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Engl. Chaos

Esp. Caos

→ anarchie, ordre (international), polyarchie, système, transnational

 

Du mythe à l’histoire

Le terme remonte loin dans les mythologies anciennes, pour désigner divers états premiers de l’univers. Certaines de celles-ci, comme en Grèce antique, concevaient les origines comme un ordre statique. D’autres les imaginaient mouvantes come en Chine, ou cycliques chez les Mayas et les Aztèques. Mais toutes redoutaient le chaos et recherchaient une forme d’ordre.

Autant de concepts qui, visant le cosmos, devaient intéresser les philosophes autant que les scientifiques et les politiques concernés par l’évolution de la planète, et plus généralement, par les interconnections cybernétiques, dont les infrastructures sanitaires, militaires, économiques et autres sont exposées aux cyberattaques, plus dangereuses en cas de conflit ou de pandémie. Les Etats se réunissent, sans prendre guère de décisions communes, pour y faire face afin de déployer des cyber-opérations en tous genres, dont la portée bute sur les limites du droit international.

Chaque crise mondiale met à nu l’extrême vulnérabilité des sociétés, la faiblesse de la gestion étatique et la quasi-absence de gouvernance mondiale, qu’aggrave la concurrence entre les puissances, comme celle qui oppose aujourd’hui les États-Unis et la Chine. Certes, les sciences contemporaines abordent rationnellement les phénomènes complexes, le chaos, les turbulences, jusqu’à formuler la possibilité d’un effondrement, mais dans le même temps les institutions internationales sont marginalisées, comme aujourd’hui l’OMS qui pâtit du dédain affiché par les Etats, à commencer par la Chine qui l’a informée trop tard de la dernière pandémie, au détriment d’une gestion efficace de la crise par d’autres États. Pire encore, l’instrumentalisation politique par les puissances du mode de gestion sanitaire semble poser en modèles universels ce qui devrait fonder une nouvelle forme de solidarité, certes partielle faute d’être globale, mais de portée mondiale, au moins potentiellement.

Les conséquences de la dernière pandémie du virus COVID 19 sont précisément, outre le retour de l’Asie dans les affaires du monde, la nécessité de la solidarité entre Etats conçue comme nouvelle forme de multilatéralisme et, par contraste, l’inanité des populismes et des nationalismes qui s’y opposent. De même, il apparaît que les aides internationales auraient intérêt à se centrer moins sur les Etats et davantage sur les biens publics mondiaux (santé des populations, épuisement des ressources et de la biosphère, maîtrise du réchauffement climatique). Mais au-delà de ces évolutions des RI et de son droit international en éternelle gestation, c’est la tension entre « ordre et chaos » qui se poursuit, comme l’énonçait Frank Attar (1994) à l’aube du troisième millénaire, en écho au regret qu’exprimait déjà René-Jean Dupuy : « Sur la vaste plaine interétatique, nul pouvoir au-dessus des Etats » (1990, cité par Attar p. 18).

La pensée juridique n’a pas manqué de souligner la dynamique de l’ « entropie » qui met à mal, selon un schéma explicité depuis longtemps par logiciens et sociologues, entre l’idéal ou la potentialité d’une néguentropie juridique (Lupasco 1972, Morin 1972, Guy 2015) ou l’utopie à la Thomas More et, en sens contraire, la fascination de l’anomie qui ronge leurs tenants (Morgan 2017).

De leur côté, les astrophysiciens se sont naturellement emparés de ces concepts, pour défaire l’idée que l’état de l’univers fût une totalité ordonnée. L’intuition du taoïsme n’en était pas éloignée, qui considérait que la matrice gérée par le Tao avant que n’advienne le qi ou souffle originel, puis le mouvement binaire du yin-yang et l’engendrement du « juste milieu ». L’entropie/néguentropie contredit tout autant la loi divine au principe d’un univers harmonieux, ou encore cette horlogerie précise que décrivait de la mécanique newtonienne en termes déterministes, mais prolonge la vision globaliste du cosmos que défendait Héraclite à l’opposé de la méthode analytique d’Aristote. Les visions statiques ne permettaient pas de créativité ni de liberté, mais se présentaient en un « Grand Livre » qu’il s’agissait de déchiffrer, où le temps, du passé au futur, était réduit à zéro car déjà écrit. Dans la même tradition, Descartes s’appliqua à formuler les lois d’une vérité pré-écrite au sein d’une religion acceptée dès l'enfance comme étant la seule vraie, tout en recherchant les causes au sein au sein d’un tout égal à la somme de ses parties et réductible à ces composantes élémentaires. La biologie s’en inspira pour voir les êtres vivants comme des machines génétiques, systèmes de particules soumises à des forces dictant le mental comme le biologique en termes de matière ou d’énergie.

