Angl. Just war

Esp. Guerra justa

→ Agression, démocide, Etat, droit de protéger, ethnocide, empire, génocide, guerre, guerre froide, guerre juste, guerre préemptive, guerre préventive, guerre de religion, guerre sainte, guerre totale, ingérence (droit d'), Westphalie

En Occident, les premières interrogations explicites sur cette notion furent celles de Cicéron dans un ouvrage politique (De officiis, « des devoirs », 1.11.33–1.13.41, paru en 44 a.c.n.) qui traite de l'éthique et est adressé à son fils Marcus, qui étudiait la philosophie à Athènes. On les retrouve plus tard dans l’histoire du christianisme, associées à saint Augustin et à saint Thomas d’Aquin. La tradition de la guerre juste considère celle-ci comme un moindre mal par rapport à ce qui est tenu principiellement pour l’absolu de la non-violence. Elle distinguait le ius ad bellum, qui régissait les conditions générales de la guerre, dont la cause juste était l’une des conditions face à une agression), du ius in bello, qui définissait les critères de la guerre juste s’agissant de son exercice (préservation de la vie des prisonniers, comportement des armées à l’égard des populations civiles, etc.).

Le thème de la guerre juste se retrouve dans d’autres cultures, comme dans l’épopé du Mahabharata, qui expose les principaux critères de la guerre juste tels que la proportionnalité, l'utilisation de moyens justes, la nécessité d'une cause juste et le traitement équitable des prisonniers et des blessés. Beaucoup plus tard, Gandhi considérait le karma yoga et le nishkama karma comme les aspects les plus pertinents de la section dite de la Gita du Mahabharata quant à la lutte pour l’indépendance de l’Inde. Son engagement à l’égard de la non-violence (ahimsa) le fit en effet rejeter toute évocation de la Gita pour justifier le recours à la violence à des fins dites justes, car cette œuvre, disait-il, n’enseigne que des principes purement éthiques, ici associés à la condamnation de la violence.

Dans l’histoire de l’islam, les œuvres juridiques classiques de 800 à 1800 environ considèrent que le jihad (guerre sainte) normal est celui d’une guerre à but prosélytique et missionnaire (Crone 2004). Dans un ouvrage consacré à la doctrine du jihad, l’historien Majid Khadduri (1979, 70) cite Ibn Khaldûn (1332-1406) : « Les guerres, selon ibn Khaldûn, sont de quatre sortes. La première est la guerre  tribale, telle qu’elle existait parmi les tribus arabes. Deuxièmement, les querelles (feuds) et les escarmouches (raids) propres aux peuples primitifs. Troisièmement, les guerres prescrites par la sharia, c’est-à-dire le jihâd. Quatrièmement, les guerres contre les rebelles (déviationnistes, réformistes, schismatiques insoumis à l’autorité islamique et les dissidents. Ibn Khaldûn soutient que si les deux premières sont injustifiées, car elles sont des guerres de désobéissance, les deux autres sont des guerres justes ». Dans ses fameux Prolégomènes (Muqqadima), il notait que « Dans l’islamisme, la guerre contre les infidèles est d’obligation divine, parce que cette religion s’adresse à tous les hommes et qu’ils doivent l’embrasser de gré ou de force. On a donc établi chez les musulmans la souveraineté spirituelle et la souveraineté temporelle, afin que ces deux pouvoirs s’emploient simultanément dans ce double but » (trad. M.G. de Stane, Paris 1862-1868, t. I, p.469).

En Occident, est considérée comme légitime une guerre qui répond à une agression, comme l’intervention de janvier et février 1991 menée par une coalition des États-Unis et leurs alliés (France, Royaume-Uni et une vingtaine d’Etats) après autorisation du Conseil de sécurité de l'ONU pour mettre fin à l'occupation du Koweït par les troupes irakiennes commandées par Saddam Hussein le 2 août 1990. Le Conseil de sécurité avait au préalable exigé le retrait des forces irakiennes, puis instauré un embargo commercial, financier et militaire bientôt transformé en blocus. Lorsque les conditions de cessez-le-feu définies par le Conseil de sécurité (notamment la destruction par l'Irak de ses armes chimiques et biologiques et de ses missiles à longue et à moyenne portée) furent acceptées par le président irakien, la guerre prit officiellement fin le 11 avril 1991.

Aux Etats-Unis, Michael Walzer (1999 [1977]) est revenu sur la notion ancienne et ses critères moraux, qui se détachent de la seule légalité juridique de la guerre et s’inscrivent dans une communauté culturelle particulière. Les normes morales se distinguent à cet égard d’une éthique considérée comme universelle et applicable à l’humanité dans son ensemble, fût-elle potentielle ou en construction. On y retrouve les trois critères classique : juste cause (finalité), ultime recours (absence d’autres moyens), proportionnalité (moyens mis en œuvre). La limite du recours à la guerre défensive est définie selon les deux qualifications de « préemptive » et « préventive ». La guerre préventive suppose que l’agresseur potentiel a manifesté des actes hostiles, notamment l’intention d'attaquer accompagnée de préparatifs militaires tels que le danger est réel, l'exemple classique étant la guerre israélo-arabe des six jours (Walzer 1999, 84). La guerre préventive, par contre, diffère de la première en ce qu’elle suppose un conflit potentiel, mais ne constitue pas de menace imminente. L'objectif de la guerre préventive est d'empêcher un adversaire d'obtenir un avantage géopolitique susceptible de déséquilibrer la relation des forces en présence. Walzer considère la guerre préventive comme injuste car elle prétend anticiper une menace qui, éloignée dans le temps, reste largement hypothétique.

