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Angl. Power

Esp. Potencia

→ Empire, Etat, extraterritorialité, pouvoir, souveraineté, territoire

La notion est polysémique, ce qui commande d’éliminer une série de significations non pertinentes en l’espèce, bien que les relations sémantiques entre les divers usages du terme éclairent d’une certaine façon le signifié utilisé en relations internationales (RI).

Les moyens, droits et ressources diverses qui permettent à un acteur d’agir, d’influencer ou de décider sont au cœur du sens premier, et ici actif du terme, mais celui-ci recèle aussi, dans un sens logique et philosophique, la potentialité ou virtualité de ces mêmes moyens. On aperçoit tout de suite la distinction qui s’applique aux empires, Etats ou autre acteurs politiques en ce sens que la puissance nominale (moyens militaires, extension territoriale, autorité morale et politique, etc.) ne se traduit pas nécessairement en puissance effective, comme l’ont démontré les « grandes puissances » du XXe siècle comme les Etats-Unis au Vietnam ou l’URSS en Afghanistan, vaincus politiquement par des forces non étatiques et contraints à la retraite.

Le terme puissance possède par ailleurs une extension variable qui l’oppose au terme « pouvoir » ou « pouvoirs » (qui ne sont pas exactement, comme le dit Pierre Verluise [2013], synonymes), lesquels désignent de façon plus statique et plus formelle la capacité définie juridiquement ou empiriquement de disposer de moyens ou droits susceptibles de produire un effet, même si le terme possède aussi, dans d’autres contextes, le sens de « potentialité » que confère le pouvoir (d’assimilation, d’achat, de la parole, de la musique, des nombres, pouvoir extrasensoriel ou divinatoire au sens de faculté, etc.). La « puissance » d’un Etat apparaîtra donc floue au regard de la « séparation des pouvoirs » contrainte par la définition juridique des institutions correspondantes et de leurs interrelations, autant que les « pouvoirs » des organisations internationales définis par les traités. Cette distinction est particulièrement explicite en français, alors que l’anglais reste dans l’implicite lorsqu’il désigne ces deux réalités du même terme, quel que soit le genre : power(s) (superpower, great powers) et power(s) (soft power, separation of powers in the Constitution, powers of arrest and interrogation, etc.).

D’autre part, la notion de puissance, contrairement à celle de pouvoir, est tendue par un vecteur à direction unidirectionnelle, car si l’on peut parler de grande puissance, d’hyperpuissance, de superpuissance, de puissance moyenne, de puissance (ré)émergente ou déclinante, de nouvelle ou d’ancienne puissance, on parlera difficilement de « petite puissance ». C’est cette unidirectionnalité qui a incité Hubert Védrine en 1998 à parler de l’« hyperpuissance » au sujet des Etats-Unis après l’effondrement de l’URSS, non seulement pour évoque la naissance d’une forme d’unipolarité, mais aussi pour désigner à la fois le hard power et le soft power (c’est-à-dire des pouvoirs) de l'Amérique étatsunienne. La gradation du sens de puissance s’exprime à différents niveaux : intensif (de moyen à hyper), géographique (de régional à mondial), temporel (de l’émergence à la mort, des empires notamment).