De l’histoire à la science

Au cours du XVIIe siècle, la science classique entretenait la notion d’une nature régie par des lois immuables, semblable à un mécanisme harmonieux formulé en termes mathématiques excluant toute notion de chaos. Ce n’est que très marginalement que le terme apparaît chez les physiciens à la fin du XIXe siècle, lorsqu’ils découvrent le désordre moléculaire de la cinétique des gaz et les mouvements désordonnés, dits browniens, des très petites particules (de l'ordre du micron) dû à l'agitation thermique des milieux liquides ou gazeux.

La vision matérialiste et mécaniciste du monde se trouva détrônée au XXe siècle par la mécanique quantique, qui remplaça la machine déterministe de Newton par un substrat subatomique d’ondes et de particules régi par les forces libératrices du hasard, qui prive la matière de sa substance, capte dans l’espace non pas le vide, mais des particules virtuelles à l’existence fantomatique et éphémère. Les physiciens abandonnent au niveau des constituants premiers la notion classique de continuité, pour adopter celle de quantification, plus complexe. L’électron n’est plus une particule qui oscille autour d’un noyau, mais saute par quanta discontinus, certaines quantités lui étant interdites, d’où la notion de « discontinuité » associée au concept quantique. Les physiciens de l’université d’Orsay autour d’Alain Aspect ont également conçu un certain « flou quantique » dans les années 1980, à partir des interactions entre deux particules, fussent-elles séparées par plusieurs dizaines de mètres. Les modèles quantiques récents établissent de là la superposition d’états non seulement au niveau microphysique, mais aussi macrophytique, qui se manifestent à ce niveau par des univers parallèles (Damour et Burniat 2016, Reeves 2017).

Le concept quantique est dès lors contradictoire, car il rompt avec la notion d’état unique pour un objet quelconque, les objets quantiques sont tout la fois ondes et particules, peuvent superposer ces deux états à la fois ou passer par deux endroits simultanément. Des paires d’objets éloignés peuvent se comporter comme un seul objet, ce qui signifie que contacter l’un modifie l’autre instantanément.

Selon l’une des théories, Trinh Xuan Thuan note que « La théorie des supercordes, qui cherche à unifier les forces fondamentales de la Nature, stipule que les particules de matière ne sont que des vibrations de « bouts de ficelle » infinitésimalement petits dans un Univers à dix dimensions. Le déterminisme de Newton et de Laplace est balayé, le principe d’incertitude de Heisenberg énonce que nous ne pouvons pas prévoir le comportement d’un électron.

Du déterminisme aux turbulences et au chaos

C’est par cette relativisation du déterminisme que se conçoit le chaos, en fonction de l’imprévisibilité d’un événement minime qui, au sein d’un système, provoque des transformations hors de proportion avec la causes initiale. Le comportement d’un système chaotique ne peut jamais être connu avec précision et résulte non pas d’une limitation de la connaissance, mais d’une incertitude qui, comme l’indéterminisme quantique, est propres à la Nature. La complexité en résulte, tout autant que la liberté de l’action humaine.

Les anthropologues comme Georges Balandier ont abordé leur discipline, au-delà de leur imaginaire, en s’ouvrant à une certaine « sensibilité à l’événement, une sensibilité au mouvement et à l’inédit, comme les rencontres avec les initiateurs africains des « nouveaux commencements ». De sorte que, non pas le chaos, mais les turbulences qui parfois le précèdent, se retrouvent au centre d’une anthropologie où « … Le travail lent et obstiné façonne les paysages au long des siècles, toujours repris et jamais achevé. Ces lieux ne sont pas ceux où campent mes nostalgies, mais ceux où se réduit à l’essentiel ce que j’ai pu saisir de la turbulence du monde. » (Paquot 2017, p. 262).

