la Chine était la première puissance mondiale avant la parenthèse de la domination occidentale et reprend aujourd’hui une position équivalente à celle qu’elle a occupée pendant des siècles. L’Inde occupait une position équivalente, son PIB par habitant étant équivalent à celui des pays occidentaux pendant les XVIIe et XVIIIe siècles. Aussi ces trois puissances ne peuvent-elles être qualifiées d’ « émergentes », pour ne rien dire de l’Iran ou de la Turquie, héritères directes ou indirectes des empires perse et ottoman.

Sur le plan économique, certains desdits BRICS sont fortement dépendants des investissements publics, comme la Chine ou la Russie, voire l’Inde jusqu’à récemment. En Chine, il s’agit d’une politique économique officielle adoptée en 1999 pour promouvoir les secteurs essentiels, de même que les investissements chinois à l’étranger. Le pays s’est ouvert par la suite à l’occasion du douzième plan quinquennal (2011-2015). En Russie, ce sont les dirigeants politiques qui incitent les entreprises à agir dans le même sens afin d’accroître le volume de leurs actifs à l’étranger. En Inde, l’économie est restée longtemps auto-centrée, avant que le gouvernement Modi n’engage prudemment le pays dans la voie d’une libéralisation relative.

Après une période de forte croissance, les BRICS subissent le contecoup des incertitudes qui planent sur les grands pays avancés et voient se réduire la croissance des investissements.En 2017,la Banque mondiale (BM) note que cette croissance est tombée de 10 % en 2010 à 3,4 % en 2015, avec une tendance plus marquée pour le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud.

En 2014, les BRICS ont créé la Nouvelle banque de développement (NBD). Implanté à Johannesbourg, la NBD a accordé un prêt de 1,5 milliard de dollars (1,33 milliard d’euros) aux autorités sud-africaines. De manière générale, les prêts ont pour but de réduire le déficit des investissements dans les économies émergentes et seront destinés à des projets d’infrastructures pour un montant prévu d’environ 8 milliards de dollars pour environ trente-cinq projets en 2018.


« Légère accélération de la croissance mondiale à 2,7 %, malgré la faiblesse de l’investissement », Banque mondiale, 10 janvier 2017

Emmanuel Atcha, « Zuma légifère pour redorer l'image financière de l'Afrique du Sud », La Tribune Afrique, 22 août 2017

 

Angl. Caliphate

→ Cité, communauté, confédéralisme, empire, fédéralisme, umma(h)

En arabe, khalifah désigne la vice-régence de l’homme sur terre ou succession du prophète Mahomet. A ce titre, l'islam peut se caractériser dans la sphère politique comme une forme particulière d’empire. En outre, son ambition universaliste en fait par définition une entité transnationale, éventuellement internationale si l’on tient compte de la réalité des Etats, des nations et des Etats-nations, qui ne sont pas premiers dans la législation islamique. La référence à un régime politique est dès lors insuffisante et doit être complété par l’héritage religieux de la majorité sunnite. Celui-ci s’enracine dans le projet de Médine considéré comme l’ordre politique idéal, correspondant à ce qui y fut réalisé de 622 à 632 lorsque le Prophète devient législateur, chef de cité et chef de guerre. Sans doute peut-on ranger cette ambition dans l’ordre de l’imaginaire du politique, mais il reste que le pouvoir réel revint au calife, qui est un personnage civil appartenant en principe à la tribu du Prophète et tenu de préserver le fondement religieux de l'ordre social exprimé dans la chari'a. Si ce modèle requiert en principe la consultation en vue d’assurer l'unanimité, la réalité de la forme politique du califat reste si indéterminée qu’elle balance entre légitimité et nécessité. Comme l’application du modèle parfait reste impossible, la vie politique reste très éloignée de la Loi, entre les interrogations face à la démocratie de type occidental, les limites strictes imposées par la Loi aux libertés personnelles que réclame la démocratie et les libertés sans limites que s’accordent le pouvoir politique – rois, princes, sultans, voire aujourd’hui présidents ou « guide suprême de la révolution » dans une théocratie. Si la référence à la loi islamique est parfois présentée comme universaliste, elle reste bien davantage communautariste, car si l’islam accorde le statut de la dhimma aux « gens du Livre » (juifs et chrétiens) pour les "protéger" et ne leur impose pas de se convertir, ce même statut exclut l’égalité avec les musulmans, car « ... ils sont soumis à des discriminations fiscales, civiles et juridiques (...) ; ils doivent habiter dans des quartiers clos, n’utiliser comme montures que des ânes, avoir des maisons plus basses que celles des musulmans, s’écarter devant eux dans la rue ; devant les tribunaux, leur témoignage est nul et non avenu... » (Perez 2018, 122).

