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Angl. Governance

Esp. Gestión pública, gobernanza

→ autorégulation, citoyenneté d’enterprise, cogouvernance, gouvernement

Utilisé en ancien français dans le sens de l’art de bien se tenir, puis comme équivalent de « gouvernement », le mot traverse la Manche avec la même signification pour tomber ensuite en désuétude. Il revient en français à la fin des années 1980 avec une signification empruntée à l’anglais, qui élargit la notion de « gestion » pour devenir polysémique et traduire l’évolution des relations entre les différentes catégories d’acteurs – les États, le secteur privé, les composantes de la société civile. D’abord essentiellement politique, la notion de gouvernance prend dans les années 1990 le sens pragmatique de ce qui oriente un ensemble de phénomènes et de décisions, pour rendre compte de l’intégration d’acteurs non politiques, qu’il s’agisse du domaine national, régional ou international.

La notion s’éloigne en cela du terme « gouvernement », qui dans ses acceptions substantive et verbale ne concerne en principe que les acteurs politiques, pour englober le mode de gestion des entreprises privées et le transposer dans la gestion publique, au motif d’en mieux gérer les ressources : un directeur de département devient un « manager », selon le vocable utilisé par Deneault (2013) pour désigner la notion de gestion. Interprété de la sorte, le gouvernement devenu gouvernance va mettre en œuvre les méthodes du secteur privé dans la gestion de l’État devenu entreprise. La politique laisse la place à la gestion des instruments et moyens plutôt que sur l’action politique comme telle, de sorte que la société est vue comme un ensemble d’acteurs distincts dont le mode de décision se fera via une mise en réseau de type horizontal. Ses autres traits sont la suprématie du pouvoir exécutif, la dévalorisation du travail législatif et sa mise en concurrence avec la société civile, qui se substitue au peuple souverain. Le même auteur en conclut que la gouvernance ainsi conçue est « un coup d’état conceptuel, car le débat ne porte plus sur la politique à mener mais se réduit au choix du meilleur opérateur ».

Gouvernance mondiale

D’autres auteurs donnent de la notion une interprétation plus positive, dans la perspective notamment d’une démocratie cosmopolitique définie par Louis Lourme (2012, 47) comme « la volonté d’appliquer la démocratie au monde et à ses habitants » et, au niveau ce qu’il est convenu d’appeler « gouvernance mondiale », un « projet ouvert dont le but est de rendre la gouvernance mondiale plus responsable, plus transparente et plus légitime », mais aussi plus participative. Cette conception prolonge le « projet de paix perpétuelle » visant une fédération d’Etats libres fondée sur l’Etat de droit, la création d’une court de justice internationale, d’une armée internationale unifiée et d’un « sénat européen de la paix » proposé par l’abbé de Saint-Pierre à la conférence d’Utrecht en 1713, qui mit fin à la guerre de succession d’Espagne et réorganisa le concert des puissances européennes. Kant reprendra ce projet – et son intitulé – en en critiquant la conception supra-étatique dans sa propre Paix perpétuelle (1795), pour envisager plutôt une fédération (on dirait aujourd’hui « confédération ») d’Etats républicains. Enfin, les formulations de Falk (2001) et de bien d’autres philosophes, juristes et politologues après la Seconde guerre mondiale actualisent le projet cosmopolitique, qui implique la conjonction de l’égalité entre les citoyens plutôt qu’entre les Etats par la maîtrise de la violence, de la reconnaissance de la diversité culturelle, de la mise en pratique de l’autodétermination des peuples, de la gestion des affaires intérieures et de la gestion participative des problèmes mondiaux (Archibugi et Held 2012).

La visée cosmopolitique est aujourd’hui critiquée tout autant que la gouvernance plurielle dominée par les agents économiques et financiers (Harris 2003). Elle se trouve affaiblie, d’autre part, par la difficulté d’établir un nouvel ordre mondial depuis l’effondrement de la plupart des régimes communistes. L’idée d’une gouvernance mondiale est considérée comme illusoire ou ouvertement combattue par les mouvements culturalistes, communautaires et populistes. La thèse naïve d’une « fin de l’histoire », issue du mythe du progrès unilinéaire de l’histoire d’Occident qui s’incarnerait dans le triomphe conjoint du capitalisme et de la démocratie avec la caution des institutions internationales et la coopération d’une société civile internationale, plus hypothétique que réelle, a fait long feu. Le « retour de l’Etat » en réaction au terrorisme islamiste après l'attentat du 11 septembre 2001, la résurgence des ambitions impériales de la Chine, de la Russie et de la Turquie, l’échec d’une « exportation » de la démocratie (Canfora 2007) suivi du reflux effectif de la démocratie dans le monde, l’impuissance de l’ensemble des acteurs face à la détérioration de l’écosystème planétaire, la montée des inégalités sociales, et l’implosion de la violence sous l’effet des communautarismes culturels et religieux et des réactions populistes ou, plus classiquement, des intérêts des Etats, ont rendu problématiques les projets d’esprit cosmopolitique. Celui qui vise à établir une justice internationale au travers de la Cour pénale internationale (CPI), dont l’intention universaliste est explicite, est contrecarré par le rejet exprimé à son égard par les puissances grandes ou moyennes (Etats-Unis, Chine, Inde, Russie, Iran, etc.). Seule l’UE fait parfois figure d’« ordre cosmopolitique européen en émergence » (Bloetzer 2004), tout en étant critiquée ou menacée par ses opposants, qui y voient l’exemple d’une « mauvaise gouvernance » inféodée à l’ordre économique et à sa lex mercatoria. Déjà en 2001, le Sommet de Nice avait laissé le sentiment d’une régression dans l’ordre de la gouvernance de l’UE, dans la mesure où s’estompaient les lignes de force du projet politique et où s’imposait la prédominance de la démarche intergouvernementale sur la gestion communautaire. La sortie du Royaume-Uni et la relance des institutions communes ont cependant reposé la question de son unification et le rééquilibrage du projet européen dans la voie de ses fondateurs.

A la suite de ces évolutions, la théorie des RI s’est trouvée ébranlée par les idéologies justifiant la « guerre juste » (Walzer 1977, Taylor 1994), menée sans mandat de l'ONU par la coalition des pays occidentaux et de certains pays asiatiques et arabes contre l'Irak, les puissances européennes occidentales contre la Serbie, ou par les Etats Unis contre le terrorisme islamiste après l'attentat du 11 septembre 2001 avec l'appui d'autres Etats menacés par ce mouvement (Etats européens et africains, Arabie saoudite, Russie, Chine).

L’universalité du droit international se trouve tout aussi contestée par deux phénomènes. D’une part, les revendications culturalistes d’Etats issus d’imperia anciens, comme la Russie, la Chine ou la Turquie, même si le terme d’empire n’est pas revendiqué explicitement, acceptent de moins en moins l’imposition de normes juridiques universelles qui empiètent sur leur souveraineté. C’est une revendication analogue en défense du différencialisme culturel, voire civilisationnel, qu’invoquent les pays majoritairement musulmans à l’encontre de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Les 57 membres de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) ont adopté en 1990 la Déclaration du Caire sur les droits de l’homme en islam, publiée par les NU en 1997 en tant qu’instrument régional non contraignant. Les Etats membres de l’OCI « sont convaincus que les droits fondamentaux et les libertés publiques en Islam font partie de la Foi islamique, car ce sont les droits et les libertés dictées par Dieu dans ses Livres révélés, et qui sont l'objet du message du dernier Prophète Muhammad » (préambule). Ses articles 24 et 25 stipulent que « …les droits et les libertés énoncées dans la Déclaration sont soumises aux dispositions de la Charia et cette dernière est l'unique référence pour l'explication ou l'interprétation de l'un quelconque des articles contenus dans la Déclaration ».

D’autre part, les normes du droit international se voient grignotées par les empiètements d’une lex mercatoria qui, dans le domaine du commerce international, fait concurrence au droit étatique ou interétatique au profit des agents économiques et financiers (Delmas-Marty, 1999) même si, dans le cas de la réglementation imposée par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ce sont les Etats qui en établissent les règles. Dans tous les contextes, certains problèmes ou valeurs deviennent de fait universels pr le biais de la mondialisation, car ils touchent la planète entière lorsqu’il s’agit de la protection de l'environnement, du dérèglement de l’écosphère, de la supervision des marchés financiers, de la protection des droits de l’Homme, qui sont devenus « patrimoine de l’espace mondial » (Badie, 1995). De même, la prolifération des armes nucléaires, la lutte contre la corruption, les guerres qui ravagent le Moyen-Orient, les mouvements migratoires dus aux conflits ou au dérèglement du climat (31,1 millions de personnes seulement dans leur propre pays en 2016, surtout en Chine et en République démocratique du Congo, selon l’Internal Displacement Monitoring Centre du Conseil norvégien des réfugiés, NRC), les crimes de guerre et crimes contre l’humanité font ressentir la nécessité d’une gouvernance mondiale dans des domaines qui ne peuvent être abordés que par l’adoption de normes internationales, en réalité transnationales. C’est l’objectif que se fixa la Conférence de Paris de 2015 sur le climat – 21e conférence des parties (COP21) à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) réunie en même temps que la 11e conférence des parties siégeant en tant que réunion des parties au protocole de Kyoto (CMP11) – en obtenant l’accord de 195 pays, dont les termes restent cependant non contraignants. Il reste en effet qu’aucune gouvernance mondiale effective ne peut voir le jour en l’absence de toute politie mondiale. L’ONU n’en est pas une, car elle ne possède pas de pouvoirs propres, dépend de l’accord des Etats qui la composent et en particulier d’un directoire de cinq puissances dont l’autorité ne représente pas les populations de la Planète.

Selon Jürgen Habermas (1992) ou Jean-Marc Ferry (2000), l’Europe constitue un projet à orientation cosmopolitique par la transnationalisation partielle de la souveraineté. Pragmatique car réduit à la dimension d’un continent, le projet européen réalise l’harmonisation des normes de nombreux domaines sans éliminer les particularités qui continuent de différencier les sociétés. Ce mode d’intégration est qualifié de démocratie « post-nationale » du fait de la cession volontaire et partielle de la souveraineté de chacun des Etats, sorte de voie moyenne d’une gouvernance maîtrisée et sélective qui échappe à une mondialisation commerciale et financière dépourvue de toute autorité supranationale, tout en refusant la voie classique de la souveraineté étataique intégrale.

