Angl. Anthropocene

Esp. Antropoceno

climat (évolution du-), écosystème

Le terme (mais non la notion) d’« anthropocène » est apparu récemment dans la terminologie géologique, puis écologique. Il fut forgé en 2000 par le Prix Nobel de chimie Paul Crutzen, alors que la notion apparaissait dès 1873 chez le géologue italien Antonio Stoppani, qui voyait dans les activités humaines « une nouvelle force tellurique » et parlait d'ère « anthropozoïque ». De son côté, le Congrès international de géologie avait adopté en 1885 le terme « holocène » pour désigner les 10.000 dernières années, un terme qui littéralement dénote une ère « entièrement nouvelle », dans ce cas marquée par le passage d'une société de chasseurs-cueilleurs à l'avènement de l'agriculture. Plus récemment, on trouve  l’« écoumène » (Christian Grataloup et autres géographes), la noosphère (de Chardin, 1922, Vernadsky, 1936), l’érémozoïque (Wilson, 1992) ou l’anthrocène (Revkin, 1992). De nos jours, la notion est toujours débattue dans le cadre de l’Union internationale des sciences géologiques, Comission stratigraphique internationale/CSI, Sous-commission pour la stratigraphie du quaternaire.

L’anthropocène est l’avénement d’une ère marquée par le rôle central pris par l’humanité dans le destin géologique et écologique, c’est-à-dire aujourd’hui culturel, de la Planète. La date initiale varie : 1945 pour l’ICS en raison de la première explosion d’une bombe atomique, de la concentration d’éléments radioactifs dans les roches et les sédiments et de la montée en flèche de la consommation de ressources naturelles; 1784 et la machine à vapeur pour d’autres checheurs ; 3000 ans a.c.n. pour William Ruddiman (2014), avec la domestication du riz en Asie et la concentration de méthane (CH4) qui en serait résultée ; voire il y a 40.000 ou 50.000 ans, losque Homo sapiens a déclenché l’extinction de la plupart des grands mammifères de l’Ancien Monde et la modification des paysages.

De ce point de vue, l’anthropocène consacrerait l’érosion des ecosystèmes entamée par les chasseurs-cueilleurs et aboutissant à la modification du climat. Selon Crutzen, cette ère a débuté vers 1800 avec l'avènement de la société industrielle, caractérisé par l'utilisation massive des hydrocarbures. La concentration de CO2 dans l'atmosphère était alors de 283 parties par million (ppm). L'accumulation de ce gaz à effet de serre a été marquée par une accélération subite depuis 1950, date d'entrée dans la " phase II " de l'anthropocène. Le CO2 était alors à 311 ppm. Il atteignait 379 ppm en 2005 et 400 ppm en 2015.

Un phénomène inverse, mais également d’origine humaine et aux implications géopolitiques, est signalé dans Nature par Simon Lewis et Mark Maslin (2015), qui datent de la période 1550-1610 de notre ère le seuil minimal depuis un millier d’années de la concentration atmosphérique de dioxyde de carbone (CO2) à environ 270 ppm (parties par million). Celle-ci serait due à l’invasion des Amériques par les Européens porteurs des virus de la grippe et de la variole, qui les transmettent aux Amérindiens, non immunisés, dont la population perd en quelques décenies 50  millions d'individus. Des millions d'hectares de cultures sont rendus de ce fait à la forêt, qui absorbe quelques milliards de tonnes de CO2 rpésents dans l’atmosphère.

Sur le plan philosophique, cette ère ultime forcerait la prise de conscience tardive de ce que signifie l’histoire humaine conçue selon un segment orienté, mû par la transformation progressive, progressiste et indéfinie des sociétés. En ce sens, elle infirmerait partiellement la thèse de Nicolas Copernic au 16e siècle, qui privait la Terre de sa position privilégiée au centre de l’Univers et renvoyait les hommes à sa périphérie, car l’action humaine retrouverait une fonction centrale. La scission arbitraire entre nature et culture comme concepts autonomes dans les sciences classiques invite de ce fait à reconstruire un paradigme plus cohérent, par l’exclusion des conceptions monodisciplinaires et le recours à la méthode transdisciplinaire, pour circonscrire des systèmes complexes et appliquer des stratégies holistiques. La crise des sciences humaines et sociales qui résu ltait de cette bifurcation trouve la possibilité d’une réconciliation entre celles-ci et les sciences naturelles, dans la recherche de modèles complexes et globaux des savoirs.

