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Angl. Anarchy

Esp. Anarquía

Etat, international, transnational

L’anarchie (du grec ἀναρχία / anarkhia, composé de an, préfixe privatif : absence de, et arkhê, hiérarchie, commandement) désigne littéralement l'état d'une formation sociale ou communautaire dépourvue d’autorité unique ou, réciproquement, dont aucun sujet ne peut prétendre dominer les autres. Dans un sens plus large, le terme s’applique à une situation où coexistent plusieurs organisations ou entités politiques, mais dont aucune n’a le pouvoir d’exercer une domination quelconque – physique, morale ou autre. Dans son abstraction, l’anarchie peut se concevoir comme le refus de tout principe premier et unique applicable aux éléments d’un ensemble homogène et comme revendication de leur diversité. Les idéologies politiques se distribuent sur l’empan de ces divers schémas, entre l’ordre absolu et l’anarchie totale.


On pourrait certes sortir de l'enclos occidental et trouver des expressions anarchisantes en Chine, pour ne prendre que cet exemple. Les écoles philosophiques d'insppiration taoïste classique ont retenu de Tchouang-Tseu (Zhuangzi) une démarche proche de l'anarchisme, distincte de la dimension politique de Lao Tseu. L'une des dimensions de l'oeuvre qui porte son nom, le Tchouang-Tseu, cosntitue une forme d'individualisme révélatrice mais généralement méconnue en Occident, qui n'en connaît que le célèbre « rêve du papillon ». Comme l'explique Billeter (2002, 133), Kouo Siang et d’autres penseurs ont transformé la pensée de l’autonomie radicale, de l’indépendance de la personne, du refus de la servitude propre à Tchouang-Tseu  "en une apologie du dégagement, de l’indifférence morale, d’une forme de désinvolture qui permettait aux aristocrates de leur temps de servir les pouvoirs en place malgré le dégoût qu’ils leurs inspiraient". Tchouang-Tseu est ainsi devenu la consolation ou la compensation spirituelle des aristocrates, des lettrés et plus tard des mandarins ».

Une association commune faite par les historiens est celle de la féodalité et de la société anarchique. Cependant la relecture des liens de vassalité qui s’établissent avec l’affaiblissement des pouvoirs publics (justice, administration) depuis le déclin de l’empire carolingien (IXe siècle) ne reprend pas cette interprétation. D’une part, le système féodo-vassalique ne recouvre pas la totalité de l’espace médiéval européen (Angleterre, Normandie, Italie du Sud, Espagne, France du Centre et du Sud où les terres libres d’inféodation (les alleux) sont nombreuses). D’autre part, la grande extension des terres de l’Église, la densité du réseau féodal et la puissance de la monarchie dans un pays comme l’Angleterre, ainsi que d’autres critères comme la « privatisation » des bénéfices, qui devinrent graduellement des fiefs héréditaires, entraînèrent la constitution de seigneuries banales dotées du pouvoir de commander, de contraindre et de punir sont autant de phénomènes qui « mettent à mal le schéma politique de l’anarchie féodale » et la prétendue « anarchie féodale » des manuels (Boureau 2016).

Dans la réalité des relations internationales (RI), le terme s’entend toutefois comme relation dialectique, c’est-à-dire contradictoire, entre centres de pouvoir de force inégale. Dans sa configuration extrême, elle tendra à l’expression libre de chaque individu au sein d’un ensemble qui sera considéré comme équivalent au désordre, au chaos ou à l’anomie, lorsque par exemple l’effondrement des régimes politiques qui s’affrontent dans une situation de guerre aboutit à une fragmentation extrême de ce qui était un ordre social, fût-il relatif comme c’est habituellement le cas.