Si le califat survit dans la mémoire collective des populations de culture musulmane, les régimes des pays majoritairement musulmans semblent avoir abandonné sinon l’idée, du moins le projet de le rétablir depuis la chute de l’empire ottoman. A partir du XVIe siècle, celui-ci fut une grande puissance européenne dont les armées, après s’être emparées des Balkans et d’une partie de l’Europe orientale, s’avancèrent en 1529 et en 1683 jusqu’aux portes de Vienne, mais aussi une puissance maritime qui explora l’océan Indien et assura sa domination sur une partie importante du commerce mondial. Sa frontière occidentale n’était cependant pas exclusivement religieuse, si l’on considère les alliances des Etats « chrétiens » avec les « mahométans », comme le roi François Ier qui, en 1536, établit une entente franco-ottomane.

Le XIXe siècle marqua le début du déclin en même temps qu’un rapprochement avec le rival russe, puis des Tanzimat (« réorganisations ») qui commencent en 1839 avec la tentative de construire un Etat moderne doté d’un parlement et d’une constitution. Aligné sur l’Empire austro-hongrois et l’Allemagne, l’Empire ottoman ne devait pas survivre à la première guerre mondiale. Mustafa Kemal réussit à conserver une partie substantielle de son territoire et impose la fin du califat et la création d’une république centralisée conçue sur le modèle européen qui supprima la référence à l’islam comme religion d’Etat, adopta une forme de laïcité et l’alphabet latin, mais refusait tous droits aux minorités (kurdes, arméniens, chrétiens). Après sa mort en 1938 et la seconde guerre mondiale, le pays évolue lentement vers le multipartisme, subit trois coups d’Etat militaires (1960, 1971 et 1980) et poursuit une longue modernisation sociale et économique qui ouvre la Turquie à la mondialisation dans les années 1980. Vint ensuite le retour de la mouvance islamiste avec la victoire du Parti de la justice et du développement (AKP) aux élections législatives de 2002, la réinstauration progressive d’un pouvoir autoritaire sous la férule du premier ministre Recep Tayyip Erdogan, qui remporte les élections en 2007 et en 2011 et vise depuis un régime présidentiel dont la composante religieuse redeviendrait essentielle.

Les perspectives d’adhésion à l’Union européenne s’estomprent dès lors, non seulement du fait de l’affaiblissement du « modèle turc » dans le monde musulman, mais aussi des inégalités sociales et de la restriction des libertés civiles. En 2016, le Parlement européen demande le gel des négociations enter la Turquie et l’UE. L’interventionnisme d’Ankara en Syrie et son appui aux Frères musulmans menés par le président égyptien Mohamed Morsi, défait par le coup d’Etat des militaires égyptiens, éloignent plus encore le pays de la sphère européenne, malgré des concessions accordées à la forte minorité kurde avant le retournement de 2016, la résistance violente de mouvements dissidents du PKK et la répression de toutes formes d’opposition en Turquie.