La puissance des acteurs privés ne cesse toutefois de s’accroître, comme le montre le Consortium international des journalistes d'investigation en publiant l'enquête dite des Paradise Papers sur l’optimisation fiscale pratiquée par ces acteurs (équivalant à une perte de 350  milliards d'euros pour les Etats) en mettant en concurrence les législations nationales, dont les plus favorables comptent cinq pays européens (Luxembourg, Suisse, Royaume-Uni, Irlande et Belgique) et l’Etat américain du Delaware parmi les dix premiers (Forbes, 2010). La  plupart des entreprises qui pratiquent l’optimisation figurent parmi les 12.000, originaires de 170 pays, qui  ont  signé le Pacte mondial (Global Compact) adopté en  2000 par l’ONU et qui engage à respecter les droits de l'homme, le droit du travail, l'environnement et à lutter contre la corruption. Ce fait révèle une face contradictoire de la citoyenneté mondiale, ici représentée par les acteurs non gouvernementaux à but lucratif, dont les riches philanthropes, et qui construit une forme de gouvernance transnationale qui contrebalance en partie la faiblesse des Etats. Les engagements de la COP, tout comme ceux du Pacte mondial, engendrent de ce fait à une forme de légitimité et d’efficacité que confortent les enjeux écologiques planétaires.


 

Martha Nussbaum, “Patriotism and Cosmopolitanism,” Boston Review, October-November 1994

Charles Taylor, Multiculturalisme. Différence et démocratie, Aubier, 1994

Michaël Walzer, Guerres justes et injustes, Belin, 1999, trad S. Chambon et A. Wicke (Basic Books, 1992 [1977]

Daniele Archibugi et David Held (éd.), Cosmopolitan Democracy. An Agenda for a New World Order, Cambridge, Polity Press, 1995

Daniele Archibugi, Mathias Koenig-Archibugi et Raffaele Marchetti (eds.) Global Democracy: Normative and Empirical Perspectives, Cambridge University Press, Cambridge, 2011

Daniele Archibugi et David Held, « La démocratie cosmopolitique. Acteurs et méthodes », Cahiers philosophiques, 2012/1

Bertrand Badie, La fin des territoires, Fayard, 1995

Luciano Canfora, Esportare la libertà. Il mito che ha fallito, Mondadori, Rome, 2007

Joshua Cohen (ed.), For Love of Country?, Beacon Press, 2002

Alain Deneault,  Gouvernance, le management totalitaire, Lux, Montréal, 2013

Richard Falk, Human Governance. Towards a New Global Politics, Polity Press, Cambridge, 1995

Richard Falk et A. Strauss, “Toward Global Parliament”, Foreign Affairs, LXXX, 2001

Jean-Marc Ferry, La question de l’État européen, Paris, Gallimard, 2000

Jürgen Habermas, « Citoyenneté et identité nationale. Réflexions sur l’avenir de l’Europe », dans Jacques Lenoble, Nicole Dewandre (dir.), L’Europe au soir du siècle. Identité et démocratie, Paris, Esprit, 1992

Paul Ghils, “Globalization as a Metonymy for the Universal”, Journal of Inter-Religious Dialogue, 2010

Lee Harris, “The Cosmopolitan Illusion”, Policy review, avril-mai 2003

Louis Lourme, Qu'est-ce que le cosmopolitisme?, Vrin, 2012

Pierre-Yves Gomez, « Qnahd les riches sauvent la planète », Le Monde, 13 janvier 2018

Tianxia (chinois)

barbare, cosmopolitisme, transnational, universel

 Si l’étude et les théories des relations internationales restent habituellement monoculturelles et réfractaires à la méthode comparée, quelques essais font exception, comme ceux de Martin Wight (1977) ou Francis Fukuyama (2011) après ses essais immatures sur les civilisations. Le premier s'et ainsi penché sur les équivalents chinois de l’universel et du cosmopolitique. Dans “De systematibus civitatum”, Wight parcourt quelques anciens systèmes étatiques sous le titre "the Western, the Hellenic-Hellenistic or Graeco-Roman, and the Chinese between the collapse of the Chou Empire in 771 b.c. and the establishment of the Ts’in Empire in 221 b.c.", où il souligne les similarités entre le mode de souveraineté chinois et le basileus byzantin, comme les différences entre le premier et l’antique poleis grecque et les royaumes hellénistiques au terme des conflits entre les "royaumes combattants", postérieure à la période des Printemps et Automnes et antérieure à l'unification impériale (Yongjin Zhang 2014).

 Dans les écrits chinois proprement dits, le terme tianxia, dans ses diverses interprétations, se trouce être au centre de divers de pensée depuis Laozi (VIe siècle av. J.-C.) et Confucius (551-479 av. J.-C.). Il signifie tout d’abord « monde terrestre », le « tout sous le ciel », ce qui désigne moins le monde physique qu’une représentation de l’univers comme un ordre hiérarchisé, où la « vertu » de ses membres (hommes civilisés, barbares, animaux) détermine la place qu’ils y occupent, et dirigé par un « représentant du ciel » (Tianzi ou Wang, le « fils du ciel » ou le souverain). Dans le Livre des Odes édité par Confucius, nous trouvons ainsi ce vers célèbre disant que « Tout sous le ciel universel n’est que le sol de Wang ». Liang remarque à cet égard que les présupposés des écrits lies à la notion de tianxia sont tout aussi monoculturelles qu’en Occident, comme les principes imaginaires du lixiang (le sens commun, attribué aux individus de toutes contrées et hérité d’une tradition multimillénaire et de ses philosophes, susuceptible de produire toutes coutumes et tous événements).

Ji Zhe remarque que le sens primaire de Tianxia renvoie à deux significations politiques traditionnelles. D’une part, il offre une vision à la fois cosmopolitique et culturaliste de la société des hommes, potentiellement unifiée sur le plan politique. Dans un monde divisé en une multitude d’États/pays (guo) distincts, Tianxia introduit l’idée de transcender ces clivages et de construire un espace politique universel. L’opposition entre le tout et la partie recèle une théorie de la légitimité politique des États/pays fondée sur la politique de la force soumise aux cycles répétitifs et sans fin de l’essor et du déclin, mais Tianxia introduit un pouvoir idéal, global et éternel. Ainsi, Mencius (aux alentours de 380-289 av. J.-C.), le plus important parmi les lettrés qui ont poursuivi et développé l’œuvre de Confucius, souligne qu’« on a vu des hommes dépourvus de ren (humanité, la vertu centrale confucéenne) obtenir le pays, mais jamais un homme dépourvu de ren n’a atteint Tianxia » (Œuvres de Mencius, VII. II. 13). Autrement dit, seule une autorité politique qui suit la « voie » (dao/tao), ou le « cœur du peuple », sera reconnue comme légitime et digne de gouverner les affaires du monde (Œuvres de Mencius, IV. I. 9). Sous couvert d’idéalisme politique, ce concept renvoie souvent à des fins réalistes : si seul le souverain qui a le « mandat céleste » (tianming) peut régner le Tianxia, le fait de la prise du pouvoir du Tianxia par un empereur est déjà la preuve de la légitimité de ce pouvoir.

La notion est d’autre part monoculturelle. Ainsi, le penseur confucéen Gu Yanwu (1613-1682) soutient que, à l'époque de l’invasion de la Chine par les Mandchous et de la chute de la dynastie Ming (1368-1644), les sujets de l'empire doivent défendre Tianxia, car c’est la responsabilité de tout homme. La notion prend le sens de « monde civilisé », universalisé sur la base de la conception chinoise, ce qui fait de la dimension politique du confucianisme l'idée que le monde doit être transformé en un espace unifié en accord avec cet idéal de l’humanité civilisée. Dans la pratique, les guerres entre les Royaumes Combattants suivirent la voie plus familière à l'Europe des conflits interétatiques, pour aboutir cependant, au contraire de l'Europe, à la prédominance du royaume Qin su ses concurrents et à l'unification qui s'ensuivit. L'ensemble des Etats chinois de la période du Printemps et de l'Automne furent peu à peu soumis, de -356 à -221, juqu'à leur unification finale sous la seule dynastie des Qin en -236. Le mythe ancien d'une Chine unifiée se réalisa avec son emprise sur l'ensemble de la Chine et la fondation du premier empire sous Ying Zheng, mieux connu sous le nom de son temple posthume Qin Shi Huangdi (-259 à -210).


 Ji Zhe, « Tianxia, retour en force d’un concept oublié. Portrait des nouveaux penseurs confucianistes », Idées.fr, http://www.laviedesidees.fr/Tianxia-retour-en-force-d-un.html, 3 décembre 2008

François Jullien, Le détour et l'accès.Stratégies du sens en Chine, en Grèce, Grasset, 1995

Pierre Singaravélou, Tianjin Cosmopolis. Une histoire de la mondialisation en 1900, Le Seuil, 2017

‘Chinese tradition in International Relations’, special issue, The Chinese Journal of Political Science 17: 2, 2012

Yongjin Zhang, “The idea of order in ancient Chinese political thought: a Wightian exploration”, International Affairs, 1, 2014

Martin Wight, “De systematibus civitatum”, in Martin Wight, Systems of states, ed. and intr. Hedley Bull, Leicester University Press, Leicester, 1977

Francis Fukuyama, the Origins of Political order. From Prehuman Times to the French Revolution, London: Profile Books, 2011

Angl. Actor, player, agency

Etat, empire, international, société civile, système, transnational

Les acteurs des relations internationales couvrent des catégories multiples, qui vont des entités reconnues par le droit (États, organisations internationales intergouvernementales et non gouvernementales, associations statutaires, entreprises et sociétés commerciales, entités politiques et administratives infra-étatiques) aux entités non officielles comme les mouvements et réseaux sociaux, les médias, les associations de fait, les obédiences religieuses, voire l’opinion publique. Thierry de Montbrial (2002) regroupe ces dernières sous le nom d’ « unités actives », l’anglais parle parfois de « non officiel » ou « privé », comme dans Unofficial Commonwealth ou private sector, pour désigner la galaxie d’acteurs qui dépendent directement ou indirectement du droit étatique et interétatique.