De multiples obstacles subsistent toutefois à une telle réconciliation. La perdurance des facteurs culturels enracinés dans les structures familiales, idéologiques ou religieuses relativise l’universalité des conceptions du genre humain et la gestion collective du globe. Les impératifs du développement économique et la maîtrise de l’évolution du climat s’entrechoquent, la poursuite de la croissance et l’accroissement des inégalités tout autant, les conflits interculturels nourris des imaginaires obscurcissent l’idée d’une politie mondiale. Aussi les interprétations les plus pessimistes de l’anthropocène entrevoient l’effondrement ultime de la civilisation, comme conséquence de l’ « écocide » en cours. Au delà de la civilisation, c’est le stade de l’hominisation qu’elle met en cause, à l’heure où les conflits qui déchirent l’humanité rendent tout aussi aléatoire la construction d’une politie mondiale, dont la conférence COP21 ébauche la politique sans offrir d’autre garantie que l’engagement volontaire des Etats. Aussi les théories des RI classiques sont-elles impuissantes à rendre compte de cette évolution, comme le remarque Norberto Bobbio parmi d’autres, qui se détache parmi les intellectuels qui ont pensé le concept cosmopolitique au XXe siècle. La philosophie des relations internationales lui apparaît décalée face au risque d'une autodestruction de l'humanité, car elle ne peut se contenter notamment de la théorie dite réaliste, référée à l'équilibre de la terreur à l’époque qui fut la sienne de la guerre froide. Il lui préfère un pacifisme actif inspiré de Kant et fondé sur la liberté, l’égalité et les droits de l’homme, propre à sortir de l'état de nature qui voit s’affronter les Etats et les Etats-nations. Il prône à cet effet la construction d'une fédération mondiale des Etats, qui ferait office de super-Etat.


Michel Adam, “Le patrimoine à l’ère de l’anthropocène, tous responsables”, Cosmopolis, 2015/

Jan Zalasiewicz, “The anthropocene in geology”, Cosmopolis, 2015/1

Simon L. Lewis & Mark A. Maslin,Defining the Anthropocene”, Nature, 12 March 2015

Richard Monastersky, « Anthropocene: The human age», Nature, 12 March 2015

Norberto Bobbio, L’Etat et la démocratie internationale, Editions Complexe, Bruxelles, 1998

 


Le patrimoine à l’ère de l’anthropocène, tous responsables

Michel Adam

Double formation d'ingénieur et de sociologue; parcours pluridisciplinaire dont la pédagogie est le fil directeur. Informaticien, créateur d'entreprises coopératives et associatives, co-fondateur des boutiques de gestion et du réseau IRIS des SIAE de Poitou-Charentes. A enseigné 12 ans à l'Université de Poitiers.

«  Le temps du monde fini commence », Paul Valéry, 1931

Article paru précédemment dans © Cosmopolis, 2015/1. Tous droits réservés.

 

A l’ère des limites

Nous venons d’entrer sans y croire, tout en le sachant (J.P Dupuy, 2002), dans une nouvelle période de l’aventure humaine et planétaire. Pour la première fois, une créature issue de la Terre influe sur le cours climatique et géologique de son destin ! Situation totalement inédite, le micro impacte le macro ! Que faire ? Qui peut agir ? Comment ? Peut-on éviter un désastre mondial ? Un effondrement de la civilisation occidentale (Conway et Oreskes, 2014), une fin de l’humanité  souhaitable (Pacalet, 2008) ou effroyable ? Allons nous savoir en finir avec le « no limit » cet emblème de l’orgueil prométhéen (Liiceanu, 1997) ?

Catastrophique mais pas désespéré

Edgar Morin nous redonne un peu d’espoir quand il raconte comment, en 1941, jeune résistant pourchassé, il croyait tout avenir positif perdu pour le monde, et tout à coup le cours des choses a basculé. Ce qui lui fait citer souvent le proverbe turc : «  les nuits sont enceintes mais nul ne connaît le jour qui viendra. » Un état des lieux s’impose, il se décline aujourd’hui en quatre problèmes écologiques majeurs :

-          le dérèglement climatique, plus accéléré et imprévisible que prévu et ses conséquences déjà engagées : montée des mers, sécheresses, inondations, ouragans...