Plus généralement, Michaël Walzer souligne le caractère indéterminé de la notion d'agression censée légitimer l'usage de la force, malgré les définitions proposées par les Nations Unies ou la CPI au sens où elle est une atteinte à la souveraineté politique ou à l'intégrité territoriale d’un Etat. A quoi Walzer ajoute la justification morale de la défense par des moyens militaires des droits fondamentaux de l’être humain, alors que le paradigme légaliste ne reconnaît comme légitime que ce qui découle du droit des Etats, car la guerre préventive intervient là où l’absence mettrait gravement en danger l’intégrité territoriale d’un Etat ou son indépendance politique.

Par contre, la deuxième guerre d’Irak ne constitua plus une guerre « légale », car non autorisée par les Nation Unies, mais légitime car considérée comme juste. Sur le plan stratégique, elle fut considérée par les Etats-Unis comme préemptive face à la menace posée par les armes atomiques dont ils accusaient l’Irak de disposer. Cette guerre fut menée par une coalition de pays occidentaux et de certains pays asiatiques et arabes sous l’égide de l'OTAN, de même que la guerre contre la Serbie menée par une autre coalition occidentale menée par les Etats-Unis.

La notion de guerre juste a fait l’objet de nombreuses critiques portant notamment sur les ambiguïtés et les connotations idéologiques attachées au couple légalité/légitimité. Le corollaire implicite du ius publicum europæum était le caractère colonisable des espaces extra-européens, où les guerres de conquête et les massacres coloniaux furent intégrés dans la notion au nom du droit naturel (de commerce, de circulation et de propriété, c’est-à-dire d’appropriation de terres et de biens supposés n’appartenir à personne). La distinction sémantique et pragmatique entre le légal et le légitime présente par conséquent quelques contradictions, soulignées aujourd’hui par Rony Brauman (2018), ancien président de Médecins sans frontières (MSF). Il a ainsi soutenu l'intervention de l'OTAN au Kosovo en 1999, qu’il jugea légitime bien que non légale car menée sans l’autorisation du Conseil de sécurité. Par contre, il s’opposa à la guerre de Libye, légale mais qu’il considérait non légitime. De même, il considérait comme légitimes les frappes effectuées en 2013 contre le régime syrien de Bachir El Assad en représailles à l’utilisation du gaz sarin contre la population.

 D’autres analystes ont souligné le caractère abstrait de la notion, du fait que les principes universels auxquels elle faisait appel étaient systématiquement transgressés dans l’histoire des guerres. Les guerres totales du XXe siècle ont accentué l’ambiguïté de la distinction entre jus ad bellum et jus in bello, du fait qu’une guerre juste pouvait être menée avec des méthodes illégitimes, comme l’illustre la Seconde Guerre mondiale lorsque les Alliés bombardaient la population civile des villes allemandes et japonaises, jusqu’à détruire Hiroshima et Nagasaki en utilisant l’arme atomique. On retrouve ici les observations de Grotius : “… une guerre peut être juste à l’origine, mais les intentions de de ceux qui la mènent peuvent devenir injustes au cours de son déroulement » (1625, 273), en précisant toutefois que la modification des intentions ne signifie pas la négation de la juste cause.Sont également qualifiées de guerre juste l’ensemble des opérations menées par de nombreux pays contre le terrorisme islamiste depuis les attentats conduits aux Etats-Unis et en Europe, puis en Asie et en Afrique, pour combattre en particulier l’Etat islamique.

De même, l’expulsion planifiée des populations allemandes d’Europe centrale à la fin du conflit ne trouvait aucune justification dans le droit de la guerre, quels qu’eussent été les crimes commis par l’ennemi. En ceci, Walzer ne dépasse pas non plus le constat de l’inévitable paradoxe que faisait Grotius en 1625 en citant Euphémius par la voie de Thucydide : « … rien n’est injuste de ce qui est utile aux rois et aux Etats souverains : proposition à laquelle ressemble celle-ci, que pour les hommes placés au faîte de la fortune, le plus ou moins d’équité dépend du plus ou moins de force, et qu’il n’est pas possible de gouvener un Etat sans injustice… » (1999, 8).

Les pertes subies au XXIe siècle touchent avant tout les populations civiles (Syrie, Irak, Afghanistan…), ce qui éloigne encore la pertinence de la notion de guerre juste, alors que d’autre part la technologie militaire et les armes atomiques et chimiques sont soit utilisées, soit considérées comme utilisables. Les civils constituaient le neuvième des victimes pendant la Première Guerre mondiale, la moitié dans la Seconde Guerre mondiale et en constituent la grande majorité dans les conflits contemporains.

 


 

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