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Angl. Gendercide, femicide, feminicide

Esp. Feminicidio

→ Crime de guerre, ethnocide, historicide

La violence à l’égard des femmes et des filles liée à une tradition patriarcale est un problème d’ordre mondial qui a toujours existé. Elle est cependant sortie de l’anonymat ou du non-dit culturel dans certains pays,  en révélant l’ampleur et la complexité d’un phénomène qui a parfois atteint les médias – rarement si l’on considère qu’en France, par exemple, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint. Le phénomène a ensuite atteint les cercles juridiques et humanitaires à la faveur notamment des cas mexicains, d’où le concept de féminicide a pris forme. Jane Caputi et Diana Russell (1992, 15) ont été les premières à définir le féminicide [comme] la « … la forme la plus extrême de terrorisme sexiste, motivé par la haine, le mépris, le plaisir ou la volonté d’appropriation envers une femme. Il se place à l’extrémité d’un continuum de terreur anti-féminin qui inclut une variété d’abus verbaux et physiques tels que le viol, la torture, l’esclavage sexuel (particulièrement la prostitution), l’inceste et la maltraitance sexuelle des enfants, la maltraitance physique et émotionnelle, le harcèlement sexuel (par téléphone, au bureau ou dans la rue), la mutilation génitale, l’hétérosexualité forcée […]. Quand ces formes de terrorisme ont la mort pour résultat, celles-ci deviennent des féminicides » (Radford et Russell 1992). Une définition plus restrictive a été proposée par l’anthropologue Marcela Lagarde à l’Académie mexicaine de la langue, qui voit le féminicide comme « la somme totale des crimes contre l’humanité consistant en des actes criminels, des kidnappings et des disparitions touchant les filles et les femmes dans le cadre d'un effondrement institutionnel », soit une « violation aux droits humains des femmes », les crimes et disparitions de femmes étant des « crimes contre l’humanité ». Le Parlement européen a repris, dans son Rapport sur les meurtres de femmes (féminicides) en Amérique centrale et au Mexique du 20 septembre 2007, en rapport avec le rôle de l’Union européenne dans la lutte contre ce phénomène, la définition juridique précisée à l’article 1er de la Convention de Belém do Pará : « on entend par violence contre la femme tout acte ou comportement fondé sur la condition féminine qui cause la mort, des torts ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychiques à la femme, aussi bien dans sa vie publique que dans sa vie privée ».  

Le concept devient de la sorte une catégorie politique qui met en jeu la responsabilité de l’État de droit en vertu de l’article 17 de la Constitution mexicaine sur le droit d’accès à la justice, ainsi que des articles 2, 8 et 24 de la Convention américaine relative aux droits de l’homme (CADH) ratifiée par le Mexique en 1981, qui engagent l’État à garantir l’adoption des mesures nécessaires de droit interne, l’accès à un tribunal impartial et compétent, ainsi qu’assurer l’égalité des individus devant la loi (Atencio 2015).

Dans la pratique, le terme se réfère fréquemment aux femmes tuées par leur conjoint ou leur ex-conjoint, un fait de société en partie ignoré et qui surgit épisodiquement dans les médias dans les cas les plus tragiques sous le titre de drame « familial », « conjugal », « passionnel » ou lié à une séparation, ce qui renvoie à la sphère privée. Le concept se distingue cependant de celui d’homicide en ce qu’il concerne le  meurtre de femmes pour la simple raison qu'elles sont des femmes (Les homicides ou tentatives d’homicide au sein des couples affectent les femmes dans 80 % des cas). Il concerne par conséquent des sociétés qui ne sont nullement touchées par quelque « effondrement ». Ainsi, l’élimination des filles par avortement sélectif est un comportement sociétal parfaitement admis dans les régions de culture indienne ou chinoise et constitue une forme de « gynocide », un terme qui dénote plus largement la destruction de personnes de sexe féminin. Au niveau mondial,, le nombre de victimes de ce « gendercide » excède de loin le nombre des victimes de tous les génocides du 20e siècle (Sharma 2007, Frontline 2007, Khan 2000).

La terminologie contemporaine parlerait plutôt d’une forme de planification des naissances et de la facilité d'accès à la technologie de détermination du sexe avant la naissance. La préférence pour le sexe masculin est favorisée, dans certaines cultures, par les progrès techniques de la médecine reproductive dans la mesure où elle prédétermine le sexe de l’enfant à naître. La combinaison de l’avortement sélectif et des techniques de sélection sexuelle préconceptionnelle a abouti à l’élimination d’au moins 100 millions de filles dans le monde, soit à une forme de féminicide de masse (gendercide). Erronément appelée « infanticide », cette forme de sélection, aujourd’hui médicalisée, a été pratiquée de tout temps, comme le note l’anthropologue Laila Williamson : « l’infanticide a été pratiqué sur tous les continents et à tous les niveaux de complexité culturelle par nos ancêtres, des chasseurs-cueilleurs aux civilisations les plus raffinées. Plutôt que l’exception, c’est cette norme qui a prévalu ». Ces pratiques ont pour conséquence qu’en Chine ou en Inde le rapport entre les sexes atteint 120 hommes pour 100 femmes (Adam Jones 2000). Selon un rapport de l’UNICEF, la population de l’Inde accuse un déficit de 43 million de femmes et de filles. Le recensement indien de 1991 comptait 945 naissances féminines pour 1.000 garçons. En 2001,  ce rapport était tombé à seulement 927 filles pour 1.000 garçons (CNN 2001, Samson Katz et  Sherry 2007). De son côté l’économiste Amartya Sen (1990) estime à 50 million les femmes absentes de la population chinoise.