On notera que certains acteurs sont difficilement classables, ne possédant pas de statut conforme au droit ou défini selon les normes juridiques communes.

Primauté de l’Etat

De ce complexe, la théorie prédominante des relations internationales, dite « réaliste », retient l’Etat comme acteur politique sinon unique, du moins central en raison de son statut juridique. Ses divers courants tiennent que les relations interétatiques suffisent à expliquer les RI et à établir les normes prescriptives qui les justifient. Souverains, les Etats actuels et leurs institutions répondent à la nécessité plutôt qu’au progrès social, à l’ordre interne plutôt qu’à la liberté, à l’équilibre des puissances plutôt qu’à la justice internationale ou cosmopolitique, à la sécurité interne propre à prévenir toute forme d’anarchie. La seule souveraineté interne implique toutefois la concurrence, voire l’hostilité des Etats confrontés à l’absence d’ordonnancement interétatique, c’est-à-dire à l’anarchie tout au moins potentielle de leurs relations. L’école réaliste en prend acte, qui asseoit la sécurité sur le seul fait de la puissance, ou sur d’éventuelles alliances entre puissances pour assurer la sécurité internationale, dans le but notamment de prévenir toute tentative d’un Etat d’imposer une forme d’hégémonie ou de menace la sécurité de ses voisins.

Cette conception, dite « pessimiste », se voit débordée ou contestée par :

  1. La signification même du terme « Etat », très polysémique et qui couvre, dans ses usages tout au moins, les Etats contemporains aussi bien que les empires. Les historiens qualifient d’Etat l’Empire chinois, autant que telle ou telle politie africaine traditionnelle disposant d’uns structure politique formelle (Balandier 1967). Cette focalisation découle d’une historiographie du XIXe  siècle soucieuse d’exalter l’État national ou dépréciant les périodes antérieures pour mettre en valeur les mérites de la construction étatique et, de là, de l’Etat-nation. D’autres historiens se détachent de cette généralisation et qualifient l’Etat-nation, voire l’Etat contemporain de « blip » ou de « parenthèse » dans l’histoire politique (Burbank and Cooper 2010).
  2. La complexité des relations mondialisées, non seulement entre les Etats mais aussi entre les sociétés et ce qui les constitue, propres à élargir la notion au-delà de la seule dimension politique et militaire des rapports entre puissances et ouverte à certaines formes d’ordonnancement supra-étatique. Certaines notions émergent alors, comme le « système international » et sa caractéristique complexe et plurielle, pour rendre compte du rôle diversifié des composantes politiques, mais aussi sociales, culturelles et idéologiques des sociétés dans la mesure où elles tissent des liens internationaux ou transnationaux. Il s’agit de reconstruire la théorie en fonction des composantes étatiques et nationales, mais aussi multilatérales et, dans une optique sociologique et économique, infranationales, internationales et transnationales. On notera que ce deuxième sens du terme international, par ailleurs mal formé car il signifie en réalité « interétatique », désigne les entités non étatiques regroupées en alliances, organisations ou fédérations issues de différents Etats.
  3. L’histoire des RI, dont rend peu compte la perspective réaliste, car les acteurs prédominants pendant des millénaires sont les empires et non les Etats, encore moins les Etats-nations. Les médiévistes, notamment, ont restitué la logique complexe des sociétés féodales, qui codifient les conflits et les encadrent par la recherche de conciliation entre les membres d’une même élite aristocratique. Le pouvoir est certes total, sinon totalitaire, mais évolue peu à peu pour laisser la place à des rapports sociaux diversifiés (économiques, politiques et judiciaires) où les aristocraties interviennent de moins en moins et qui s’organise dans le cadre de la communauté villageoise et dans l’autonomie des tenanciers vis-à-vis des maîtres. De façon générale, il va de soi que toute histoire est dépendante de ses choix théoriques, ou tout au moins thématiques, préalables. Buzan et Lawson (2016), par exemple, ont montré que la notion d’origine dépend de la théorie préalablement établie, car elle s’applique à un objet déjà conçu (l’Etat, la société, le politique, les relations internationales elles-mêmes) et sera théorisée dans ce cadre théorique. Ainsi, ces auteurs considèrent que le XIXe siècle voit naître la modernité mondiale (global), comme contexte structurant de l’ordre international contemporain. Pour d’autres, cette même origine se situe au XVIe siècle (système mondial moderne), au XVIIe (système des Etats souverains), au XVIIIe (structure des grandes puissances) ou au XXe (ordre mondial américain) (Hinsley 1967, Wallerstein 1983, Holsti 1991, Ikenberry 2011).
  1. D’autre part, la notion de frontière comme l’un des définitoires de l’Etat classique est tout autant un construit que l’Etat et que l’Etat-nation. Pour ces raisons, l’anthropologie politique a pu décrire, au sein de sociétés très semblables, des communautés sans Etat à côté de communautés de même nature dotées d’une structure étatique (Balandier 1967, 1985). En deçà de la strate étatique, la notion de frontière fluctue au gré de l’histoire et représente des réalités multiples qui ne s’arrêtent pas au politique, mais font appel aux ingrédients culturels et psychologiques, de la surface aux grandes profondeurs.

 

Sociologie des acteurs

Dans une perspective sociologique telle que l’ont développée Marcel Merle (1986, 1991), Joseph Nye (1971) ou Riss-Kappen (1995), les acteurs des relations internationales recouvrent les institutions et groupements formels civils ou armés, autant que les formations informelles et, à la limite, les individus dont le rôle est déterminant sur la scène internationale (Girard 1994).

Les individus ont toujours été acteurs dans les RI, mais ne sont devenus que tardivement sujets du droit international. Certaines pesonnages mythiques ou des personnalités prestigieuses ont joué un rôle déterminant, issus du monde politique (Alexandre le Grand, Qin Shi Huangdi, Moctezuma, Gandhi, Mandela, Gorbatchev), du monde religieux (les fondateurs de religions et leurs représentants, le Dalaï-lama, Mère Teresa), du monde des affaires ((Bill Gates, Warren Buffet, Ford), des milieux artistiques et de la communication (Edward Snowden), du sport ou de la mode. Par contre, les droits des individus n’ont reçu une reconnaissance juridique internationale que tardivement. Ils sont aujourd’hui protégés par plusieurs conventions internationales, à commencer par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 et surtout le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels adopté en 1966 et entré en vigueur en 1976, tous deux adoptés par l’ONU. D’autres conventions internationales régissent les cas des migrants, des apatrides et des réfugiés, outre ceux des diplomates et des touristes sans oublier les mafieux, les terroristes et les criminels. Enfin, une évolution remarquable est due à la création de la Cour pénale internationale (CPI), qui possède cette capacité, certes limitée aux territoires des Etats membres, de condamner les crimes contre l’humanité, crimes de guerre et génocides commis non par les Etats, mais par des individus.  

Les acteurs collectifs non étatiques disposent d’un statut juridique accordé par un Etat ou une organisation intergouvernementale et sont, à des degrés divers, financés par les Etats. Le statut juridique peut spécifier la nature non lucrative de leurs objectifs et de leurs activités, ou au contraire des buts purements économiques, commerciaux ou financiers. Ces acteurs peuvent être totalement autonomes ou financés par des cotisations individuelles, ils peuvent agir en faveur de la coopération et de la paix, ou au contraire former des milices privées ou réseaux maffieux recourant à la violence dans leur propre intérêt ou dans celui d’autres catégories d’acteurs. Enfin, ils peuvent ête littéralement internationaux lorsqu’ils sont constitués de délégations nationales, ou transnationaux lorsque leurs membres ne représentent pas leurs Etats respectifs, mais agissent en tant qu’individus ou, autre cas de figure, en adversaires de l’ordonnancement interétatique.

Le transnational et l’universel

Plusieurs grandes religions sont un exemple édifiant d’acteurs transnationaux dont l’ambition est universelle et s’oppose directement à l’ordre politique imposé par les empires dans un premier temps, par les Etats plus récemment. L’islam sunnite, par exemple, établi à l’origine sur la structure politico-religieuse du califat bien que ne ne possédant pas de clergé hiérarchisé. Avicenne et Ibn Kaldoun (IXe et XIVe siècle) théorisent l’alliance entre la foi et la raison en une communauté de croyants (umma) régie par les principes fondamentaux de la théocratie, auxquels se réfèrent les constitutions des Etats majoritairement musulmans, comme l’énonce la Déclaration des droits de l’homme en islam adoptée au Caire en 1990 par les 45 membres de l’Organisartion de la conférence islamique (OCI) et qui considère la charia comme l’unique source de ces droits. L’une des explications des historiens des religions est que le judaïsme et l’islam contiennent des règles juridiques alors que l’Évangile n’en contient pas. On notera cependant que les écoles musulmanes non radicales cherchent à moderniser l’État et le droit tout en préservant l’essentiel de la religion, en introduisant au sein du tourath (le patrimoine islamique) la distinction entre le divin et l’humain et, au sein des versets coraniques, la distinction entre le circonstanciel et l’éternel.

L’Eglise catholique, autre exemple, a toujours refusé d’être répertoriée en tant qu’OING dans le Yearbook of International Organizations publié par l’Union des associations internationales (UAI), bien qu’elle soit régie par deux pouvoirs distincts juridiquement identifiables, l’Etat du Vatican et le statut associatif international de la hiérarchie papale. Cette structure double prolonge en quelque sorte la distinction augustinienne de la Civitas Dei et de la Civitas Mundi qui traduisent la séparation entre l’État et l’Église, où le pouvoir et la foi caractérisent deux sphères distinctes des convictions humaines et d’allégeances individuelles.

Question de terminologie

On a noté le flou des termes et le caractère parfois inclassable de certaines composantes du paysage international, tels que l’opinion publique, les médias, ou plus récemment le climat, qui se trouvent à la frontière entre acteurs et facteurs.