L’expression variable ou contrainte de la puissance a conduit certains chercheurs à relever l’importance du concept d’ « impuissance » dans les situations où la puissance se trouve effectivement bloquée, voire vaincue par des forces opposées qui se trouvent en état d’infériorité sur le plan des ressources matérielles, mais de supériorité dans le champ social ou idéologique (de Montbrial 2013, Badie 2005, 2018). L’impuissance sera dès lors considérée comme un facteur structurant des RI, au même titre que les acteurs premiers, étatiques, retenus par les théoriciens des RI dans des proportions variables. La résilience de l’Etat islamique de nos jours en est un exemple singulier, affaibli il est vrai par la recherche mal venue d’une identité « étatique » (État islamique en Irak et dans le Cham [Levant syrien]) pendant un temps, mais qui reste enracinée dans certaines couches des populations de culture musulmane. On mesure ici la lutte qui se dessine entre la puissance et les pouvoirs, l’entité étatique se trouvant confrontée au pouvoir religieux dans le sens inverse de ce que connaît l’Occident, car, si la structure étatique n’est pas condamnée, l’ambition de l’Etat islamique de ressusciter le califat plonge ses racines dans l’histoire de l’islam, dont l’idéologie universaliste a toujours été orientée vers son imposition à l’ensemble de l’humanité, étant entendu, comme l’édictent le Coran et les commentaires des juristes musulmans, que toute entité étatique ou structure politique devra rester subordonnée au pouvoir, et le mot est ici bien utilisé, de la religion (on rappellera ici l’étude originale de Michel de Certeau dans La Possession de Loudun, paru en1973, qui relate l’affrontement à Loudun, en 1634, des pouvoirs religieux, politique et scientifique).

On remarquera au passage, au sujet de ce dernier exemple, que le concept d’Etat, associé à celui de puissance, est entaché de sa propre ambigüité. S’il désigne en théorie une entité politique bien définie dans une optique hobbesienne comme étant l’acteur qui jouit du monopole de la violence physique légitime sur un territoire et des pouvoirs qui en relèvent et, à ce titre, reste au fondement de l’ordre (ou du désordre) international, son application dans le champ politique est particulièrement élastique, car la signification même du terme « Etat » couvre dans ses usages les Etats contemporains autant que les empires ou certaines structures traditionnelles. Les historiens et anthropologues qualifient d’Etat l’Empire chinois, autant que telle ou telle politie africaine traditionnelle disposant d’une structure politique formelle (Balandier 1967), ou encore les  confédérations de tribus mongoles à la fin du XIIe siècle, qui conduiront à l’empire mongol du XIIIe siècle (Testot 2014-2015). Cette focalisation découle d’une historiographie du XIXe  siècle soucieuse d’exalter l’État national ou dépréciant les périodes antérieures pour mettre en valeur les mérites de la construction étatique et, de là, de l’Etat-nation, dont l’époque contemporaine connaît une nouvelle glorification.

Ceci mène à une deuxième remarque sur la permanence de l’Etat et le paradigme qu’il fonde, ou à l’inverse son impermanence, qu’il se trouve confronté à l’héritage de l’histoire, affaibli par le « retour » des empires (Minin 2013, Grosser 2013) ou par la puissance (au sens premier) des agents transnationaux – religieux ou, aujourd’hui, économiques et financiers (Hoeber Rudolph 1997, ). L’histoire récente a ainsi vu s’imposer la pensée économique à l’ensemble des conceptions politiques, philosophiques et éthiques avec Adam Smith (professeur de philosophie morale et non d’économie), Karl Marx, Jean Charles de Sismondi (économiste et philosophe),John Maynard Keynes (auteur d’écrits philosophiques), Thomas Malthus, Alfred Marshall et John Stuart Mill, jusqu’à l’échec patent du paradigme économiciste que traduisit la crise financière de 2007. De manière générale, les historiens relativisent la centralité de l’Etat dans l’histoire et qualifient l’Etat-nation, voire l’Etat contemporain de « blip » ou de « parenthèse » dans l’histoire politique (Burbank and Cooper 2010). Tout au long de l’histoire, les peuples ont vécu au sein d’entités politiques qui ne prétendaient pas représenter un peuple unique ou homogène. Avant l’essor des Etats de type occidental, la puissance passait par les empires, de l’antiquité aux empires coloniaux. De même, l’ère des superpuissances au lendemain de la Seconde Guerre mondiale vit s’affronter en une « guerre froide » l’URSS et le bloc de l’Est d’une part, dont Cuba était une excroissance, et les États-Unis et le bloc occidental de l’autre, le mur de Berlin faisant figure de symbole comme de frontière géopolitique, de sa naissance à sa chute.

