® communauté, écocide, ethnocide, humanité, nation, néomédiévalisme, peuple, pluriarchie

Angl. Identity

Esp. Identidad

Autant la notion d’identité est une banalité de la langue courante, autant la notion devient indéfinissable dès qu’il s’agit de lui donne un contenu précis, de la terminologie aux terminologies scientifiques. Les définitions linguistiques se renvoient par ailleurs les unes aux autres et constituent les dictionnaires de la langue en un ensemble tautologique.

Certes, le concept existe, mais il relève de l’abstraction mathématique, qui permet de constituer des ensembles d’objets identiques, dont il est intéressant de voir qu’ils sont nommés « éléments ». On mesure de là le caractère flou du terme dès qu’il retombe dans l’usage social, voire scientifique. Il ne peut s’appliquer aux ensembles sociaux, dont les éléments, devenus « individus », sont tous différents, sauf à les mesurer précisément à l’aide d’instruments mathématiques et statistiques qui réduisent les personnes à des éléments identiques définis en fonction d’un seul critère : le pouvoir d’achat, la localisation sur un territoire, l’appartenance culturelle, linguistique ou religieuse, surtout lorsque ces collectivités sont considérées comme des ensembles homogènes, ce qu’elles ne sont jamais. Les cultures sont par définition historiques et donc en constante évolution, perméables aux influences extérieures, imprégnées de la créativité de ses composantes individuelles (on devrait dire personnelles) et groupales, habitées par la mémoire collective, consciente ou inconsciente, qui se tisse au long des époques, des événements et des lieux ; les langues ne sont définies qu’en tant que normes soumises à toutes leurs variations dans le temps et dans l’espace, idiomatiques ou dialectales, d’où la politique d’uniformisation linguistique dictée par les Etats désireux de se transformer en nations homogènes – l’usage fait de chaque énonciation et de ce qui en est compris ce que les mathématiciens appellent des « singletons » (ensembles constitués d’un seul élément) et les linguistes des « hapax » (chose dite une seule fois) ; les religions sont l’objet de multiples interprétations des textes de référence, dits sacrés, qui eux-mêmes sont un ensemble de textes transmis et réécrits, pluralisés par leurs adeptes au cours des siècles, ce qui oblige à une herméneutique que ses censeurs, qui défendent l’unicité du texte légué par l’élu ou prophète initial, c’est-à-dire en réalité par ses disciples, ne peuvent pas plus imposer que Sisyphe ne pouvait pousser son rocher au sommet de la colline.

L’identité abstraite se trouve dès lors reléguée à une problématique imaginaire qui peut certes engendrer une dynamique concrète, mais qui est condamnée dans ce même mouvement à se transposer, à se dissoudre en une pluralité indépassable, à se dialectiser entre le rationnel et le raisonnable (Toulmin 1990). Incarnée, elle se trouve vouée au rôle mortifère des identités meurtrières d’Amine Maalouf (1998, Barnavi et Rowley 2006), ou à l’illusion de la nation homogène nourrie par les idées d’égalité absolue des révolutions et des idéologies radicales, irrémédiablement condamnées à trébucher sur la pluralité sous-jacente des sociétés, c’est-à-dire à une « désidentification » (Finkielkraut 2014). Comme le dit Todorov (2003) au sujet de l’Europe, s’il existe une identité européenne, elle ne peut être que composite et non homogène, car l’héritage commun et la proximité géographique, les valeurs considérées comme commune (rationalité, justice, démocratie, liberté individuelle, laïcité et tolérance) s’enchevêtrent en une diversité extraordinaire de traditions culturelles.

Parmi ces diverses projections, l’identité sexuelle a pu faire figure d’illustration de l’ontologie de l’identité, si elle aussi ne s’était trouvée fragmentée en multiples représentations et mondes imaginaires. L'identité d'un individu de la modernité fut longtemps considérée comme une donnée objective, déterminée de façon binaire : on naissait homme ou femme, national ou étranger, dans une famille seigneuriale ou roturière, bourgeoise ou ouvrière. A ne considérer que l’époque contemporaine, elle s’est cependant trouvée ébranlée par des scientifiques tels que l’endocrinologue Harry Benjamin (1885-1986) confronté à des patients masculins réclamant des traitements hormonaux féminisants, et par bien d’autres médecins, biologistes ou psychologues qui durent constater que les représentants d’un sexe biologique peuvent  se sentir et se représenter comme appartenant à l’autre sexe. Le concept de genre en est né, qui transpose masculinité et féminité de l’identité à la pluralité. 