Le Dictionnaire des sciences humaines (2004) ne retient comme acteurs que les catégories sociologiques apparues dans les années 1980 :

– l’homo oeconomicus, acteur rationnel, censé détaché de tout affect, qui agit en calculant au mieux les avantages et ses coûts. C’est le modèle de l’individu égoïste et calculateur ;

– l’acteur stratège agit en fonction d’une certaine rationalité. Le sujet se contente d’agir de façon « raisonnable », qui dose le rationnel et l’affectuel ;

– le modèle plus récent enrichi d’une vision de l’individu incertain, en quête de lui-même et tiraillé par des motivations multiples, d’où sont issues les cnceptions de la pluri-appartenance, du post-moderne et du post-national, voire du cosmopolitique.

On pourrait pousser l’analyse plus loin et inclure la dimension affective, abordée par plusieurs chercheurs (Moisi 2008, Robin Hivert 2015) après les éclairages plus anciens de Sibony (1995) Toulmin (1990) ou Maffesoli (1992, 1996) sur la dialectique du rationnel et du raisonnable. Ou encore, la sphère de l’imaginaire, où les notions d’ordre international et de société civile internationale revêtent ou ont revêtu une charge idéologique et « empathique » (Rifkin 2001), selon le vocable contemporain. Depuis l'effondrement des régimes communistes et la fin de l'affrontement politico-symbolique qu'il signifiait, on a pu parler de l'accroissement de l'interdépendance des Etats, de l'émergence d'un monde unipolaire puis multipolaire, de la consécration du rôle des sociétés civiles sur la scène politique intérieure et internationale, de l'avènement d'un monde post-national ou post-international, voire assez naïvement de la « fin de l'histoire ». Avec la guerre du Golfe, on a cru voir s'installer le nouvel ordre international promis, fondé sur la condamnation de la force comme arme de la puissance et sur la norme du droit international. De nos jours, l’évolution des idées comme des événements irait plutôt vers le repli identitaire et la fragmentation des Etats, l’extension du pouvoir des acteurs économiques, le repli de la violence sur les structures internes des sociétés et l’implosion des conflits et, en réaction, le « retour de l’Etat » signalé depuis une vingtaine d’années (Merle 2002, Hall 2002), en réaction à ces diverses évolutions. L’autorité de l’ « organisation universelle » que devaient être les Nations Unies s’en trouve à nouveau affaiblie après l’échec de la Société des Nations, de même que la notion voulue elle aussi universelle des droits de l’homme, de plus en plus contestée par les revendications nationalistes et culturalistes.

On trouve ici les ingrédients multiples d’une sphère complexe de l’interlocution internationale et transnationale, dont Habermas (1966) avait rendu compte et qu’il reste opportun d’analyser, au-delà des realia, pour déceler les représentations et perceptions de la scène communicationnelle mondiale. Daniel Sibony (2001) s’est penché sur ses soubassements, des auteurs comme Joseph-Philippe Salazar (2015) ont reconstruit la rhétorique de certains de ses domaines. Il y a là toute une stratification, ou encore un champ spatio-temporel inexploré dont la logique dynamique interactive, c’est-à-dire la dialogique, a été esquissée au travers des notions de système, de catastrophe et de complexité dans ses dimensions planétaires. C’est un « énorme travail » (Bousquet 2012) que cela suppose, car si « le préalable requis demeure pour ces auteurs que la motivation d’un réel dialogue interculturel existe », l’exemple de la rédaction qui a sous-tendu la Déclaration des droits de l’homme en référence à des notions posées à priori comme universelles (droit, universalité, etc.) ne peut être un préalable comme ils le veulent, car précisément le « dialogue » établi depuis en 1948 et considéré comme équilibré dans sa dimension interculturelle ne l’est précisément pas, du fait de la forte prédominance des États occidentaux, c’est-à-dire du contexte culturel qui leur est propre – ce sont eux essentiellement qui proclamèrent les droits de l’homme, malgré la présence de Russes, d’Indiens et de Chinois.  

 

L’universel et le particulier

Ce sont les vagues successives de la mondialisation, des empires antiques aux empires coloniaux, qui universalisent l’institution étatique de conception européenne, ne serait-ce qu’en l’exportant (Canfora 2007), ce qui limite relativise la notion d’universalité. Le déclin des empires modernes y concourt, qui n’inclut la Turquie comme héritière de l’empire ottoman dans le « concert européen » qu'au congrès de Paris en 1856. Le premier congrès de la paix (conférence de La Haye en 1899) associe les États-Unis et le Japon aux puissances européennes, mais la Société des Nations (SdN), fondée en 1919, ne comprend que 48 membres, dont 42 fondateurs et dont 16 la quittèrent. Les Etats-Unis n’en étaient pas membre, et l’Union soviétique en fut exclue en 1939. Les Nations Unies, qui succédrent à la SDN, ne réunissaient pas plus de cinquante Etats à la conférence de San Francisco qui adopta sa Charte en 1945, avant d’en compter 193 sur les 197 reconnus (quatre Etats sont reconnus mais non membres : Palestine et Vatican (statut d’observateurs) et îles Cook et Nioué. On notera aussi le statut singulier du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), habituellement considéré comme organisation non gouvernementale, mais qui n’en est pas une au sens plein du terme. Si son champ d'action est universel comme celui des Nations Unies, il est de nature hybride car en tant qu’association privée constituée au sens du Code civil suisse, son existence ne découle pas en soi d’un mandat conféré par un gouvernement et ses fonctions et activités – apporter protection et assistance aux victimes de conflits armés – sont prescrites par la communauté internationale des États et fondées sur le droit international, en particulier sur les Conventions de Genève. Le CICR possède de ce fait, comme toute organisation intergouvernementale et certaines non gouvernementales au niveau national, une personnalité juridique internationale qui lui confère des privilèges et immunités comparables à ceux dont bénéficient les Nations Unies et autres organisations intergouvernementales, comme l'exonération d’impôts et de droits de douane, l’inviolabilité des locaux et des documents et l’immunité de juridiction. A ce titre, il s’est vu accorder le statut d’observateur à l’Assemblée générale des NU et d’un statut similaire auprès d’autres OIG, aprs avoir bénéficié d'un privilège unique en application de l'art 24 du Pacte de la SDN.

Si l’ONU peut enfin prétendre à l’appellation d’« organisation universelle », ce statut lui est de plus en plus contesté au XXIe siècle par les nouveaux nationalismes, notamment par les puissances émergentes (Brésil, Afrique du Sud) ou renaissantes (Chine, Inde, Russie), mais aussi par les Etats-Unis de Donald Trump.

L’Etat se redéfinit par ailleurs, à l’époque contemporaine, en fonction du complexe d’acteurs dont les nouveaux attributs juridiques sont reconnus par les Etats, mais qui à l’inverse s’imposent aux Etats dans le cadre du droit international contraignant, ou encore lorsque les Etats abandonnent une partie de leur souveraineté, comme c’est le cas dans l’Union européenne, au sein du Conseil de l’Europe ou face à l’abondance des normes commerciales qu’imposent les pratiques mondialisées d’un libéralisme débridé qui souvent s’imposent aux Etats.

L’école dite « idéaliste » qui se développa dans les années 60 sous l’influence de la pensée du président américain Wilson, qui en 1919 défendit l’idée que le monde westphalien n’est plus en mesure de maintenir la paix, propose la mise en place d’une organisation internationale qui assurer la sécurité collective, abandonne la culture politique archaïque fondée sur la diplomatie secrète. Selon cette école, l’avenir du monde doit se fonder sur la démocratie, l’Etat-nation, la fin de la conception patrimoniale de l’Etat et le démantèlement des empires. L’évolution actuelle tendrait plutôt à la démentir, dans la mesure où la mondialisation engendre de nombreux mouvements opposés qui accréditent la thèse d’un « retour de l’Etat », mais aussi des velléités impériales (Chine, Russie, Turquie), des vues nationalistes et ethnicistes, le protectionnisme économique, les barrières qui freinent les migrations et la circulation des personnes, autant de phénomnes qui fragmentent le monde plus qu’ils ne l’unifient. Si la notion de « système international » a toujours fait débat de fait du caractère anarchique des relations entre les polities et les sociétés, la notion de « communauté internationale » semble vidée de son sens, après la dévalorisation des idéologies politiques qui se voyaient forger l’homme nouveau, des proclamations qui prédisaient – faute de prévoir – la fin de l'histoire (de quelle histoire ?), l’illusion de la communication généralisée à la planète, l’inefficacité des politiques réformistes rendues vaines par l’accroissement des inégalités socio-économiques, enfin la faiblesse des réponses communes à l’annonce répétée du délitement du milieu terrestre.

L'Europe, construite sur le droit et sur la culture du compromis, apparaissait comme la pointe avancée d’un monde pacifié parfois présenté comme première ébauche d’un cosmopolitisme redescendu de l’idéal vers un devenir concret. Elle avait aboli la violence comme instrument de règlement des différends entre Etats et au sein des Etats, construit un modèle confédéral confinant au fédéral sur une pluralité culturelle et historique, montrant ainsi l'exemple au reste du monde. Mais l'Union européenne se trouve désormais confrontée à la remise en cause de sa propre cohésion interne sous l'effet de la crise économique, de la fatigue des opinions vis-à-vis des ambitions intégratrices et des menaces, dans la suite des crises migratoires et des réseaux terroristes, sur ce qui est l'une des manifestations les plus fortes d'unité, la liberté de circulation des personnes et la libre expression des idéologies permises par l’effacement des frontières, le dessein d’une frontière européenne commune et la recherche de ce construit éminemment contradictoire, dans son concept comme dans sa réalisation, qu’est une « identité plurielle ».


 

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Angl. Aggression, war

Esp. Agresión

-> Droit, guerre, souveraineté

La notion d’agression dans l’acception classique du jus belli évoque immédiatement la souveraineté, dans la mesure où elle est référée à la guerre, que l’Encyclopédie (1751-1772) définit comme « un différend entre des souverains, qu’on vide par la voie des armes ». Elle n’inclut donc pas la guerre civile, la guerre d’indépendance (coloniale).