-          la pollution généralisée des sols, des eaux (océans compris, le 7è continent) et de l’air avec une accumulation de déchets dont certains non traitables

-          la régression rapide de la biodiversité, polluée et pillée (abeilles, poissons, forêts primaires, etc.) qui diminue d’ores et déjà les ressources alimentaires[1]

-          la disparition progressive des ressources fossiles (pétrole, minerais, uranium, etc.) alors que leur consommation augmente mais aussi celle des ressources renouvelables, dont la petite agriculture vivrière au profit de la monoculture d’agro-carburants.

Ce rapide tour d’horizon aux conséquences déjà funestes, appelle une métamorphose de l’humanité, dans son être en tant qu’espèce et dans son vivre ensemble en tant que société planétaire. Métamorphose culturelle car il s’agit de quitter l’âge adolescent – avoir tout tout de suite et après moi le déluge – pour l’âge adulte, de passer du principe de plaisir au principe de réalité, ce qui ne veut pas dire au principe de résignation (Karz, 2006). D’une inégalité matérielle inimaginable (Piketty, 2012) à un souci de l’autre, mon semblable, et au respect de ses différences qui m’enrichissent. Tandis que la multiplication de conflits régionaux inquié-tants (Moyen Orient, Afrique, Europe, etc.) révèle les idéologies archaïques et totalitaires de l’humanité – le tout Dieu, le tout État, le tout Marché - dans un monde perçu sans limites.

Les atouts du Patrimoine

Alors que faire ? D’abord, ouvrir nos sacs et regarder ce qui peut nous aider : cela s’appelle le Patrimoine de l’Humanité. Aussi gigantesque que mal connu, j’entends par ‘patrimoine’ au sens d’un développement soutenable (Rio, 1992) l’ensemble des ressources naturelles et des artefacts humains (culturels et bâtis, matériels et immatériels) que les différentes cultures ont construit patiemment dans tant de contextes différents du globe.

L’UNESCO célèbre les grandes oeuvres - souvent urbaines de notre histoire - en une mise sous cloche sympathique mais coûteuse, mais avec trop peu de moyens tandis que les laboratoires pharmaceutiques mondialisés s’approprient sans vergogne la culture des peuples dits premiers et leurs trésors de savoirs. Brevetage cupide du vivant, cette voie nous mène droit au gouffre du « meilleur des mondes » ... La liste des critères de classement[2] par l’UNESCO s’est d’ailleurs élargie aux facteurs naturels et aux événements de l’histoire humaine, validant notre définition mais ne protégeant pas les peuples premiers ni les autres.

Que nous donne ce patrimoine aux mille formes si disparates ? On peut lui prêter au moins trois atouts[3]. D’abord par son existence, son « être-là » il montre, il témoigne, il est le passé au présent, le « encore là ». Et de ce fait, second atout, il transmet, il colporte l’avant dans l’après, l’ailleurs dans le ici, le lointain de l’espace et du temps dans le hic et nunc, il décale, il dépayse, il surprend, il étonne, donc il enseigne. D’où sa troisième vertu, il questionne, il interpelle et ce faisant il fait réfléchir, il éduque : était-ce mieux avant ? De quels points de vue ? Actuels ou de son époque, etc. ? C’est pourquoi on parle des Leçons du passé.

Mais n’oublions pas une autre caractéristique. Comme toute chose de par la terrible logique de l’entropie croissante, il se dégrade, se détériore et disparaît si on ne l’entretient pas. Ce qui lui confère un atout supplémentaire de libérateur de place pour le futur changeant, mais constitue tout autant une perte irrémédiable[4] car sa dimension concrète est irremplaçable même par les mémorisations les plus perfectionnées d’aujourd’hui. Comme tout est patrimoine, ces deux aspects s’affrontent sans cesse dans nos choix éthiques, esthétiques, financiers, civilisationnels. Conserver ou ne pas conserver ? Si on accepte l’idée que conservation et patrimoine constitue un pléonasme, il nous faut voir ce dernier come pris en tenailles dans une puissante dialogique (Morin, 1976) entre passé et futur, tant le présent est insaisissable, vivant et fuyant à la fois, interstice pour l’action, le bonheur et le malheur.