L'article « Sur la nature de la turbulence », publié en 1971 dans la revue Communications in Mathematical Physics, marque les débuts de la théorie du chaos déterministe. Le physicien belge David Ruelle et le mathématicien néerlandais Floris Takens y développent une vision nouvelle de la turbulence. Ils y analysent des modèles mathématiques de systèmes qui dissipent une partie de leur énergie en chaleur, ce qui a pour effet de faire disparaître les effets transitoires. Ils montrent que l'ensemble des états finals d'un tel système a une nature fractale : c'est un attracteur étrange. Le mouvement sur un tel attracteur dépend des conditions initiales, comme l’exprime la propriété dite « effet papillon » par le météorologiste américain Edward Lorenz : le battement d’ailes d'un papillon peut causer, un mois plus tard, le déclenchement d'un cyclone ou la fin d'une tempête. En termes mathématiques, on quantifie ce phénomène par une définition qui qualifie un système de chaotique si deux points initialement très proches divergent dans le temps selon une trajectoire exponentielle. Cette nouvelle forme de déterminisme, est adoptée par les mathématiciens, les physiciens ou les biologistes pour qualifier un système chaotique de désordonné et au comportement aléatoire, mais qui reste déterminé par un système d’équations à un petit nombre de degrés de liberté, sans que le hasard y joue aucun rôle.

Il s'ensuit que, contrairement à ce qu'énonçait la théorie classique du physicien soviétique Lev Landau, un écoulement turbulent n'est pas décrit par la superposition de nombreux modes. Au contraire, en appelant bifurcation le point où une faible variation d'un paramètre induit un changement qualitatif de la solution d'une équation, Ruelle et Takens montrent qu'un tout petit nombre de bifurcations suffit à produire un comportement chaotique et donc à engendrer la turbulence. Quatre ans plus tard, l'étude expérimentale d'un fluide en rotation par les physiciens Jerry Gollub et Harry Swinnay, du City College de New York, montrait que l'apparition de la turbulence suit bien dans ce cas la description de Ruelle et Takens. Le concept de chaos déterministe sera appliqué à l'étude de phénomènes dans divers domaines scientifiques, de la physique à la biologie.

 

Théorie du chaos, théorie des catastrophes et effondrement

Le chaos a fait l’objet de nombreuses théories, autant que les catastrophes ou l’anarchie, au départ de la théorie des systèmes ou du concept général de complexité. Les systèmes ouverts, par exemple, ont été ainsi définis car ils échangeaient des données avec leur environnement et se composaient de diverses composantes interconnectées. Elle rompt avec la conception réductionniste ou atomiste, qui depuis toujours décomposait le réel en éléments de plus en plus petits pour en atteindre les fondements. En revanche, la pensée systémique peut être caractérisée comme la reconnaissance du fait que le tout est plus que la somme de ses parties, lesquelles peuvent, en un sens, être comprises comme sa représentation holographique lorsque les composantes sont combinées, créant par leur interaction une entité nouvelle et unique.

René Thom (1983) conçut avec Jean Petitot (1986), dans les années 1960, la théorie des catastrophes d’un point de vue interne. Cette théorie mathématique décrit la genèse des formes structurées à partir de phénomènes désordonnés; l’étude des bifurcations, la thermodynamique hors équilibre, la théorie des singularités, la synergétique et la dynamique topologique étudient les transitions discontinues. La catastrophe n’est cependant pas considérée en tant que telle, et ne vaut qu’en tant que transition, ce qui signifie selon Thom que la théorie est morte du fait de son incapacité à produire des prédictions quantitatives, bien que la valeur explicative de l’approche demeure incontestable, même si « prédire n’est pas expliquer » et « classer n’est pas comprendre ».

La théorie du chaos, quant à elle, s’est élaborée dans les années 1970 avec les travaux du météorologue Edward Lorenz relatifs à la modélisation des régimes climatiques et à la découverte du fameux “effet papillon ", défini come l’effet produit par une modification minimale de l'état de l'atmosphère. Sur une certaine période de temps, ce que l'atmosphère fait réellement diverge de ce qu'elle aurait fait. Ainsi, dans un mois, une tornade qui aurait dévasté la côte indonésienne ne se produit pas. Ou peut-être qu'une tornade qui n'allait pas se produire, se produit. (p. 141)

