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Angl. Historicide

Esp. Historicidio

→ Ecocide, féminicide, génocide, ethnocide

Terme forgé, de même que les termes « écocide » et « ethnocide », sur le modèle de « génocide », et qui signifie « destruction du milieu » (du grec oïkos et du latin caedĕre, frapper, abattre). Comme tout signifiant linguistique, le terme « génocide », ne peut être fixé définitivement et évolue en fonction de l’usage courant ou de conventions terminologiques. Son contenu sémantique va de l’extermination planifiée à toute forme d’agression systématique mais partielle d’une population donnée dont les effets peuvent être de nature physique sans être nécessairement une forme d’extermination (agressions sexuelles systématiques, agressions psychologiques), mais aussi culturelle, comme le pillage du patrimoine et l’acculturation, autrement qualifiés d’ « ethnocides » ou, plus rarement, d’ « historicides » (Haass 2017).

Un autre obstacle à la transmission de faits historiques rendus selon des critères considérés comme scientifiques est la perspective épistémologique et, dans un deuxième temps, l’option idéologique qui peut l’avoir influencée. Les concepts fondamentaux utilisés par l’histoire et, secondairement, l’histoire des RI, engendre des débats théoriques qui portent sur le cadre de référence, que celui-ci se fonde sur les notions d’ordre, de système, de société ou sur les catégories d’acteurs mises en jeu, telles que les Etats, les ethnies, les empires ou, plus largement, les cultures et les civilisations. La théorie qui voit dans l’Etat westphalien l’acteur central se voit contestée par le présupposé de la prédominance des empires sur le long terme (qui range à une « parenthèse » l’histoire des Etats) ou, plus globalement encore, par l’évolution des sociétés et la prise en compte des acteurs non étatiques.

La perspective temporelle, quant à elle,  se centrera sur les notions d’évolution des systèmes, de crise et de rupture, ou de processus dictés par les causes et les conséquences (Reus-Smit 2016). L’histoire en Occident est souvent fondée sur l’idée d’une évolution et généralement d’un progrès entre une origine et une fin, comme la conception imposée par le christianisme depuis le Moyen Age et inspirée par une foi universaliste.  Cette conception se retrouve dans l’idéologie marxiste, qui voyait l’évolution de l’économie dictée par une lutte des classes menant inéluctablement au triomphe du prolétariat. La vision victorienne de l’histoire n’en est pas très éloignée, qui voyait dans le déploiement de l’empire britannique l’émergence du gouvernement constitutionnel et de la révolution industrielle (Butterfield 1973, cité par Macmillan et Quinton-Brown 2019).

A l’inverse cependant de la tradition évolutionniste et unidirectionnelle devenue familière en Occident, Thucydide posait que « l’histoire est un perpétuel recommencement » (Thucydides 2009), selon une conception qui se retrouve dans de nombreuses cultures. Ainsi, certains historiens chinois pensaient eux aussi discerner un cycle invariable, de la décadence à la renaissance,  dans le déroulement de l’histoire. Mais en Chine aussi les conceptions divergent, comme l’indique Peter Opitz (1993) en distinguant trois conceptions. La première, confucéenne, dite du « mandat du ciel » (ou « mandat céleste »), postule la légitimité du pouvoir des empereurs en invoquant l'approbation que le Ciel accorde aux dirigeants sages et vertueux, ce qui du reste légitimait le peuple à se rebeller pour qu'une dynastie plus vertueuse se voie alors confier le Mandat du Ciel. Ce dernier point la différencie de la notion de monarchie de droit divin en Europe, qui revêtait souvent un caractère absolu. La seconde conception est celle du déclin après un « âge d’or » des origines, énoncée par Laotseu dans le Tao Te King (Dàodé Jing), tandis que la troisième est la théorie cyclique des « cinq actions » ou « cinq éléments », attribuée à Zou Yàn (300 a.c.n.).

Un autre filtre de l’histoire est celui qu’impose le pouvoir politique lorsqu’il adopte ou crée certaines interprétations des données scientifiques, ce qui fait dire aux historiens Macmillan et Quinton-Brown (2019) que l’histoire est utilisée ou instrumentalisée depuis des siècles, en citant ici aussi Thucydide, qui au Ve siècle considérait que le passé contribue à envisager l’avenir et que l’histoire devient alors une forme achevée de la politique, même si ni l’histoire, ni la politique ne sont à même de fonder en vérité leur prétention à dire les faits et à définir leur utilité (Darbo-Peschanski 1989). Thucydide (2009) exprimait cependant l’espoir que son ouvrage serve de guide pour « tous les temps ». Plus d’un millénaire plus tard, l’Europe de la Renaissance reprend cette conception en relisant les textes de la Grèce et de la Rome antiques, notamment chez Machiavel qui, dans son Discours sur la première décade de Tite-Live 1855), affirmait que son objectif était de déchiffrer les leçons du passé afin de mieux définir l’art de gouverner dans le présent (Najemy 2010, p. 96–111, cité par Macmillan et Quinton brown, 181). Cette conception se retrouve elle aussi dans diverses cultures, comme en Chine où le pouvoir impérial exprimait un profond respect pour la sagesse des anciens, dont le grands classiques figuraient au programme des examens imposés aux fonctionnaires des dynasties Han jusqu’aux Qing.