La dialogique passé – futur 

D’une part le passé résiste et tend à s’opposer au futur, il voudrait toujours durer, tandis que le futur est sans cesse changement, impermanence, évolution plus ou moins prévue, plus ou moins pensée, plus ou moins consentie. Il y a opposition et concurrence entre passé et futur, entre « conservateurs » et « progressistes », entre « un tiens vaut mieux que tu l’auras » et « on n’arrête pas le progrès ».

Mais il y a aussi complémentarité, car le futur s’appuie sur le passé, il ne part jamais de rien tandis que le passé ne peut pas ne pas se projeter lui aussi, ne serait-ce que dans le souhait de la reproduction de l’existant, jamais totalement réussie. Et Régis Debray de nous interpeller : «  Si on veut faire du neuf, il faut avoir de l’ancien par devers soi. » Le passé peut servir intelligemment le futur.

Quatre leçons du passé

J’en retiens au moins quatre à la forte résonance ; ils se déclinent en quatre couples interdépendants : singularité / pluralité, nature / culture, économie / ressources, propriété privée / biens communs.

A - L’unicité de chaque moment du monde et de la vie

Rien de ce qui a été et de ce qui est ne sera jamais plus. Le mythe de l’éternel retour ne reste qu’un puissant souhait d’éternité, une dissidence de la conscience humaine face à la mort, dont l’éthologie la plus récente nous dit que certains de nos frères animaux ont aussi conscience, sous des formes moins élaborées. Quand Miró ose déclarer : « Seul le local est universel » , sait-il déjà que la partie « contient » le tout, comme la découverte du principe hologrammatique le découvrira quelques années plus tard ? La singularité de chaque être, de chaque chose, de chaque lieu, de chaque moment mérite d’être prise en compte dans ce qu’elle produit comme son complément, une pluralité luxuriante. Si la généralité et la régularité engendrent la connaissance scientifique, la singularité reste source de toute création artistique, cette seconde voie de la connaissance. Le génie humain ou ce qu’on appelle ainsi fleurit sur ces deux chemins.

Côté patrimoine, aucune église romane ne ressemble à une autre, aucun lavoir à un autre, pas un bateau ancien ni un graffiti jacquaire et les amateurs s’en donnent à coeur joie pour savoir distinguer l’un de l’autre dans leur proximité. L’érudition enrichit le patrimoine commun.

B - L’interdépendance de la Nature et de la Culture

L’homme est issu de la nature, vit dans la nature, la transforme, mais la nature vit en lui. En retour, la conception qu’il en tire fonde sa culture, les cultures. Edgar Morin a pu écrire : « « Comment ne voit-on pas que ce qui est le plus biologique - la naissance, le sexe, la mort - est en même temps ce qui est le plus imbibé de symboles et de culture : naître, mourir, se marier sont aussi les actes fondamentalement religieux et civiques ? » Claude Lorius, éminent glaciologue, qui a contribué populariser le terme Anthropocène, ajoute : « « ... On ne sait plus distinguer le naturel de l’artificiel. L’homme a tellement agi sur son milieu qu’il en est devenu une composante géologique majeure, perturbant l’atmosphère, la biosphère, la lithosphère. Le destin de la biosphère ne peut plus être séparé de celui d’homo sapiens, voilà que l’homme s’est fondu dans la nature au point d’en être devenu une des forces les plus puissantes ! » «  Les forêts précèdent les hommes, les déserts les suivent. «  écrivait déjà Chateaubriand.

Quelle nouvelle culture d’une planète vivable et vivante sommes-nous capables de construire dès aujourd’hui ? Des bribes discrètes s’en élaborent partout à des échelle minuscule et parfois moyenne[5]. Quant au patrimoine, son avenir dépend de la place que nous donnerons à la Nature : asservissement, aveuglement, ignorance ou coopération. De ce fait, la dégradation mémorisée du patrimoine constitue un patrimoine, une puissante leçon de choses pour qui sait l’observer. C’est le critère 9 de l’UNESCO. « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » promettait Nietzsche. On se souviendra longtemps qu’en février 2015, la folie de Daesch a détruit les oeuvres assyriennes de 3500 av JC  à Ninive (Mossoul) !