Les théories du même type se sont appliquées à l’analyse de ce qui apparaît depuis cinquante ans comme un veritable système, que La sixième (devenue septième) extinction de masse a été reconnue, qui traduit l’effondrement inédit du monde vivant, alors que plusieurs limites écologiques ont déjà été franchies (destruction de la biodiversité, concentration des gaz à effet de serre, déboisement et dévastation des sols, pollutions en tous genres), alors que d’autres limites menacent d’être franchise (acidification des océans, raréfaction de l’eau douce). L’effondrement est la transformation subite d’une concaténation systémique faite d’une chaine de causalités au sein du système socio-industriel, “qui menace ce système de basculer dans un état inconnu qui serait un état d’anomie et de chaos. » (Agnès Sinaï, interviewée avec Renaud Duterme et Vincent Mignerot dans l’émission “Arrêt sur images”, « Effondrement, un processus déjà en marche », 12 juin 2018. Ici aussi, la théorie n’est pas nouvelle et remonte aux modélisations globales de l’évolution possible de la civilisation thermo-industrielle vers son épuisement. La « transition » qu’elle constituerait pourrait être relativement brutale et se résoudre en un ensemble de catastrophes menant à un effondrement, ou au contraire se décliner de forme graduelle par un enchaînement de crises écologiques et économiques, de conflits et de guerres, d’une décroissance démographique et de pandémies dues à la raréfaction des ressources et à l’évolution du climat. L’un des postulats est que la complexité des sociétés et des écosystèmes est à ce point vulnérable qu’un seul paramètre, comme le suggère l’économiste Paul Jorion (2016) en le nommant « soliton », pourrait telle une lame de fonds constituée de plusieurs vagues se superposer en une seule, dont l’impact serait d’autant plus dévastateur. Cette hypothèse n’est pas non plus nouvelle et fut formulée par le Club de Rome, créé en 1968, qui annonçait dès 1972 qu’une catastrophe surviendrait vers 2030, selon le rapport Meadows (paru en français sous le titre Halte à la croissance ?), commandé au Massachusetts Institute of Technology (MIT) en 1970. Le colloque organisé lors du quarantième anniversaire du Club de Rome en 2012 donna lieu à la publication d’un rapport actualisé par la Smithsonian Institution et qui, en recourant à la même méthodologie que le rapport Meadows, confirma les conclusions de ce dernier. L’un des modèles évoqués, dénommé World3, est de type non linéaire et assemble 150 équations décrivant les principales boucles de rétroaction à l’œuvre dans le système terre (démographie, ressources, industrie, emploi, services, pollution, agriculture, usage des sols…) pour analyser les conséquences du développement fondé sur la croissance. Le rapport concluait que le scénario moyen entraînait déjà un niveau irréaliste de progrès des technologies vertes, sobres et économes, e que la poursuite d’une croissance économique exponentielle ne pouvait conduire qu’au dépassement des limites matérielles et, de là, au phénomène dit d’effondrement (“overshoot and collapse”). Le premier rapport du Club de Rome soulignait lui aussi la nécessité d’une croissance zéro dans un environnement fini.

Le chaos en mathématique(s) et en physique

La théorie mathématique du chaos analyse les conséquences imprévisibles de toute modification aléatoire qui affecte l’équilibre d'un système complexe. Quelquefois décrite comme étant la formalisation de l’idée fameuse de l’effet imprévisible du coup d’aile d’un papillon sur le climat de la planète, elle est souvent utilisée en politique et en RI pour rejeter la possibilité d’une description formelle des phénomènes vécus. Plus scientifiquement, il s’agit de montrer que les courbes mathématiques peuvent ne plus être régulières, mais se modifier brutalement.

Dans une optique autant philosophique que physique, Trinh Xuan Thuan (2001) aborde l’opposition des notions de beauté et d’élégance, auxquelles les mathématiques ne sont pas indifférentes, pour aborder celles de simplicité et de congruence comme critères essentiels de l’établissement des théories de la nature. SI la vérité se définit généralement par l'expérience, la beauté est un concept subjectif, et l’auteur, plutôt que de définir vaguement les grandeurs cosmiques ou microcosmiques, offre des faits concrets comme le fait que le soleil transforme 400 millions de tonnes d'hydrogène en hélium par seconde. Le système solaire est fait de l’interaction complexe entre les lois strictes de la physique et le simple hasard qui donne naissance au monde perçu, pour aboutir à la notion de chaos, présente de la météorologie à la médecine et à celle de symétrie qui gère les relations entre l'électricité et le magnétisme et entre l'espace et le temps. L’un des thèmes récurrents du physicien est la façon dont des principes apparemment opposés comme ceux-ci fonctionnent en fait ensemble.