[1] Dans le langage contemporain conventionnel des RI, le terme désigne aussi l'emploi de la force armée par un Etat contre un autre Etat, qu'il y ait eu ou non déclaration de guerre. Ainsi, l’occupation militaire ou annexion par la force de tout ou partie d'un territoire, le bombardement, le blocus, l’attaque contre des forces armées, l’envoi de mercenaires constitue autant de formes d’agressions. Plus récemment, le terme est utilisé, de même que celui de « guerre », pour qualifier les actions terroristes menées par les réseaux transnationaux tels qu’al Qaida ou l’Etat islamique.

[2] Première organisation mondiale de sécurité collective dont le Pacte est signé le 28 juin 1919, la Société des Nations (SDN) est inspirée des 14 points du président américain Wilson établissant des principes redéfinissant les relations internationales pour établir une paix durable. Ses 48 membres (1920) s’engagent à établir un système international dans lequel les Etats s’engagent mutuellement à garantir la sécurité mondiale. L’article 16 stipule que « Si un membre de la Société recourt à la guerre [comprise comme acte d’agression extérieure menaçant l'intégrité territoriale et l'indépendance politique de tout membre de la Société], ...il est ipso facto considéré comme ayant commis un acte de guerre contre tous les autres membres de la Société. Ceux-ci s'engagent à rompre immédiatement avec lui toutes relations commerciales ou financières, à interdire tous rapports entre leurs nationaux et ceux de l'État en rupture de pacte et à faire cesser toutes communications financières, commerciales ou personnelles entre les nationaux de cet État et ceux de tout autre État, membre ou non de la Société. En ce cas, le Conseil a le devoir de recommander aux divers gouvernements intéressés les effectifs militaires, navals ou aériens par lesquels les membres de la Société contribueront respectivement aux forces armées destinées à faire respecter les engagements de la Société.... Les membres conviennent, en outre, de se prêter l'un à l'autre un mutuel appui dans l'application des mesures économiques et financières à prendre en vertu du présent article pour réduire au minimum les pertes et les inconvénients qui peuvent en résulter. Ils se prêtent également un mutuel appui pour résister à toute mesure spéciale dirigée contre l'un d'eux par l'État en rupture de pacte. Ils prennent les dispositions nécessaires pour faciliter le passage à travers leur territoire des forces de tout membre de la Société qui participe à une action commune pour faire respecter les engagements de la Société. »

[3] L’article 1 de la charte des Nations Unies signée en 1948 stipule que l’un de ses buts est de « maintenir la paix et la sécurité internationales et à cette fin : prendre des mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d'écarter les menaces à la paix et de réprimer tout acte d'agression ou autre rupture de la paix, et réaliser, par des moyens pacifiques, conformément aux principes de la justice et du droit international, l'ajustement ou le règlement de différends ou de situations, de caractère international, susceptibles de mener à une rupture de la paix. ». La résolution 3314 de l’Assemblée générale du 14 Décembre 1974 définit l’agression par « l'emploi de la force armée par un Etat contre la souveraineté, l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique d'un autre Etat, ou de toute autre manière incompatible avec la Charte des Nations Unies, ainsi qu'il ressort de la présente Définition. » De cette définition de l’agression ressortent quatre caractères indiscutables qui, à défaut de donner une liste exhaustive des différentes catégories d'agression, retient quatre critères qualificatifs de l'agression, qui doit :

- être armée (les agressions économiques et idéologiques mentionnées par certains Etats en sont exclues)

- toucher le milieu international (ce qui exclut le recours à la contrainte par un Etat sur son territoire en vertu de sa souveraineté).Toutefois, une extension spéciale est faite par la charte, qui stipule que si l'usage de force par un Etat sur son territoire porte atteinte à l'exercice du droit des peuples à l'autodétermination, il revêt immédiatement un caractère illicite et peut être qualifié d'agression.

- être distinguée de la guerre, ce qui suppose que l’acte qualifié d’agression intervient hors du cadre d'une guerre, c'est -à-dire antérieurement à une déclaration de guerre.

- recourir à la force « contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique de tout Etat, soit de tout autre manière incompatible avec les buts de l'ONU » (Art. 2 de la charte)

Ces caractères suffisent pour qualifier l'acte d’agression, mais on distingue par ailleurs l'agression collective et individuelle et l'agression directe et indirecte. Toutefois, il reste difficile d'affirmer d'office, même sur la base de ces critères qu'une attaque constitue une agression. Selon la résolution de l'ONU du 14 Décembre 1974, il revient au Conseil de Sécurité de conclure conformément à la charte si un acte d'agression à été commis ou non et compte tenu des autres circonstances et de la gravité de l'acte posé.

Il est à noter que le terme « Etat » est ici employé sans préjuger la question de la reconnaissance ou le point de savoir si un Etat est membre de l'Organisation des Nations Unies. Une résolution ultérieure 12 et 28 septembre 2001) élargit la définition de l’agression en y incluant les actes terroristes, selon une évolution qui tend à uniformiser les législations nationales à cet égard et à réduire le relativisme juridique.

[4] Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale énumère en son article 5 les crimes pour lesquels la Cour est compétente, mais cette compétence reste floue et ses membres n’ont pas trouvé de consensus s’agissant de la définition du crime d’agression, ni des conditions d’exercice de compétence de la CPI. C’est la Charte des Nations unies (chap. 7, art. 39) qui reste la plus précise, en indiquant que c'est le Conseil de sécurité qui est le seul compétent pour décider s’il y a crime d'agression. Les Etats membres de la CPI continuent d’exclure le terrorisme de la liste des quatre crimes qui relèvent de sa compétence (art. 5 du Statut de 1998). Le 11 juin 2010, à la suite de la Conférence de révision tenue à Kampala, l’article 8 bis a toutefois été ajouté au Statut, par lequel les Etats parties adoptent un compromis sur le crime d’agression, mais laisse sept ans aux Etats pour confirmer les modalités d’enquête de la Cour et s’en remet toujours au Conseil de sécurité des Nations unies pour autoriser Cour à enquêter sur de tels crimes, à moins que l’agresseur et l’Etat agressé ne soient membres de la Cour et aient accepté sa compétence sur ce crime. Le même paragraphe 1 dispose que l’agression s’entend de « la planification, la préparation, le lancement ou l’exécution par une personne effectivement en mesure de contrôler ou de diriger l’action politique ou militaire d’un État, d’un acte d’agression qui, par sa nature, sa gravité et son ampleur, constitue une violation manifeste de la Charte des Nations Unies ».

[5] Dans le contexte international, les agressions qui ne relvent pas de cette définition ne sont pas nécessairement reconnues comme telles. Ainsi, lors de la sécession serbe de la Yougoslavie, le ministre des Affaires étrangères serbe, V. Jovanovic, exposa le «bien-fondé» selon lui, de l’action politique serbe dans une lettre adressée au commissaire européen des Affaires étrangères Van den Brock en 1995 car, disait-il, le sécessionnisme peut s’apparenter à une fracture dans l’unité politique antérieure, celle de la fédération. En réponse aux critiques adressées au sein du Parlement européen selon lesquelles il s’agissait en Yougoslavie d’une «agression du peuple serbe contre les autres peuples », les dirigeants serbes répondirent que l’action de l’Armée populaire yougoslave avait pour but de sauvegarder l’ordre constitutionnel de la République socialiste fédérative de Yougoslavie en le protégeant contre les actes illicites des formations paramilitaires, illégales, mises sur pied par les unités de la Fédération yougoslave qui avaient opté en faveur de la sécession.

L’ambiguité de la notion se porte également sur le caractère éventuellement préventif de ce qui et ou n’est pas une agression. La guerre préventive s’appuie moins sur la crainte d’une agression imminente, mais sur une menace ressentie à long terme. Il s’agit alors d’un compromis entre une lecture légaliste de la Charte des NU (interdiction de l’emploi de la force, art. 2-4), qui interdit à un Etat de réagir même en face d’une attaque imminente, et une interprétation large qui permettrait à un Etat de faire la guerre en fonction de ses intérêts ou de l’exception de la légitime défense (art. 51) : « Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un membre des Nations unies est l’objet d’une agression armée ». Dans le sens maximaliste (Falk 2002), le droit international serait inopérant s’il interdisait sans nuance aux Etats de prendre des mesures « raisonnablement nécessaires » en cas de menaces graves et imprévues ne prenant pas la forme d’une agression militaire.


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Angl. Anarchy

Esp. Anarquía

Etat, international, transnational

L’anarchie (du grec ἀναρχία / anarkhia, composé de an, préfixe privatif : absence de, et arkhê, hiérarchie, commandement) désigne littéralement l'état d'une formation sociale ou communautaire dépourvue d’autorité unique ou, réciproquement, dont aucun sujet ne peut prétendre dominer les autres. Dans un sens plus large, le terme s’applique à une situation où coexistent plusieurs organisations ou entités politiques, mais dont aucune n’a le pouvoir d’exercer une domination quelconque – physique, morale ou autre. Dans son abstraction, l’anarchie peut se concevoir comme le refus de tout principe premier et unique applicable aux éléments d’un ensemble homogène et comme revendication de leur diversité. Les idéologies politiques se distribuent sur l’empan de ces divers schémas, entre l’ordre absolu et l’anarchie totale.


On pourrait certes sortir de l'enclos occidental et trouver des expressions anarchisantes en Chine, pour ne prendre que cet exemple. Les écoles philosophiques d'insppiration taoïste classique ont retenu de Tchouang-Tseu (Zhuangzi) une démarche proche de l'anarchisme, distincte de la dimension politique de Lao Tseu. L'une des dimensions de l'oeuvre qui porte son nom, le Tchouang-Tseu, cosntitue une forme d'individualisme révélatrice mais généralement méconnue en Occident, qui n'en connaît que le célèbre « rêve du papillon ». Comme l'explique Billeter (2002, 133), Kouo Siang et d’autres penseurs ont transformé la pensée de l’autonomie radicale, de l’indépendance de la personne, du refus de la servitude propre à Tchouang-Tseu  "en une apologie du dégagement, de l’indifférence morale, d’une forme de désinvolture qui permettait aux aristocrates de leur temps de servir les pouvoirs en place malgré le dégoût qu’ils leurs inspiraient". Tchouang-Tseu est ainsi devenu la consolation ou la compensation spirituelle des aristocrates, des lettrés et plus tard des mandarins ».