C - La gestion prudente des ressources

Durant une longue période de l’Histoire humaine[6] économe a signifié prudent, soucieux de l’avenir. Depuis les années 50, au terme d’une 2è Guerre Mondiale effroyable, soit un temps très bref, le monde occidental suivi aujourd’hui par de nombreux pays, a basculé dans la consommation « de masse », en partie pour abreuver une soif de rotation accélérée du capital, à base d’obsolescence programmée, de construction publicitaire de nouveaux besoins et de fétichisation de la marchandise. L’ère climatique et géologique nouvelle dans laquelle nous venons d’entrer constitue un puissant rappel à l’ordre fini du monde, que les États peinent à entendre. La réduction importante de la couche d’ozone protectrice de la vie humaine a pourtant constitué une alerte majeure. «  Si nous ne conservons pas la nature, la nature ne nous conservera pas. » a prédit le vieil architecte de la survie Yona Friedman.

Du côté du patrimoine et notamment du « petit » patrimoine de pays (un moulin à eau par exemple), l’usage des ressources locales en fait une leçon forte d’utilisation des circuits aujourd’hui appelés courts. La polyculture ancienne et l’agriculture vivrière recommencent à inspirer les nouvelles pratiques d’une économie plus écologique, au sens plein du terme, c’est à dire de bonnes règles (nomos) dans la maison (oïkos) et pour penser (logos) la maison. On en trouverait mille autres comme la restauration intelligente de l’habitat ancien urbain marié à la nature revenue dans la ville plutôt que la construction nouvelle dévoreuse de terres agricoles. Ce qui n’est pas s’interdire la création de nouveaux patrimoines, bien au contraire.

Ajoutons que cette leçon du passé comporte le sens du temps-durée[7], le patrimoine bâti par nos ancêtres en situation de pénurie ou de faible abondance des ressources, était fait pour durer, ce qui le rend compatible techniquement et éthiquement avec les temps nouveaux qui appellent à des réalisations durables (au sens français du terme). Cathédrales et arbres remarquables attestent de cette « permanence » qui nous réjouit en nous invitant à retrouver le goût du temps long.

D - Propriété privée et biens communs

Enfin, la rencontre complexe de plus en plus orageuse entre Patrimoine et Anthropocène soulève une question fondamentale qui touche au coeur des sociétés historiques, celle de la propriété. De très collective – les communaux français du Moyen Âge – elle est devenue toujours plus privée et il ne reste que quelques aireaux[8] dans la vallée de l’Antenne où j’écris ces lignes. Autrefois, aujourd’hui et demain si menaçant s’enchevêtrent, une nouvelle donne émerge. Gaël Giraud et Cécile Renouard écrivent[9] : « la contrainte écologique remet en question le concept même de propriété privée (dans son acception romaine : usus, fructus, abusus). Il n’est plus permis à quiconque d’abuser de son jardin comme il l’entend... Il s’agit de revenir à une compréhension de la propriété privée comme source de devoirs et subordonnée à sa contribution au développement collectif. »

Au delà du NIMBY[10] irresponsable, chacun sent bien que la conception de la propriété privée de la Révolution en 1789 dont la devise initiale était « liberté, égalité, propriété », est battue en brèche de multiples façons ; droits de passage des pêcheurs en bord de rivière, des chasseurs mais pas des randonneurs, expropriation par une collectivité publique, servitudes diverses souvent mal respectées, consommation visuelle « publique » sans droit à l’image, limitent déjà celle.ci. Ainsi Pierre Calame[11] a-t-il pu élaborer à partir du test du partage une classification des biens de l’Humanité en 4 catégories qui appellent 4 modes de traitement :

- les biens se détruisant en se partageant, ou biens communs impartageables qui appellent une protection sévère : haute atmosphère, climat, patrimoine bâti de l’humanité, écosystèmes remarquables, biodiversité globale

- les biens se divisant en quantité finie, limitée, partageables sous surveillance publique : énergies fossiles, sols, eaux

- les biens se divisant en quantités indéfinies, accessibles par le marché avec traçabilité : biens industriels, technologiques, services aux entreprises, à la personne

- enfin les biens se multipliant en se partageant, qui appellent gratuité, mutualisation et réciprocité : connaissances, expérience humaine, capital méthodologique, capital social, biodiversité locale.

D’autres typologies existent, elles appellent toutes au débat et à de nouveaux choix citoyens.