De nos jours, ce sont les destructions du patrimoine historique du Moyen-Orient qui ont à nouveau attiré l’attention de l’opinion sur cet aspect particulier, que Richard N. Haass a qualifié d’« historicide » en tant qu’elles visent les documents historiques jugés non conformes à tel ou tel dogme religieux ou idéologique. Son article de 2017 porte plus précisément sur les attaques à grande échelle de l’Etat islamique, qui s’était donné pour but, notamment, d’éradiquer toute trace du passé incarnée dans les monuments, la statuaire, la peinture, les manuscrits et autres documents jugés non islamiques. L’auteur précise toutefois que le phénomène n’est pas nouveau et cite la destruction par les Talibans en 2001 des statues géantes du Bouddha de Bamiyan en Afghanistan et, plus récemment, la destruction de mausolées et de manuscrits à Tombouctou par des mouvements sectaires musulmans.

Dans le passé, la destruction d’une bonne partie de Persépolis par Alexandre le Grand il y a plus de 2.000 ans revêtait la même signification, de même que les ravages opérés lors des guerres de religion qui déchirèrent l’Europe pendant des siècles et mirent à mal églises, icones et peintures. Haass cite aussi Staline, Hitler et Mao dont l’entreprise visait aussi à étouffer les idées opposées à leur projet et, plus tard, la destruction des temples et monuments par les Khmers Rouges au Cambodge. Ces divers historicides ont pour commune caractéristique d’effacer ce qui peut structurer une société – représentations et  symboles de tous ordres, sentiment d’appartenance, comportements sociaux entrant dans ce qui fonde ce que l’on nomme différemment identité, tradition, culture et histoire. Ce faisant, ils ont pour conséquence d’empêcher toute transmission de ces composantes aux générations à venir et, par la suite, de fonder une société nouvelle dans ce qui sera présenté comme une révolution, un monde nouveau, une ère nouvelle, un progrès de la civilisation.

A un degré moindre, on notera la tendance quasi universelle à ériger l’identité communautaire, la gloire impériale, l’histoire de la nation, les mythes fondateurs en autant de tentatives de marginaliser tout ce qui peut s’y opposer – pluralité des origines, fragilité et déclin des empires, impermanence de l’Etat et de la nation dans l’histoire, évanescence et métamorphoses de l’imaginaire. Les phénomènes contemporains de ce type sont légion – le cas des éditions de Cambridge priées par le gouvernement chinois – le nouvel empire rouge – de censurer toutes publications par trop critiques du nouveau « rêve chinois » n’en est qu’un exemple. La destruction de certaines archives en Chine répond au programme de reconstruction du confucianisme, généralement nommé néo-confucianisme par ses exégètes et dont l’un des soucis est de combattre les notions de  droit individuel et d’Etat de droit chères à l’Occident démocratique, absentes ou diaphanes dans la tradition confucéenne, pour leur opposer le légisme revu et corrigé de Han Fei (280-233 a.c.n.), à l'horizon d'un « empire rouge » renaissant. La promesse d’une gouvernance mondiale à la chinoise commande la refonte d’éléments fondamentaux de l’histoire, ce qui amène les dirigeants actuels à reconstruire un récit national mettant en valeur le rôle du Parti communiste et de l’Armée populaire de libération et à censurer ou réprimer ceux qui critiquent la version historique officielle ou étudient les périodes noires du régime, comme le Grand Bond en avant ou la Révolution culturelle.

Les ambitions chinoises ne se limitent plus à la Chine, puisque les presses universitaires de Cambridge, dont les activités remontent à 1584, accepta de se plier aux ordres du PC et aux censeurs pékinois, soucieux d’assainir l’histoire, en supprimant des centaines d’articles politiquement sensibles du site chinois du China Quarterly, avant de faire marche arrière deux jours plus tard et de republier les articles « du fait de l’énorme pression de la communauté scientifique internationale et de la revue, qui n’avait pas donné son accord pour le blocage de ces publications » selon le rédacteur en chef de cette revue (Rosendorm 2017). Les articles censurés  portent notamment sur le massacre de Tiananmen de 1989, la catastrophe de la révolution culturelle de Mao Tse-tung, la défense de la démocratie à Hong-Kong et les tensions ethniques dans les régions autonomes du Xinjiang et du Tibet. Ce type de censure s’ajoute à d’autres restrictions imposées à des acteurs censés être mondialisés, comme Bloomberg, Facebook et d’autres, qui ont accepté de censurer leurs produits pour accéder au marché chinois, et dont l’effet est bien davantage de permettre aux autorités chinoises d’imposer leur vision de la société et de l’histoire au détriment des libertés défendues par les régimes occidentaux qui se réclament de la démocratie.

 

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