Enfin, associer la puissance étatique à la notion de frontière présente une autre difficulté. La notion de frontière comme élément définitoire de l’Etat classique est tout autant un construit que l’Etat et que l’Etat-nation. L’anthropologie politique a en effet pu décrire, au sein de sociétés très semblables, des communautés sans Etat à côté de communautés de même nature dotées d’une structure étatique (Balandier 1967, 1985). En deçà de la strate étatique, la notion de frontière fluctue au gré de l’histoire et représente des réalités multiples qui ne s’arrêtent pas au politique, mais font appel aux ingrédients culturels et psychologiques, de la surface aux grandes profondeurs. On attribuerait difficilement une frontière à la « puissance maritime » qu’était l’Angleterre, à la France napoléonienne en tant que « puissance terrestre », à la « puissance technologique » que représentent les Etats-Unis et qu’ambitionne de devenir la Chine, ou encore à la puissance cybernétique que visent ces deux « Etats » au XXIe siècle. De même, la cartographie culturelle ou linguistique révèle un enchevêtrement complexe et mouvant des bornes, limites, marges et autres frontières des territoires correspondants, qui d’ailleurs n’en sont pas dans le cas des diasporas juive, rom (la première minorité en Europe) et autres.

Pour revenir à une notion plus formelle de la puissance et en tenant compte des moyens informatiques, Pierre Verluise et ses collègues (2015) hiérarchisent les puissances en quatre catégories : les cyberpuissances (Etats-Unis et Chine), les cyber-dragons (Israël, Taïwan, Singapour et Corée du Sud), les déserteurs du cyberespace (Europe et Japon), un acteur secondaire (Inde) et un quasi-absent (Russie). Les moyens de renseignement qui servent de paramètres sont les câbles sous-marins, les points d’accès de la NSA aux stations d’atterrissage des câbles, et un modèle de sous-marin américain capable de faire des branchements secrets sur des câbles immergés.

Une autre caractéristique définitoire de la puissance est l’extraterritorialité, à l’exemple des effets de la législation étatsunienne sur le commerce international, des sanctions prises par elle contre Cuba dans les années 1990 ou contre l’Iran actuellement. Certes, le viol de la souveraineté d’un Etat faible par un Etat puissant est une règle générale dans l’histoire des relations interétatiques, qu’illustrent avec éclat les entreprises colonisatrices et l’expansion des empires tout au long de l’histoire. Il est cependant facilité par la renonciation tacite ou négociée de certain Etats, qui comme les membres de l’UE ne sont pas faibles du point de vue économique, à exercer leurs prérogatives classiques et accordent à l’hyperpuissance ou superpuissance des champs  d’extraterritorialité qui lui permettent d’exercer librement la défense de ses intérêts. Les critères appliqués ne sont guère différents de ceux qui caractérisent les empires, les mouvements idéologiques ou les religions à visée universaliste, dont les limites territoriales ne sont jamais fixées. C’est une même renonciation, sinon complicité, qui a laissé les acteurs non étatiques que sont les entreprises multinationales, mieux appelées transnationales, imposer leurs critères aux puissances, petites et grandes. Le cas récent de Monsanto est significatif à cet égard, qui impose ses critères au monde agricole dans son ensemble et dont la position juridique concurrence directement les pouvoirs étatiques ou supra-étatiques (UE) (Shiller and Shiller 2011). Mais ici comme dans d’autres domaines, Christophe Bouillaud (2017) remarque que la question ne serait pas tant l’impuissance des Etats que leur renoncement face à l’action des groupes, réseaux et autres acteurs transnationaux, mais aussi face aux intérêts de minorités locales ou nationales, dont la conséquence est d’exclure une partie variable de leurs propres citoyens (femmes, classes défavorisées, minorités culturelles) et, ce faisant, de réduire leurs droits jusque dans leur expression démocratique.

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