Le concept est donc plus significatif de l’abstraction mathématique et de sa descente problématique dans les sciences exactes, et plus encore dans l’imaginaire des sociétés. Encore les sciences sociales ne prétendent-elles pas calquer leur méthode sur celle de la physique, mais c’est la physique elle-même qui semble abandonner le concept d’identité des particules. La théorie de l’intrication quantique, par exemple, considère deux photons distincts comme un tout indissociable, où la mesure de certaines caractéristiques de l'un produit une modification de son état et entraîne aussi une modification de l'état de l'autre, même lorsque les deux sont séparées par une distance de plusieurs millions d’années-lumière. Ce qui, en passant, contredit la théorie de la relativité d’Einstein, qui énonce qu'aucun signal ne peut se déplacer plus vite que la lumière.

La logique s’en trouve malmenée, car si la logique identitaire est une constante de la philosophie occidentale (sans être son exclusivité), mais aussi en grande partie de l’histoire de l’Utopie qui s’en inspire, son empire reste associé au phylum tout aussi occidental d’une « raison contradictoire » (Wunenburger 1986 et1990, Tort 1989) qui remonte à Hippocrate et refait surface aujourd’hui, non sans l’aide précisément de la physique quantique, des sociologies dites compréhensives (Maffesoli 1985) dérivées de ce que Max Weber voyait comme « le sens subjectif du devenir » (1922, 8), ou encore d’une informatique qui dépasse le langage binaire pour rechercher un langage plus souple et plus complexe emprunté aux réseaux neuronaux. Encore ces références aux conceptions récentes seraient-elles superflues si elles n’oubliaient que toutes les mythologies comportent les images de l’hermaphrodite, du grec Tirésias à l’androgyne sanskrit Ardhanari (Clément 2007). Ni a-t-il lieu de faire des logiques complexes et contradictoires la spécialité des philosophies asiatiques, qui du reste n’ignoraient pas la logique identitaire et les systèmes binaires (Ganeri 2001, Lacrosse 2005, Lorenz 2017), de même que Nagarjuna, fondateur du madhyamaka bouddhique, voyait dans les constructions rationnelles des ensembles vides.

Certains théoriciens des RI ne s’y sont pas trompé. Il s’est toujours trouvé des penseurs de la pluralité et du complexe pour déconstruire les représentations issues d’une raison homogène et montrer le non-sens des  théories de l'identité, de David Hume (1739, Traité de la nature humaine, trad. A. Leroy, Aubier, Paris, 1968) à Stephen Toulmin (1990) ou René-Jean Dupuy (1989), qui disait justement que « La Cité est une logocratie, l’Agora est son foyer ».

Mais ceci n’élimine pas l’adhésion, subjective ou collective, à la notion d’identité. Les collectivités s’y réfèrent volontiers, du communautarisme qui constituent le noyau des religions aux pratiques politiques qui prétendent ramener les Etats, les nations et leur histoire à des identités stables et définies sinon pour l’éternité, du moins pour la persistance de l’inconscient collectif, que Jung définit comme système psychique de nature universelle, fondé sur des archétypes impersonnels, hérités et communs aux individus et qui donnent sens à leur activité psychique (Durand 1963). On en retrouve l’expression, comme le note Nicole Morgan en se référant aux travaux du linguiste George Lakoff  (2008). Ainsi en va-t-il des notions de « peuple », de « guerre », de « terreur » et aujourd’hui à celle de « migrant », associées à leur dimension identitaire. Certaines communautés immigrées se revendiquent tout autant d’une identité héritée, comme une partie des deux millions et demi de Turcs en Allemagne sous la houlette du président Erdogan. Celui-ci défend l’existence dans ce pays d’une « petite Turquie  » en même temps que d’une communauté musulmane inassimilable, évoquant la possibilité d’y créer des lycées et des universités où l’enseignement se ferait en langue turque (Steindeld 2008, 18, cité par Dussouy 2009), ou dans un discours prononcé à Cologne lorsqu’il exhortait ses auditeurs turcs à ne pas s’assimiler en Allemagne, à ne pas devenir citoyens allemands, mais au contraire, à préserver leur identité turque. Selon lui, « l’assimilation est un crime contre l’humanité ».