L’extrême variété des contextes pragmatiques explique dès lors l’usage variable du terme et des ses acceptions. Ainsi, les tenants de la théorie dite réaliste des RI qualifieront volontiers la « société internationale », pour autant que ce terme soit justifié, de « société anarchique » (Bull 1979). Le terme « société » semble ici opposé à l’acception extrême de l’anarchie au sens de chaos, mais décrit plutôt le paysage changeant mais relativement prévisible des relations entre les Etats (internationales, mal utilisé au sens d’interétatiques), mais aussi entre les groupes et individus, de caractère local, régional, international ou transnational. Le terme « anarchie » est ici justifié par l’absence de toute entité supranationale autorisée à exercer un ordre, des normes ou des obligations aux acteurs et facteurs de la « société internationale ».

La réduction aux termes polaires de l’ordre étatique et de l’anarchie de la volonté individuelle n'est cependant pas particulière aux réalistes. Ainsi, la grande dichotomie réalisme/idéalisme constitue tout autant une simplification abusive des traditions de la philosophie politique, qui réduit les situations pragmatiques à l'état de stéréotypes. Une confrontation plus poussée des thèses réalistes et idéalistes peut en effet montrer qu'au delà de leurs évidentes divergences, elles se fondent sur des prémisses équivalentes découlant du présupposé de la disjonction entre les niveaux respectifs de la morale et du politique, et impliquent, dans la tradition réaliste, que la morale et le progrès ne sont possibles que dans la sphère domestique, les relations internationales restant sujettes à l'immoralisme d'une anarchie permanente (Hutchings 1992).

Considérées différemment, les représentations communes issues des deux grandes traditions, désignées également par les termes scientifique et herméneutique, explicatif et compréhensif, mêlent subtilement des schèmes de niveaux différents où le donné factuel, les modèles théoriques et les paradigmes philosophiques sont mal différenciés. On peut certes, dans la formulation des théories des relations internationales, faire de Kant et de Rouseau les hérauts des idéalistes et des pessimistes (Clark 1989), lorsque l'on sait les points communs qui fondent les points de vue des deux philosophes, au delà de leurs divergences. S'il est vrai qu'on trouve chez Kant les concepts de civitas gentium (La paix perpétuelle) d' Etat des peuples (Völkerstaat) et de fédération des peuples (Völkerbund, L'idée d'une histoire universelle, 1784) les deux premiers sont considérés comme irréalisables et même dangereux, car contraires à l'idée de liberté et susceptible de mener à une forme d'autocratie universelle dont les effets seraient pires que ceux de la guerre (Hurrell 1990, 190). De même, l'identification qui est faite fréquemment, dans les études théoriques des RI, entre la perspective kantienne et la tradition universaliste et idéaliste-moraliste occulte les variations de la pensée de Kant, qui partage avec Hobbes une vue pessimiste de l'homme et parle de la « dépravation de la nature humaine » et des « tendances égoïstes et animales de l'homme » (Hurrell 1990, n. 67) et présente la guerre comme une caractéristique fondamentale et intrinsèque de l'anarchie internationale à laquelle se réduisent les relations entre les Etats (Hurrell, 195).

Aussi Kant se rabat-il sur le projet d'une fédération des peuples (à comprendre au sens contemporain de confédération) apte à infléchir les rapports conflictuels entre les Etats et à renforcer l'action normative contre le recours à la force. En réalité, Kant oscille entre un pessimisme de type hobbesien qui le pousse à écarter l'idée d'un organisme fédéral de ce type, et un universalisme idéaliste qui lui fait envisager la possibilité d'un système politique universel et d'une fédération capable de faire respecter le droit international. La solution kantienne aux problèmes internationaux n'existe donc pas en tant que solution univoque ou binaire, mais s'articule plutôt en perspectives divergentes qui apparaissent non pas comme ambiguës, mais comme inscrites dans une tension contradictoire entre l'utopisme d'objectifs inatteignables et la possibilité pratique des efforts faits pour y tendre.