Laila Williamson  remarque par ailleurs que le génocide des Juifs (Holocaust pour les anglophones) est qualifié de génocide, mais qu’il peut tout aussi bien être catégorisé comme féminicide (gendercide), car les femmes étaient exécutées plus souvent que les hommes, et si certaines d’entre elles étaient envoyées aux camps de travail, nombreuses étaient celles qui étaient tuées. Dans d’autres situations, les traditions patriarcales concevaient les femmes comme responsables de la reproduction des futures combattants et à ce titre étaient, comme les vieillards et les jeunes, ciblées en tant que « racines et banches » de la communauté à exterminer ».

D’autres formes de violence sont tout autant intégrées dans les cultures existantes, comme le harcèlement sexuel, physique ou psychologique, les mutilations génitales (1 million d’excisions par an, 3600 par jour en Egypte), le mariage précoce, le mariage forcé, le viol comme arme de guerre et la prostitution, généralement occultée comme forme d’esclavage sexuel ou de traite d’êtres humains. Ces diverses pratiques, le plus souvent liées au statut culturel ou institutionnel de la personne, renvoient à ce qui lie la violence envers le féminin et la féminité au statut sociétal de la femme, corrélé aux conceptions régnantes du masculin et de la masculinité, aux relations qui lient leur statut respectif et à la conception de ce que l’anglais nomme gender (« gender », d’où le terme gendercide), soit les rôles dévolus à chaque sexe dans quelque domaine que ce soit : éducation, monde du travail, entreprises guerrières et sécurité, droit et justice, religion, etc. La dissymétrie des statuts mène inévitablement à diverses formes de domination implicite ou de violence explicite. Le phénomène est universel, « humain » dirait-on par conséquent d’un point de vue anthropologique, au point que dans le monde 70% des femmes sont confrontées à des formes de violence, exercée dans la plupart des cas par le conjoint de la victime. La Banque mondiale calcule que les cas de viol et de violence conjugale représentent un risque plus grand pour une femme âgée de 15 à 44 ans que le cancer, les accidents de la route, la guerre et le paludisme réunis.

Les agressions sexuelles commises par des hommes extérieurs au milieu familial se produisent systématiquement dans nombre de conflits armés, dont les victimes sont beaucoup plus souvent des civils que des soldats : les organes des Nations Unies estiment que les trois mois de génocide au Rwanda en 1994 ont fait de 100.000 à 250.000 viols ; plus de 60.000 durant la guerre civile en Sierra Leone (1991-2002) ; plus de 40.000 au Libéria (1989-2003), jusqu'à 60.000 dans l’ex-Yougoslavie (1992-1995) et 200.000 au moins en République démocratique du Congo depuis 1998 (Baltsiger 2018).

 


Atencio Graciela, “Feminicidio: una palabra nueva, una barbarie antigua”, El Pais, 17 mars 2015.

CNN.com/World, « India's female freefall », 19 juin, 2001

Cojean Annick, « En Syrie, le viol était le maître mot », Le Monde, 5 décembre 2017.

Dupont Gaëlle, « Les féminicides, des meurtres invisibles », Le Monde, 25 novembre 2017.

Guerrier Antoine, « 70% des femmes dans le monde sont victimes de violences au cours de leur vie », France Culture, 25 novembre 2016.

Hélène Combis , « Violences faites aux femmes : une chronologie en dix dates avec Benoîte Groult », 24 novembre 2016, mis à jour le 8 mars 2017, France Cuture

Jones Adam, Jones, “Gendercide and genocide”, Journal of Genocide Research, 2:2, 185-211, 2000.

Khan Mehr, “domestic violence against women and girl”, Innocenti Digest no. 6, UNICEF, 2000

Mattia Balsiger, “Rape in conflict zones a multi-faceted and underreported crime”, 29 juillet 2018, SWI (swiss.info.ch).

Radford Jill et Russell Diana (eds.) Femicide. The politics of women killing, Open University Press, Buckingham,1992.

Samson Katz Neil and Sherry Marisa, “India: The Missing Girls. A society out of balance”, Frontline, April 26, 2007.

Sen Amartya, “More Than 100 Million Women Are Missing”, New York Review of Books, 20 décembre1990.

Sharma Monica, “Twenty‐first century pink or blue: how sex selection technology facilitates gendercide and what we can do about it”, Familiy Court review, Wiley online Library, 19 décembre 2007.

Venner Fiammetta, « Une Inde sans femmes ? », Après-demain, 2007/2, p. 32-34.