Ordre et désordre dans les relations internationales

Dans le domaine des RI, la notion d’ordre s’est peu à peu imposée au long d’une histoire faire d’équilibres et de turbulences, voire de périodes chaotiques associées à la « barbarie ». Le terme « international » est cependant trompeur, car il désigne littéralement l’interétatique et non les relations entre nations (6.000 langues et presqu’autant de groupes ethnoculturels), où les effets des facteurs et acteurs transnationaux, anciens ou contemporains, s’ajoutent à la complexité du domaine. Notons aussi que le rôle joué par l’Etat n’est pas une donnée permanente de l’histoire, mais bien une « parenthèse » dans une continuité dominée par le empires, associés à la notion d’homogénéité. Dans le monde ancien, c’étaient eux qui assuraient l’« ordre » : l'Empire d'Alexandre, l'Empire romain, les Moghols, les Ottomans ou la Chine, qui fut l’hyperpuissance du Monde jusqu’au milieu du 18e siècle. Le choix, pour les mondes antique et médiéval, se situait entre l'empire et le chaos, de sorte que l'impérialisme n'était pas une anomalie. Les sujets de l'empire possédaient le droit, la culture et la civilisation, alors que ceux qui se trouvaient en dehors étaient associés aux barbares, au chaos et au désordre.

Dans son usage commun, le terme « international » déborde par conséquent le seul champ des études des politologues et concerne quantité d’autres disciplines telles que l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, la linguistique, le droit, l’économie et l’écologie, voire la psychologie lorsque sont étudiées la « géopolitique des émotions ». La cohérence de son contenu requiert une approche interdisciplinaire et, s’il est possible, transdisciplinaire. L'esprit d'interdisciplinarité que postule une telle approche systémique a toutefois du mal à s’imposer aux logiques de segmentation et d'hyperspécialisation des champs disciplinaires qui prévalent dans la recherche scientifique et à l'Université. Les chercheurs ne peuvent toutefois éviter les méthodes globalisantes à l’heure où l’évolution de la planète rend manifestes les interactions entre les divers facteurs proprement disciplinaires, de sorte que celle-ci apparaît plus clairement comme un système, après la fragmentation qui a suivi l’affrontement Est-Ouest, lorsque réapparut le chaos pré-étatique propre au monde prémoderne, le ressac post-impérial russe, puis chinois et turc, la proliferation des Etats faillis (Somalie, Afghanistan, Libéria, Lybie, etc.). Plus récemment, les mouvements sociaux (France, Algérie, Irak, Liban, Catalogne, Inde, Hong Kong et autres) ont ajouté la dimension issue des sociétés civiles, en révolte contre les courants de la mondialisation autant que la juridiction des Etats.

Sans doute la pratique monodisciplinaire a-t-elle longtemps dominé ce champ d’études, traditionnellement réduit à l’école réaliste centrée sur la souveraineté westphalienne d’Etats dont les structures ne dépendent pas de décisions prises par des acteurs externes, et qui peut rendre compte de certaines régularités propres à leurs relations mutuelles, mais non de phénomènes transnationaux qui débordent ou traversent leurs frontières. Les aspects incertains, erratiques, voire chaotiques de ce que nombre de chercheurs refusent d’appeler « système » international suscitent de multiples descriptions, et éventuellement explications alternatives, de la théorique des systèmes à la théorie du chaos ou des catastrophes, sans oublier la psychanalyse des événements internationaux tentée par un Daniel Sibony (1995).

Sur le temps long, l’histoire des RI entraîne inévitablement des ruptures entre états polaires. Ainsi a-t-on pu parler avec Bertrand Badie (1992) de « retournement » du monde, non pas en vertu d’une théorie des RI, mais à la fin de la Guerre froide et suite à la disparition de l’équilibre de la terreur, dernier avatar de l’équilibre des puissances qui depuis trois siècles tentait d’établir un ordre relatif après le chaos prémoderne des guerres de religion et l’établissement de l’ordre westphalien. La diffusion d’acteurs et de facteurs transnationaux de toute nature – économiques, communicationnels, associatifs, et bientôt terroristes – accentua la porosité des frontières, affaiblit les pouvoirs politiques des Etats et sembla augurer de ce qui devait être un nouvel ordre qui dissiperait les incertitudes et redeviendrait prévisible. C’était la notion même de RI qui se trouvait menacée d’obsolescence, du fait du dépérissement apparent de l’État et de la montée en puissance des acteurs non étatiques. Les tenants d’un « nouvel ordre international » fondé sur un nouvel équilibre des puissances à fondement juridique onusien furent rapidement démentis, d‘autant que la complexité croissante d’un « monde clos » (Dupuy R.-J. 1989) accroissait la fragilité de l’ensemble. La reconnaissance des normes par toutes les parties des institutions internationales, si elle est souhaitable, ne garantit pas la paix et la stabilité. L’apparition de l’Etat islamique (EI) illustra la faiblesse des Etats face à la concurrence d’acteurs non étatiques qui leur contestaient le « monopole de la violence » cher à Weber. La défaite de l’EI, loin de permettre le retour à l’ordre ancien, introduisait une nouvelle dose de chaos qui, à son tour, engendra une nouvelle opposition entre l’alliance de circonstance entre l’Iran, de la Russie et de la Turquie, nostalgiques des empires passés, et l’alliance tout aussi circonstancielle de l’Arabie saoudite, des Etats-Unis et de l’Egypte.  