Une association commune faite par les historiens est celle de la féodalité et de la société anarchique. Cependant la relecture des liens de vassalité qui s’établissent avec l’affaiblissement des pouvoirs publics (justice, administration) depuis le déclin de l’empire carolingien (IXe siècle) ne reprend pas cette interprétation. D’une part, le système féodo-vassalique ne recouvre pas la totalité de l’espace médiéval européen (Angleterre, Normandie, Italie du Sud, Espagne, France du Centre et du Sud où les terres libres d’inféodation (les alleux) sont nombreuses). D’autre part, la grande extension des terres de l’Église, la densité du réseau féodal et la puissance de la monarchie dans un pays comme l’Angleterre, ainsi que d’autres critères comme la « privatisation » des bénéfices, qui devinrent graduellement des fiefs héréditaires, entraînèrent la constitution de seigneuries banales dotées du pouvoir de commander, de contraindre et de punir sont autant de phénomènes qui « mettent à mal le schéma politique de l’anarchie féodale » et la prétendue « anarchie féodale » des manuels (Boureau 2016).

Dans la réalité des relations internationales (RI), le terme s’entend toutefois comme relation dialectique, c’est-à-dire contradictoire, entre centres de pouvoir de force inégale. Dans sa configuration extrême, elle tendra à l’expression libre de chaque individu au sein d’un ensemble qui sera considéré comme équivalent au désordre, au chaos ou à l’anomie, lorsque par exemple l’effondrement des régimes politiques qui s’affrontent dans une situation de guerre aboutit à une fragmentation extrême de ce qui était un ordre social, fût-il relatif comme c’est habituellement le cas.

L’extrême variété des contextes pragmatiques explique dès lors l’usage variable du terme et des ses acceptions. Ainsi, les tenants de la théorie dite réaliste des RI qualifieront volontiers la « société internationale », pour autant que ce terme soit justifié, de « société anarchique » (Bull 1979). Le terme « société » semble ici opposé à l’acception extrême de l’anarchie au sens de chaos, mais décrit plutôt le paysage changeant mais relativement prévisible des relations entre les Etats (internationales, mal utilisé au sens d’interétatiques), mais aussi entre les groupes et individus, de caractère local, régional, international ou transnational. Le terme « anarchie » est ici justifié par l’absence de toute entité supranationale autorisée à exercer un ordre, des normes ou des obligations aux acteurs et facteurs de la « société internationale ».

La réduction aux termes polaires de l’ordre étatique et de l’anarchie de la volonté individuelle n'est cependant pas particulière aux réalistes. Ainsi, la grande dichotomie réalisme/idéalisme constitue tout autant une simplification abusive des traditions de la philosophie politique, qui réduit les situations pragmatiques à l'état de stéréotypes. Une confrontation plus poussée des thèses réalistes et idéalistes peut en effet montrer qu'au delà de leurs évidentes divergences, elles se fondent sur des prémisses équivalentes découlant du présupposé de la disjonction entre les niveaux respectifs de la morale et du politique, et impliquent, dans la tradition réaliste, que la morale et le progrès ne sont possibles que dans la sphère domestique, les relations internationales restant sujettes à l'immoralisme d'une anarchie permanente (Hutchings 1992).

Considérées différemment, les représentations communes issues des deux grandes traditions, désignées également par les termes scientifique et herméneutique, explicatif et compréhensif, mêlent subtilement des schèmes de niveaux différents où le donné factuel, les modèles théoriques et les paradigmes philosophiques sont mal différenciés. On peut certes, dans la formulation des théories des relations internationales, faire de Kant et de Rouseau les hérauts des idéalistes et des pessimistes (Clark 1989), lorsque l'on sait les points communs qui fondent les points de vue des deux philosophes, au delà de leurs divergences. S'il est vrai qu'on trouve chez Kant les concepts de civitas gentium (La paix perpétuelle) d' Etat des peuples (Völkerstaat) et de fédération des peuples (Völkerbund, L'idée d'une histoire universelle, 1784) les deux premiers sont considérés comme irréalisables et même dangereux, car contraires à l'idée de liberté et susceptible de mener à une forme d'autocratie universelle dont les effets seraient pires que ceux de la guerre (Hurrell 1990, 190). De même, l'identification qui est faite fréquemment, dans les études théoriques des RI, entre la perspective kantienne et la tradition universaliste et idéaliste-moraliste occulte les variations de la pensée de Kant, qui partage avec Hobbes une vue pessimiste de l'homme et parle de la « dépravation de la nature humaine » et des « tendances égoïstes et animales de l'homme » (Hurrell 1990, n. 67) et présente la guerre comme une caractéristique fondamentale et intrinsèque de l'anarchie internationale à laquelle se réduisent les relations entre les Etats (Hurrell, 195).

Aussi Kant se rabat-il sur le projet d'une fédération des peuples (à comprendre au sens contemporain de confédération) apte à infléchir les rapports conflictuels entre les Etats et à renforcer l'action normative contre le recours à la force. En réalité, Kant oscille entre un pessimisme de type hobbesien qui le pousse à écarter l'idée d'un organisme fédéral de ce type, et un universalisme idéaliste qui lui fait envisager la possibilité d'un système politique universel et d'une fédération capable de faire respecter le droit international. La solution kantienne aux problèmes internationaux n'existe donc pas en tant que solution univoque ou binaire, mais s'articule plutôt en perspectives divergentes qui apparaissent non pas comme ambiguës, mais comme inscrites dans une tension contradictoire entre l'utopisme d'objectifs inatteignables et la possibilité pratique des efforts faits pour y tendre.

Certains politologues ont rapproché ces tensions dialectiques de recherches relevant d’autres domaines, comme les mathématiques qui ont théorisé le chaos par l’étude des systèmes dynamiques, sensibles aux conditions initiales, en l’illustrant notamment par l'effet papillon qui signifie que des modifications infimes des conditions initiales d’un système entraînent des configurations totalement différentes de son état final. Toute prévision en devient impossible à long terme, même pour les systèmes déterministes. Si l’évolution d’un système physique est entièrement déterminé par ses paramètres de départ sans intervention du hasard, il va de soi que les phénomènes étudiés par les sciences anthropo-sociales, de nature beaucoup plus complexe, ne permettent aucune prévision. Les mathématiciens parlent ici de chaos déterministe, ou tout simplement de chaos, applicable à de nombreux systèmes naturels comme le climat, mais aussi à des contextes sociaux analysés dans leurs dimensions sociologique, informationnelle, technoscientifique, économique, biologique et philosophique.

Une autre théorie qui a attiré l’attention des internationalistes est la théorie des catastrophes, qui suppose principalement l'universalité du principe de stabilité structurelle au même titre que celui de causalité, la nécessité de conflits et discontinuités pour assurer la stabilité, l’action d'un pouvoir effecteur de la discontinuité considéré comme causalité proprement structurale et la possibilité de géométriser l'analogie et de la doter ainsi d'un statut scientifique (Thom 1974, Petitot 1978, Lemoigne 2006). La théorie a notamment été utilisée par les linguistes dans la théorie des « oppositions participatives » du point de vue logique, qui marque la signification des articulations conceptuelles propres au langage (Coseriu 1981, Petitot-Cocorda 1985). La participa­tion oppose en effet les unités significatives que Hjelmslev appelle intensif et extensif, et qui dans la phonologie de Troubetzkoy et Jakobson correspond à « marqué » et « non marqué ». Ces rapports distinguent non seulement l'une des articulations logiques du langage de la logique des logiciens, mais recouvre aussi cette dernière en ce qu'elle comporte des oppositions binaires classiques (A/non-A), des oppositions contraires (« avare » et « prodigue » ne peuvent être vrais en même temps, mais peuvent être faux simultanément) et des oppositions contradictoires (« clair » englobe « obscur », « vieux » englobe « jeune »). L'ensemble de ces oppositions constitue ce que Hjelmslev appelle sublogique, soit le pendant dans le domaine logique de ce que Lucien Lévy-Bruhl appelle prélogique pour distinguer la « mentalité primitive » de la mentalité contemporaine.

Il était logique qu’à l’opposé des notions d’anarchie, de chaos et de catastrophes, certains se représentent ce que serait ou pourrait être un ordre cosmopolitique, depuis ses origines dans la philosophie grecque et notamment stoïcienne, autour de l’idée citoyenne d’un monde que les Grecs imaginaient mais ne connaissaient pas, jusqu’aux projections théoriques des politologues contemporains sur un monde en interaction croissante, voire un « monde clos » selon l’expression de René-Jean Dupuy (1989). Le cosmopolitisme est doublement contradictoire, car il oppose la citoyenneté abstraite d’un monde posé mais inconnu, à une citoyenneté introuvable et actuellement impossible du fait de l’absence d’entité politique universelle surimposable à un monde pourtant de mieux en mieux perçu, connu et compris, sinon expliqué (Held 2010, Lourme 2010).

Dans une perspective que l’on peut appeler réaliste dans les deux sens du terme, le débat théorique sur la place des acteurs dans les RI comme dans la Cité domestique s'est nourri des événements contemporains, et parfois des théories empruntées à d’autres disciplines. C’est ainsi que le néo-réalisme apparu à la fin des années 1970 se proposait de réactualiser la conception réaliste en affinant ses instruments théoriques et méthodologiques, pour remédier aux lacunes des conceptions de Morgenthau (1954) en intégrant des notions telles que la « stabilité hégémonique » et le « régime économique international ». Le néoréalisme fait également une certaine place aux éléments institutionnels et normatifs du système international, dont l'effet doit être d'atténuer le caractère conflictuel des relations entre ses composantes, où la puissance d'un Etat se mesure désormais à l'agrégat de sa capacité militaire, économique, politique et aujourd’hui technoscientifique et informationnel. On dira que cette dernière école de pensée se rattache cependant au réalisme traditionnel dans la mesure ses analyses restent fondées sur le mécanisme de l'équilibre des forces au sein d'un système essentiellement anarchique. Sur le plan méthodologique, elle a approfondi la démarche visant à appliquer à l'observation des relations internationales des critères scientifiques dégagés des traditions historique et juridique. Si, sur ce dernier point, le réalisme (néo-réalisme y compris) a le mérite d'avoir autonomisé les relations internationales en tant que discipline, mais la question reste posée de savoir de quel type de scientificité cette discipline se réclame.