L’Etat islamique (EI) ressuscita pendant un temps le projet de califat en recourant aux actes terroristes et à la répression sociale et politique absolue sur une partie des territoires syrien et irakien (initialement nommé Etat islamique en Irak et au Levant, EIIL) et dans la région de Syrte en Libye. La forme politique qu’il revêt combine le caractère territorial de la conquête ou de l’allégeance au moins formelle de divers territoires au Moyen-Orient, dans le nord de l’Afrique et jusqu’en Asie (Afghanistan, Indonésie) et le caractère supraterritorial propre à l’umma, qui ne connaît ni la nation, ni l’Etat souverain. Son caractère transnational, qui fait concurrence à Al-Qaida jusqu’à le supplanter, s’affirme dans la mouvance terroriste mondialisée et lui permet de recruter des milliers de combattants dans des dizaines de pays. Ses flux et reflux territoriaux dépendent de la vitalité de ses réseaux de renseignement, de ses moyens de propagande et du recrutement d’activistes dans le monde entier, de la récupération de matériels militaires après des offensives victorieuses, des ressources tirées de traffics d’armes, de pétrole ou d’œuvres d’art, ou de financements occultes.

A l’autre extrême, le califat est rejeté par une grande partie du monde islamique. Ainsi, le plus grand pays à majorité musulmane qu’est l’Indonésie se caractérise par un climat de tolérance et par la modération de ses institutions religieuses. L'islam sunnite indonésien (90% de la population), dit « nusantara » ou « de l'archipel », rejette tant le califat que l'application de la charia et, généralement, tout radicalisme, d’autant que 40% des musulmans indonésiens sont non pratiquants ou non fervents, selon Ayang Utriza Yakin (2016), de l'université islamique nationale de Djakarta. Le pays est cependant affecté par la poussée conservatrice qui se manifeste partout ailleurs : la loi antiblasphème est de plus en plus utilisée contre les minorités et les chiites (de un à trois millions), non considérés comme musulmans, et le wahabisme saoudien se répond depuis les années 1970, notamment par l'ouverture de l'école des études arabes à Djakarta, bientôt transformée en académie d'études islamiques.

L’évolution interne de l’Arabie saoudite conforte ce retour aux sources, qui illustre la proximité idéologique entre l’Etat islamique (EI) et le wahabisme. Cette dernière idéologie s’est imposée aux autres sectes de la péninsule arabique, sunnites ou chiites, mystiques soufies du sunnisme ou zaïdi du shiisme, au début du XVIIIe siècle. Depuis lors, les tribus guerrières de l’intérieur ont imposé les normes puritaines du renouveau wahabite aux populations de la côte, plus cosmopolites. C’est ainsi qu’elles contraignirent les chiites des régions orientales, reprises aux Ottomans en 1913, à se convertir au « véritable islam ». Dans la région occidentale du Hedjaz (La Mecque, Médine, Jeddah), les wahabites pillèrent les trésors des lieux saints de La Mecque, mirent à bas le dôme de la Maison du Prophète à Médine et rasèrent d’innombrables sépultures du chiisme, jusqu’à ce que le fondateur du nouvel Etat, Abdulaziz al-Saud, arrête leur course dans le sang en 1930 lorsque les Frère wahabites pénétrèrent en Irak et en Jordanie, ce qui dérangea les gouverneurs britanniques de la région. Le cleergé chiite put alors rétablir leur pratique de la loi islamique dans l’est et diverses activités récréatives et culturelles reprirent à Jeddah. Après le renversement du shah d’Iran en 1979, les militants chiites envahirent la Grande Mosquée de la Mecque et déclarèrent un nouvel ordre géré par un personnage qui se proclama le Mahdi – le rédempteur – et tentèrent, sans succès, de renverser la monarchie saoudienne. Celle-ci eut bientôt fait de rétablir son autorité, les derniers cinémas et salles de concerts fermèrent et les femmes se virent contraintes de porter le voile noir intégral.


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