Si l’empire a dominé l’histoire politique, l’Europe n’en a quasiment pas connu qui couvre tout son territoire, aussi a-t-elle adopté une voie médiane entre la stase du chaos et la stase de l'empire, à savoir le petit État. Sa souveraineté, établie mais de jurisdiction limitée par sa géographie, a assuré l'ordre intérieur au prix de l'anarchie internationale. La concurrence entre les petits Etats d'Europe était certes source de progrès, mais l’ensemble était constamment menacé par le retour au chaos d'un côté, ou à l'hégémonie impériale de l'autre. L’une des solutions fut l'équilibre des puissances par un système d'alliances et de contrepoids devenu la condition de la liberté sur le continent, et de la souveraineté des petits États entre le style autoritaire et statique des empires et l'anarchie d'une fragmentation excessive.

Ce n’est que très tard que les RI intègrent la notion de système, lorsque dans les années 1970 les scientifiques parviennent enfin à alerter une partie de l’opinion des dangers qui planent sur la planète en raison d’une multiplicité de facteurs en interaction dont le effets ne sont compréhensibles qu’en proportion de leur inclusion au sein d’un système, tells que l’explosion démographique, l’épuisement des ressources, la croissance sans limite des économies ou l'effondrement de la biosphère résultant de l’ensemble de ces facteurs. Les essais de modélisation n’excluent cependant pas les phénomènes rétifs à toute systématistion, qui laissent la place aux phénomènes chaotiques qui permettent à certains politogues de parler d’une “stratégie du chaos” (Verluise 2019). Encore faut-il que la notion de système inclue une catégorie limitée d’acteurs comme les Etats, un terme dont le signifié fluctue (au sens de la logique floue) au long d’une histoire dominée non par les Etats mais par les empires, ou qu’elle réfère à un ensemble de concepts formant eux-mêmes système, ce qui souvent n’est pas le cas, comme le note Thierry de Montbrial (2002) en relevant des concepts aussi divers que morphogenèse et homéostasie, catastrophe et turbulence, hiérarchisation et hystérésis. L'auteur se rabat sur une série de définitions du “système international”, comme celle de Michael Brecher (1987) : “ensemble d’acteurs soumis à des contraintes intérieures (contexte) et extérieures (environnement), placés dans une configuration de pouvoir (structure) et impliqués dans des réseaux réguliers d’interactions (processus)” (cité p. 234-235). Mais on butte ici sur les distinctions à faire ou ne pas faire entre les sociétés de même culture, avec Etat ou sans Etat (Balandier 1985) ou sur les relations dites internationales en interaction avec les “pouvoirs” non étatiques catégorisés comme privés (sociétés transnationales), non gouvernementaux (civils, religieux), claniques, etc. (Badie et Smouts 1992).

De nos jours, la pandémie de 2020 s’est manifestée comme crise sanitaire mondialisée et a de ce fait repositionné les grandes puissances en termes de capacité de gestion du phénomène. A cet égard, la Chine tente de se presenter, en reminiscence de passé de grande puissance, comme modèle universel, en se prévalant simutanément de son efficacité et de l’incapacité du gouvernement américain dirigé par Donald Trump d’affronter la crise. La perception de ce déséquilibre par les Etats de la planète est dès lors susceptible de modifier fondamentalement la scène géopolitique et la position des acteurs au XXIe siècle. On reste dès lors libre de s’interroger sur le « système du monde » (de Montbrial 2002, Hassner 2014), la résurgence d’un nouvel ordre international (Merle 1991, Chaliand 2013), la persistance d’un nouveau désordre mondial (Todorov 2003) ou quelque forme de polyarchie fondée sur l’hétérogénéité des acteurs et des facteurs du monde (Robinson 1996).

 

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