Certains politologues ont rapproché ces tensions dialectiques de recherches relevant d’autres domaines, comme les mathématiques qui ont théorisé le chaos par l’étude des systèmes dynamiques, sensibles aux conditions initiales, en l’illustrant notamment par l'effet papillon qui signifie que des modifications infimes des conditions initiales d’un système entraînent des configurations totalement différentes de son état final. Toute prévision en devient impossible à long terme, même pour les systèmes déterministes. Si l’évolution d’un système physique est entièrement déterminé par ses paramètres de départ sans intervention du hasard, il va de soi que les phénomènes étudiés par les sciences anthropo-sociales, de nature beaucoup plus complexe, ne permettent aucune prévision. Les mathématiciens parlent ici de chaos déterministe, ou tout simplement de chaos, applicable à de nombreux systèmes naturels comme le climat, mais aussi à des contextes sociaux analysés dans leurs dimensions sociologique, informationnelle, technoscientifique, économique, biologique et philosophique.

Une autre théorie qui a attiré l’attention des internationalistes est la théorie des catastrophes, qui suppose principalement l'universalité du principe de stabilité structurelle au même titre que celui de causalité, la nécessité de conflits et discontinuités pour assurer la stabilité, l’action d'un pouvoir effecteur de la discontinuité considéré comme causalité proprement structurale et la possibilité de géométriser l'analogie et de la doter ainsi d'un statut scientifique (Thom 1974, Petitot 1978, Lemoigne 2006). La théorie a notamment été utilisée par les linguistes dans la théorie des « oppositions participatives » du point de vue logique, qui marque la signification des articulations conceptuelles propres au langage (Coseriu 1981, Petitot-Cocorda 1985). La participa­tion oppose en effet les unités significatives que Hjelmslev appelle intensif et extensif, et qui dans la phonologie de Troubetzkoy et Jakobson correspond à « marqué » et « non marqué ». Ces rapports distinguent non seulement l'une des articulations logiques du langage de la logique des logiciens, mais recouvre aussi cette dernière en ce qu'elle comporte des oppositions binaires classiques (A/non-A), des oppositions contraires (« avare » et « prodigue » ne peuvent être vrais en même temps, mais peuvent être faux simultanément) et des oppositions contradictoires (« clair » englobe « obscur », « vieux » englobe « jeune »). L'ensemble de ces oppositions constitue ce que Hjelmslev appelle sublogique, soit le pendant dans le domaine logique de ce que Lucien Lévy-Bruhl appelle prélogique pour distinguer la « mentalité primitive » de la mentalité contemporaine.

Il était logique qu’à l’opposé des notions d’anarchie, de chaos et de catastrophes, certains se représentent ce que serait ou pourrait être un ordre cosmopolitique, depuis ses origines dans la philosophie grecque et notamment stoïcienne, autour de l’idée citoyenne d’un monde que les Grecs imaginaient mais ne connaissaient pas, jusqu’aux projections théoriques des politologues contemporains sur un monde en interaction croissante, voire un « monde clos » selon l’expression de René-Jean Dupuy (1989). Le cosmopolitisme est doublement contradictoire, car il oppose la citoyenneté abstraite d’un monde posé mais inconnu, à une citoyenneté introuvable et actuellement impossible du fait de l’absence d’entité politique universelle surimposable à un monde pourtant de mieux en mieux perçu, connu et compris, sinon expliqué (Held 2010, Lourme 2010).

Dans une perspective que l’on peut appeler réaliste dans les deux sens du terme, le débat théorique sur la place des acteurs dans les RI comme dans la Cité domestique s'est nourri des événements contemporains, et parfois des théories empruntées à d’autres disciplines. C’est ainsi que le néo-réalisme apparu à la fin des années 1970 se proposait de réactualiser la conception réaliste en affinant ses instruments théoriques et méthodologiques, pour remédier aux lacunes des conceptions de Morgenthau (1954) en intégrant des notions telles que la « stabilité hégémonique » et le « régime économique international ». Le néoréalisme fait également une certaine place aux éléments institutionnels et normatifs du système international, dont l'effet doit être d'atténuer le caractère conflictuel des relations entre ses composantes, où la puissance d'un Etat se mesure désormais à l'agrégat de sa capacité militaire, économique, politique et aujourd’hui technoscientifique et informationnel. On dira que cette dernière école de pensée se rattache cependant au réalisme traditionnel dans la mesure ses analyses restent fondées sur le mécanisme de l'équilibre des forces au sein d'un système essentiellement anarchique. Sur le plan méthodologique, elle a approfondi la démarche visant à appliquer à l'observation des relations internationales des critères scientifiques dégagés des traditions historique et juridique. Si, sur ce dernier point, le réalisme (néo-réalisme y compris) a le mérite d'avoir autonomisé les relations internationales en tant que discipline, mais la question reste posée de savoir de quel type de scientificité cette discipline se réclame.