Cette dernière question est d'autant plus ouverte que les trois grands courants contemporains repérés par les politologues - réalisme, pluralisme et structuralisme -, s'ils se présentent comme concurrents, ne sont pas réellement comparables car ils décrivent des mondes différents obéissant à des logiques différentes (Hollis et Smith 1990). Les résultats auxquels ils aboutissent sont donc dus, au moins en partie, au type de présupposés qui les fondent, ce qui laisse libre court à toutes les interprétations imaginables. Pour prendre un exemple, si la théorie réaliste s’en tient à l’idée d’un ensemble, sinon d’un « système » interétatique (Badie 2006), l’élargissement de la scène planétaire acteurs non étatiques fait dire à l’un d’eux que « Quel que soit le degré d'anarchie auquel soit parvenu le système interétatique, ce dernier reste un modèle d'ordre et d'organisation par rapport au foisonnement incessant et incontrôlé d'OING hétéroclites : c'est un jardin à la française face à la jungle équatoriale » (Merle 1995). On pourrait dire aussi, en relativisant, que l'anarchie interétatique est une forme de polyarchie si on y voit non pas l'absence de normes mais la prolifération des normes, où s'affirme néanmoins la suprématie de la lex mercatoria, cet ordre juridique transnational élaboré en marge des Etats par les acteurs économiques, soit par une fraction concurrente de la société civile. La composante non étatique, qui agglomère les associations "sans but de lucre" permanentes ou impermanentes, les associations internationales ou les coalitions transnationales, les entités homogènes ou hybrides, on aperçoit un ensemble en voie de mondialisation qui ne forme certes pas une "communauté internationale", mais ne fait pas non plus société dans le sens où, par société, on entend un système ou ensemble normé intégrant des composantes à la fois sociologiques, économiques et politiques, inscrit dans un espace et dans une durée. Encore faudrait-il se poser la question de sa légitimité et de sa représentativité, voire de sa légalité si l'on sait que de nombreuses entités non gouvenementales sont créées ou manipulées par les Etats ou par des réseaux maffieux ou terroristes. Il est donc nécessaire, pour intégrer ces théories contradictoires, de se donner les outils qui permettent de capter les facteurs d'un ensemble complexe, dynamique et évolutif qui doit être replacé dans une perspective historique.

Autre exemple, la pointe avancée des recherches commande l’adoption non plus d’acteurs, où déjà la prédominance de l’Etat se trouve relativisée par rapport à la résilience des empires et à la transnationalisation des relations planétaires, mais de facteurs non humains qui, comme l'écosphère, étaient naguère qualifiés de naturels, pour déboucher sur la notion d’anthropocène, laquelle intègre nature et culture et fait ressortir de façon inattendue l’action anarchisante de l’humanité dans son ensemble sur la globalité ainsi reconstruite et nouvellement conçue. Les sciences sociales ont tendu à cristalliser la relation bipolaire entre l’objet et le sujet, entre le système réglé et l’attitude anarchisante de l’individu (ou de l’Etat), à s’en tenir au modèle scientiste élaboré par les sciences dites exactes, qui poussent le sujet à fonder une connaissance directe et univoque de l’objet. La scène élargie d’un international en voie de transnationalisation exige cependant, bien davantage, de repenser les opérations de construction et reconstruction avant d’être représentation d’un monde où notamment s’efface la frontière entre nature et culture et qui contraint d’intégrer le vague et le flou, l’incertain et l’indéterminé, l’interprétable et le probabilitaire (Petitot 1988, Williamson 1994), mais aussi le nouveau facteur anarchisant d’une humanité déconnectée de son cosmos.


Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu, Allia, 2002

Hans J. Morgenthau, Politics among Nations, Knopf, New York, 1954

Hedley Bull, The Anarchical Society. A Study of Order in Worlds Politics, Basingstoke, Londres, 1979 (4e éd. Palgrave Macmillan, 2012)

René Thom, Modèles mathématiques de la morphogenèse, coll. 10/18, 1974 et œuvres complètes, CD-ROM, I.H.É.S., 2003 

Jean Petitot, « Introduction à la théorie des catastrophes », Mathématiques et sciences humaines, Maison des sciences de l'homme, Paris, 1978

Jean Petitot, Logos et théorie des catastrophes, Patino, 1988

Kimberly Hutchings, "The possibility of judgement: moralizing and theorizing in international relations", Review of International Studies, janvier 1992

Ian Clark, The Hierarchy of States, Cambridge University Press, Cambridge, 1989

René-Jean Dupuy, La clôture du système international, PUF, 1989

Agnès Lejbowicz, Philosophie du droit international, PUF, 1999.

Andrew Hurrell, "Kant and the Kantian paradigm in international relations", Review of International Studies, 3/1990

Martin Hollis et Steve Smith, Explaining and Understanding International Relations, Clarendon Press, Oxford, 1990

Timothy Williamson, Vagueness, Routledge, Londres, 1994

Marcel Merle, « Un imbroglio juridique : le « statut » des OING, entre le droit international et les droits nationaux », Associations transnationales, 1995/5

Jean-Louis Lemoigne, La théorie du système général, Edition de 2006

Emilio Coseriu, Lecciones de Lingüística General, Gredos, Madrid, 1981

Jean Petitot-Cocorda, Morphogenèse du sens I, PUF, 1985.

Bertrand Badie, Qui a peur du XXIe siècle?: Le nouveau système international, Découverte/Poche, 2006

David Held, Cosmopolitanism. Ideals and Realities, Polity Press, Cambridge, 2010

Louis Lourme, Qu’est-ce que le cosmopolitisme?, Vrin, 2012

Alain Boureau, « Féodalité », in Encyclopédie des idées, Encyclopædia Universalis France, 2016

Stéphane Chauvier, « Régimes associatifs internationaux », Annuaire francais de relations internationales, 2015

 

Angl. Anthropocene

Esp. Antropoceno

climat (évolution du-), écosystème

Le terme (mais non la notion) d’« anthropocène » est apparu récemment dans la terminologie géologique, puis écologique. Il fut forgé en 2000 par le Prix Nobel de chimie Paul Crutzen, alors que la notion apparaissait dès 1873 chez le géologue italien Antonio Stoppani, qui voyait dans les activités humaines « une nouvelle force tellurique » et parlait d'ère « anthropozoïque ». De son côté, le Congrès international de géologie avait adopté en 1885 le terme « holocène » pour désigner les 10.000 dernières années, un terme qui littéralement dénote une ère « entièrement nouvelle », dans ce cas marquée par le passage d'une société de chasseurs-cueilleurs à l'avènement de l'agriculture. Plus récemment, on trouve  l’« écoumène » (Christian Grataloup et autres géographes), la noosphère (de Chardin, 1922, Vernadsky, 1936), l’érémozoïque (Wilson, 1992) ou l’anthrocène (Revkin, 1992). De nos jours, la notion est toujours débattue dans le cadre de l’Union internationale des sciences géologiques, Comission stratigraphique internationale/CSI, Sous-commission pour la stratigraphie du quaternaire.

L’anthropocène est l’avénement d’une ère marquée par le rôle central pris par l’humanité dans le destin géologique et écologique, c’est-à-dire aujourd’hui culturel, de la Planète. La date initiale varie : 1945 pour l’ICS en raison de la première explosion d’une bombe atomique, de la concentration d’éléments radioactifs dans les roches et les sédiments et de la montée en flèche de la consommation de ressources naturelles; 1784 et la machine à vapeur pour d’autres checheurs ; 3000 ans a.c.n. pour William Ruddiman (2014), avec la domestication du riz en Asie et la concentration de méthane (CH4) qui en serait résultée ; voire il y a 40.000 ou 50.000 ans, losque Homo sapiens a déclenché l’extinction de la plupart des grands mammifères de l’Ancien Monde et la modification des paysages.

De ce point de vue, l’anthropocène consacrerait l’érosion des ecosystèmes entamée par les chasseurs-cueilleurs et aboutissant à la modification du climat. Selon Crutzen, cette ère a débuté vers 1800 avec l'avènement de la société industrielle, caractérisé par l'utilisation massive des hydrocarbures. La concentration de CO2 dans l'atmosphère était alors de 283 parties par million (ppm). L'accumulation de ce gaz à effet de serre a été marquée par une accélération subite depuis 1950, date d'entrée dans la " phase II " de l'anthropocène. Le CO2 était alors à 311 ppm. Il atteignait 379 ppm en 2005 et 400 ppm en 2015.

Un phénomène inverse, mais également d’origine humaine et aux implications géopolitiques, est signalé dans Nature par Simon Lewis et Mark Maslin (2015), qui datent de la période 1550-1610 de notre ère le seuil minimal depuis un millier d’années de la concentration atmosphérique de dioxyde de carbone (CO2) à environ 270 ppm (parties par million). Celle-ci serait due à l’invasion des Amériques par les Européens porteurs des virus de la grippe et de la variole, qui les transmettent aux Amérindiens, non immunisés, dont la population perd en quelques décenies 50  millions d'individus. Des millions d'hectares de cultures sont rendus de ce fait à la forêt, qui absorbe quelques milliards de tonnes de CO2 rpésents dans l’atmosphère.

Sur le plan philosophique, cette ère ultime forcerait la prise de conscience tardive de ce que signifie l’histoire humaine conçue selon un segment orienté, mû par la transformation progressive, progressiste et indéfinie des sociétés. En ce sens, elle infirmerait partiellement la thèse de Nicolas Copernic au 16e siècle, qui privait la Terre de sa position privilégiée au centre de l’Univers et renvoyait les hommes à sa périphérie, car l’action humaine retrouverait une fonction centrale. La scission arbitraire entre nature et culture comme concepts autonomes dans les sciences classiques invite de ce fait à reconstruire un paradigme plus cohérent, par l’exclusion des conceptions monodisciplinaires et le recours à la méthode transdisciplinaire, pour circonscrire des systèmes complexes et appliquer des stratégies holistiques. La crise des sciences humaines et sociales qui résu ltait de cette bifurcation trouve la possibilité d’une réconciliation entre celles-ci et les sciences naturelles, dans la recherche de modèles complexes et globaux des savoirs.