Demain, la coopération responsabilisante

Ultime leçon du passé, l’action collective. Du temps des pharaons jusqu’à aujourd’hui les oeuvres de l’humanité[12] se sont faites par la coopération organisée des humains dans le travail, cette transformation intentionnelle de la matière, de l’information et des êtres vivants. Même l’artiste solitaire « coopère »... avec les morts et le passé qui l’imprègne, qu’il reproduit ou rejette dans son oeuvre novatrice. Face aux tsunamis physiques, biologiques, économiques et politiques qui s’approchent, la coopération est notre impératif vital. Est-ce un hasard si c’est au sortir d’une guerre effroyable que les premières formes de coopération mondiale concrète ont fait naître l’UNESCO, engendrant la conscience d’une appartenance planétaire commune et d’un patrimoine commun ?

Quel est-il ce patrimoine ? Créations et singularités diverses sont de mieux en mieux prises en compte par les critères UNESCO, mais ce périmètre reste trop étroit, trop technique. Pour que la vie soit possible et vivable demain, un nouveau patrimoine est à cultiver : des valeurs en actes. La responsabilité de chaque acteur, du citoyen à l’ONU, le souci de la dignité humaine et la recherche de l’égalité, vers laquelle on ne peut que tendre mais sans la quelle il n’y a pas de coopération (J. Monnet, 1987).

Non seulement égalité des chances, notion libérale camouflée en idéal républicain dont il faut modérer l’usage devenu addictif, mais aussi égalité des pouvoirs que cultive l’économie sociale et solidaire et encore mieux égalité des affections (Rosanvallon, 2012), cette fraternité ajoutée à la devise de notre pays en 1848 (Debray, 2009). Droit à une vie décente et respect de la Nature, deux buts conjugués déjà en partie atteints dans les sociétés que l’on crut longtemps arriérées... « Pour développer la coopération, augmentons l’ombre portée du futur sur le présent. » conseille Robert Axelrod. Et réciproquement, pour que ce futur soit vivable car la société en a besoin, et qu’il soit vivant car l’espèce ne peut s’en passer. La conservation du patrimoine sera de plus en plus d’utilité collective et à forme coopérative[13]. Éthique !

Savoir garder, savoir lâcher (prise) et savoir chercher, voici le triangle fondateur pour lequel le patrimoine montre l’exemple dans la métamorphose engagée. Garder signifie à la fois conserver et surveiller, ce qui n’interdit pas de veiller et d’éveiller. Lâcher pour retrouver, le paradoxe n’est qu’apparent si on accepte l’idée qu’aujourd’hui la question la plus urgente est celle de la maîtrise de notre soif de maîtrise.

Pour devenir des citoyens/nes responsables du monde, notre patrimoine du futur.

 


[1] On est passé de 2 récoltes de riz par an en Thaïlande autrefois à une seule...

[2] Fournie en annexe de ce texte.

[3] Michel ADAM, Le petit patrimoine de pays et ses vertus, Maisons Paysannes de France n°42, septembre 2010.  

[4] Les civilisations sont mortelles (Ile de Pâques, empire romain, etc.) et savent rarement s’arrêter au bord du gouffre (les Vikings ont su stopper la déforestation de l’Islande).

[5] Je mets à ce niveau moyen le royaume du Bhoutan et son IBB ou indice du bonheur brut. Et d’autres initiatives de niveau régional dans des pays plus vastes et plus peuplés.

[6] Et auparavant des sociétés « sans histoire » ? Une recherche linguistique s’impose sur les mots qui disent cette prudence dans les différentes cultures.

[7] Soit Kronos la durée et non Kaïros, l’instant propice et Aïoun, le temps cyclique... et imprévisible.

[8] Aireau (du latin area) propriété commune des villageois d’un hameau, souvent de forme triangulaire, où l’on battait le blé après la moisson.

[9] (sous la dir. de), Vingt propositions pour réformer le capitalisme, Champs essais, 2012 (2009).

[10] NIMBY vient de Not In My Back Yard, en français « ailleurs mais pas chez moi ».

[11] Essai sur l’Oekonomie, préface de J. Galbraith, Éditions Charles Léopold Mayer, 2009.

[12] Mais aussi chez de très nombreux animaux pour la construction, la protection, la chasse, etc.

[13] De ce point de vue, le rassemblement annuel en Aunis et Saintonge RPPAS fait oeuvre pionnière.