Cette dernière question est d'autant plus ouverte que les trois grands courants contemporains repérés par les politologues - réalisme, pluralisme et structuralisme -, s'ils se présentent comme concurrents, ne sont pas réellement comparables car ils décrivent des mondes différents obéissant à des logiques différentes (Hollis et Smith 1990). Les résultats auxquels ils aboutissent sont donc dus, au moins en partie, au type de présupposés qui les fondent, ce qui laisse libre court à toutes les interprétations imaginables. Pour prendre un exemple, si la théorie réaliste s’en tient à l’idée d’un ensemble, sinon d’un « système » interétatique (Badie 2006), l’élargissement de la scène planétaire acteurs non étatiques fait dire à l’un d’eux que « Quel que soit le degré d'anarchie auquel soit parvenu le système interétatique, ce dernier reste un modèle d'ordre et d'organisation par rapport au foisonnement incessant et incontrôlé d'OING hétéroclites : c'est un jardin à la française face à la jungle équatoriale » (Merle 1995). On pourrait dire aussi, en relativisant, que l'anarchie interétatique est une forme de polyarchie si on y voit non pas l'absence de normes mais la prolifération des normes, où s'affirme néanmoins la suprématie de la lex mercatoria, cet ordre juridique transnational élaboré en marge des Etats par les acteurs économiques, soit par une fraction concurrente de la société civile. La composante non étatique, qui agglomère les associations "sans but de lucre" permanentes ou impermanentes, les associations internationales ou les coalitions transnationales, les entités homogènes ou hybrides, on aperçoit un ensemble en voie de mondialisation qui ne forme certes pas une "communauté internationale", mais ne fait pas non plus société dans le sens où, par société, on entend un système ou ensemble normé intégrant des composantes à la fois sociologiques, économiques et politiques, inscrit dans un espace et dans une durée. Encore faudrait-il se poser la question de sa légitimité et de sa représentativité, voire de sa légalité si l'on sait que de nombreuses entités non gouvenementales sont créées ou manipulées par les Etats ou par des réseaux maffieux ou terroristes. Il est donc nécessaire, pour intégrer ces théories contradictoires, de se donner les outils qui permettent de capter les facteurs d'un ensemble complexe, dynamique et évolutif qui doit être replacé dans une perspective historique.

Autre exemple, la pointe avancée des recherches commande l’adoption non plus d’acteurs, où déjà la prédominance de l’Etat se trouve relativisée par rapport à la résilience des empires et à la transnationalisation des relations planétaires, mais de facteurs non humains qui, comme l'écosphère, étaient naguère qualifiés de naturels, pour déboucher sur la notion d’anthropocène, laquelle intègre nature et culture et fait ressortir de façon inattendue l’action anarchisante de l’humanité dans son ensemble sur la globalité ainsi reconstruite et nouvellement conçue. Les sciences sociales ont tendu à cristalliser la relation bipolaire entre l’objet et le sujet, entre le système réglé et l’attitude anarchisante de l’individu (ou de l’Etat), à s’en tenir au modèle scientiste élaboré par les sciences dites exactes, qui poussent le sujet à fonder une connaissance directe et univoque de l’objet. La scène élargie d’un international en voie de transnationalisation exige cependant, bien davantage, de repenser les opérations de construction et reconstruction avant d’être représentation d’un monde où notamment s’efface la frontière entre nature et culture et qui contraint d’intégrer le vague et le flou, l’incertain et l’indéterminé, l’interprétable et le probabilitaire (Petitot 1988, Williamson 1994), mais aussi le nouveau facteur anarchisant d’une humanité déconnectée de son cosmos.

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