Il n’est jusqu’à la philosophie qui ne s’y laisse piéger, non d’ailleurs sans quelque ambiguïté. Ainsi, le plus grand philosophe de l’Allemagne contemporaine et l’un de ceux qu’admirent les philosophes, français notamment, adhère férocement à ce qui éloigne le plus de la philosophie, à savoir l’identité communautariste. Adhérent au parti nazi dès 1933 contrairement à nombre de ses confrères, Martin Heidegger cultiva avec passion, loin de toute raison, un antisémitisme primaire, qu’il justifia par la célébration de l’identité de sa propre culture, défendue et illustrée par son incarnation dans la langue, et par la conception d’une philosophie qui ne pouvait que s’être exprimée en langue grecque en premier, et dans la langue allemande en second.  Daniel Sibony (1992, 2016) est remonté aux résonnances étonnamment hébraïques de son inspiration : « Heidegger a « oublié » qu’il énonçait de l’hébreu. Inconsciemment, il recouvre cet héritage pour le faire disparaître et le remplacer. C’est ce que j’ai introduit, en 1992, dans Les Trois Monothéismes, comme étant le « complexe du second premier » : quand le second, au lieu d’assumer une transmission, veut d’abord avoir été le premier. Plus qu’une querelle de préséance, c’est la rage contre l’entame narcissique que représente un précédent ; c’est pour cela qu’on ne l’aime pas. Christianisme ou islam procèdent des juifs mais veulent parfois avoir été avant les juifs … ». On peut voir là la recherche éperdue et régressive de l’identité de l’identité, qui révèle une méconnaissance profonde du langagier, à l’opposé de l’esprit cosmopolitique qu’évoquerait les références de Heidegger au « monde », tout aussi méconnu dans la mesure où il le rétrécit à la seule culture européenne, elle-même corsetée par la vision gréco-germanique.

Paradoxalement, le mythe de l’identité est universel dans la mesure même où il nie l’universel ou prétend en imposer une version différencialiste.  En Chine, par exemple, depuis les temps où Tchouang tseu (Zhuangzi) considérait que « [La principauté de Yen] est entourée par la mer Po et bordée par le mont Tch’ang qui en forment la protection naturelle; elle est enveloppée sur ses quatre côtés par les barbares » (Billeter 2000), les relations prolongées avec le Vietnam ont produit une remarquable affinité, mais les Chinois considéraient les aspects distinctifs des deux cultures comme révélateurs de l’arriération des Vietnamiens, tandis que ceux-ci y voyaient au contraire la marque de leur identité.

La notion d’identité exclut ici aussi la notion d’universel, dans la mesure notamment où les stratégies « coloniales » de l’histoire impériale de la Chine ont transposé les principes identitaires aux sphères territoriale, politique, ethnique ou culturelle. La résistance à l’assimilation Han de régions comme le Tibet ou la région autonome ouïgoure du Xinjiang s’appuie sur une loi antiterroriste instrumentalisée afin de servir une stratégie essentiellement coloniale de la part de l'Etat chinois (Uyghur Human Rights Project, Legitimizing Repression: China’s “War on Terror” Under Xi Jinping and State Policy in East Turkestan, mars 2015). Mieux encore, la conscience identitaire s’étend à la diapora par une référence symbolique dérivée de l’appartenance ancienne à la communauté, fonction du jus sanguinis limité au père. En cas de mariage mixte, sera Chinois celui qui n’aura qu’un quart de sang chinois si le père est Chinois, alors que si son sang chinois lui vient entièrement de sa mère, il ne sera pas considéré comme Chinois (Philippe Ricaud 2004). L’identité chinoise est une notion indépendante de la nationalité, du territoire ou du lieu de naissance. Le fait diasporique n’est pas non plus lié à la territorialité, ni même à la culture puisque le ius sanguinis n’implique pas que le sujet parle chinois ou soit de culture chinoise, mais noue un lien symbolique avec les mythes fondateurs, selon l’ancienne conception confucéenne.

Les gouvernements actuels de la Chine reviennent à une conception différentialiste qui exclut l’universel. Les Occidentaux avaient eux-mêmes réclamé l’exclusivité de la philosophie, sinon de la « pensée », en refoulant notamment, comme le fit Hegel au XIXe siècle, l’Inde ou la Chine dans le seul champ de la religion, alors qu’il considérait lui-même le christianisme comme l’aboutissement suprême de la philosophie. L’essor économique de la Chine n’incite pas non plus les universitaires chinois à renoncer aux principes de l’idéologie confucéenne, désormais rebaptisée « néoconfucianisme » en défense et illustration de l’idéologie culturaliste des valeurs dites « asiatiques » dans les années 1970. L’autoritarisme de Xi Jinping confirme cette récupération du confucianisme en en retenant les valeurs hiérarchiques, le respect des aînés, la piété filiale et l’ordre social imposé du haut, pour définir une conception culturelle des valeurs opposables à l’universalité des droits de l’homme et aux institutions démocratiques au nom de l’identité nationale (Anne Cheng 2007). 

 


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