De multiples obstacles subsistent toutefois à une telle réconciliation. La perdurance des facteurs culturels enracinés dans les structures familiales, idéologiques ou religieuses relativise l’universalité des conceptions du genre humain et la gestion collective du globe. Les impératifs du développement économique et la maîtrise de l’évolution du climat s’entrechoquent, la poursuite de la croissance et l’accroissement des inégalités tout autant, les conflits interculturels nourris des imaginaires obscurcissent l’idée d’une politie mondiale. Aussi les interprétations les plus pessimistes de l’anthropocène entrevoient l’effondrement ultime de la civilisation, comme conséquence de l’ « écocide » en cours. Au delà de la civilisation, c’est le stade de l’hominisation qu’elle met en cause, à l’heure où les conflits qui déchirent l’humanité rendent tout aussi aléatoire la construction d’une politie mondiale, dont la conférence COP21 ébauche la politique sans offrir d’autre garantie que l’engagement volontaire des Etats. Aussi les théories des RI classiques sont-elles impuissantes à rendre compte de cette évolution, comme le remarque Norberto Bobbio parmi d’autres, qui se détache parmi les intellectuels qui ont pensé le concept cosmopolitique au XXe siècle. La philosophie des relations internationales lui apparaît décalée face au risque d'une autodestruction de l'humanité, car elle ne peut se contenter notamment de la théorie dite réaliste, référée à l'équilibre de la terreur à l’époque qui fut la sienne de la guerre froide. Il lui préfère un pacifisme actif inspiré de Kant et fondé sur la liberté, l’égalité et les droits de l’homme, propre à sortir de l'état de nature qui voit s’affronter les Etats et les Etats-nations. Il prône à cet effet la construction d'une fédération mondiale des Etats, qui ferait office de super-Etat.


Michel Adam, “Le patrimoine à l’ère de l’anthropocène, tous responsables”, Cosmopolis, 2015/

Jan Zalasiewicz, “The anthropocene in geology”, Cosmopolis, 2015/1

Simon L. Lewis & Mark A. Maslin,Defining the Anthropocene”, Nature, 12 March 2015

Richard Monastersky, « Anthropocene: The human age», Nature, 12 March 2015

Norberto Bobbio, L’Etat et la démocratie internationale, Editions Complexe, Bruxelles, 1998

 


Le patrimoine à l’ère de l’anthropocène, tous responsables

Michel Adam

Double formation d'ingénieur et de sociologue; parcours pluridisciplinaire dont la pédagogie est le fil directeur. Informaticien, créateur d'entreprises coopératives et associatives, co-fondateur des boutiques de gestion et du réseau IRIS des SIAE de Poitou-Charentes. A enseigné 12 ans à l'Université de Poitiers.

«  Le temps du monde fini commence », Paul Valéry, 1931

Article paru précédemment dans © Cosmopolis, 2015/1. Tous droits réservés.

 

A l’ère des limites

Nous venons d’entrer sans y croire, tout en le sachant (J.P Dupuy, 2002), dans une nouvelle période de l’aventure humaine et planétaire. Pour la première fois, une créature issue de la Terre influe sur le cours climatique et géologique de son destin ! Situation totalement inédite, le micro impacte le macro ! Que faire ? Qui peut agir ? Comment ? Peut-on éviter un désastre mondial ? Un effondrement de la civilisation occidentale (Conway et Oreskes, 2014), une fin de l’humanité  souhaitable (Pacalet, 2008) ou effroyable ? Allons nous savoir en finir avec le « no limit » cet emblème de l’orgueil prométhéen (Liiceanu, 1997) ?

Catastrophique mais pas désespéré

Edgar Morin nous redonne un peu d’espoir quand il raconte comment, en 1941, jeune résistant pourchassé, il croyait tout avenir positif perdu pour le monde, et tout à coup le cours des choses a basculé. Ce qui lui fait citer souvent le proverbe turc : «  les nuits sont enceintes mais nul ne connaît le jour qui viendra. » Un état des lieux s’impose, il se décline aujourd’hui en quatre problèmes écologiques majeurs :

-          le dérèglement climatique, plus accéléré et imprévisible que prévu et ses conséquences déjà engagées : montée des mers, sécheresses, inondations, ouragans...

-          la pollution généralisée des sols, des eaux (océans compris, le 7è continent) et de l’air avec une accumulation de déchets dont certains non traitables

-          la régression rapide de la biodiversité, polluée et pillée (abeilles, poissons, forêts primaires, etc.) qui diminue d’ores et déjà les ressources alimentaires[1]

-          la disparition progressive des ressources fossiles (pétrole, minerais, uranium, etc.) alors que leur consommation augmente mais aussi celle des ressources renouvelables, dont la petite agriculture vivrière au profit de la monoculture d’agro-carburants.

Ce rapide tour d’horizon aux conséquences déjà funestes, appelle une métamorphose de l’humanité, dans son être en tant qu’espèce et dans son vivre ensemble en tant que société planétaire. Métamorphose culturelle car il s’agit de quitter l’âge adolescent – avoir tout tout de suite et après moi le déluge – pour l’âge adulte, de passer du principe de plaisir au principe de réalité, ce qui ne veut pas dire au principe de résignation (Karz, 2006). D’une inégalité matérielle inimaginable (Piketty, 2012) à un souci de l’autre, mon semblable, et au respect de ses différences qui m’enrichissent. Tandis que la multiplication de conflits régionaux inquié-tants (Moyen Orient, Afrique, Europe, etc.) révèle les idéologies archaïques et totalitaires de l’humanité – le tout Dieu, le tout État, le tout Marché - dans un monde perçu sans limites.

Les atouts du Patrimoine

Alors que faire ? D’abord, ouvrir nos sacs et regarder ce qui peut nous aider : cela s’appelle le Patrimoine de l’Humanité. Aussi gigantesque que mal connu, j’entends par ‘patrimoine’ au sens d’un développement soutenable (Rio, 1992) l’ensemble des ressources naturelles et des artefacts humains (culturels et bâtis, matériels et immatériels) que les différentes cultures ont construit patiemment dans tant de contextes différents du globe.

L’UNESCO célèbre les grandes oeuvres - souvent urbaines de notre histoire - en une mise sous cloche sympathique mais coûteuse, mais avec trop peu de moyens tandis que les laboratoires pharmaceutiques mondialisés s’approprient sans vergogne la culture des peuples dits premiers et leurs trésors de savoirs. Brevetage cupide du vivant, cette voie nous mène droit au gouffre du « meilleur des mondes » ... La liste des critères de classement[2] par l’UNESCO s’est d’ailleurs élargie aux facteurs naturels et aux événements de l’histoire humaine, validant notre définition mais ne protégeant pas les peuples premiers ni les autres.

Que nous donne ce patrimoine aux mille formes si disparates ? On peut lui prêter au moins trois atouts[3]. D’abord par son existence, son « être-là » il montre, il témoigne, il est le passé au présent, le « encore là ». Et de ce fait, second atout, il transmet, il colporte l’avant dans l’après, l’ailleurs dans le ici, le lointain de l’espace et du temps dans le hic et nunc, il décale, il dépayse, il surprend, il étonne, donc il enseigne. D’où sa troisième vertu, il questionne, il interpelle et ce faisant il fait réfléchir, il éduque : était-ce mieux avant ? De quels points de vue ? Actuels ou de son époque, etc. ? C’est pourquoi on parle des Leçons du passé.

Mais n’oublions pas une autre caractéristique. Comme toute chose de par la terrible logique de l’entropie croissante, il se dégrade, se détériore et disparaît si on ne l’entretient pas. Ce qui lui confère un atout supplémentaire de libérateur de place pour le futur changeant, mais constitue tout autant une perte irrémédiable[4] car sa dimension concrète est irremplaçable même par les mémorisations les plus perfectionnées d’aujourd’hui. Comme tout est patrimoine, ces deux aspects s’affrontent sans cesse dans nos choix éthiques, esthétiques, financiers, civilisationnels. Conserver ou ne pas conserver ? Si on accepte l’idée que conservation et patrimoine constitue un pléonasme, il nous faut voir ce dernier come pris en tenailles dans une puissante dialogique (Morin, 1976) entre passé et futur, tant le présent est insaisissable, vivant et fuyant à la fois, interstice pour l’action, le bonheur et le malheur.

La dialogique passé – futur 

D’une part le passé résiste et tend à s’opposer au futur, il voudrait toujours durer, tandis que le futur est sans cesse changement, impermanence, évolution plus ou moins prévue, plus ou moins pensée, plus ou moins consentie. Il y a opposition et concurrence entre passé et futur, entre « conservateurs » et « progressistes », entre « un tiens vaut mieux que tu l’auras » et « on n’arrête pas le progrès ».

Mais il y a aussi complémentarité, car le futur s’appuie sur le passé, il ne part jamais de rien tandis que le passé ne peut pas ne pas se projeter lui aussi, ne serait-ce que dans le souhait de la reproduction de l’existant, jamais totalement réussie. Et Régis Debray de nous interpeller : «  Si on veut faire du neuf, il faut avoir de l’ancien par devers soi. » Le passé peut servir intelligemment le futur.

Quatre leçons du passé

J’en retiens au moins quatre à la forte résonance ; ils se déclinent en quatre couples interdépendants : singularité / pluralité, nature / culture, économie / ressources, propriété privée / biens communs.

A - L’unicité de chaque moment du monde et de la vie

Rien de ce qui a été et de ce qui est ne sera jamais plus. Le mythe de l’éternel retour ne reste qu’un puissant souhait d’éternité, une dissidence de la conscience humaine face à la mort, dont l’éthologie la plus récente nous dit que certains de nos frères animaux ont aussi conscience, sous des formes moins élaborées. Quand Miró ose déclarer : « Seul le local est universel » , sait-il déjà que la partie « contient » le tout, comme la découverte du principe hologrammatique le découvrira quelques années plus tard ? La singularité de chaque être, de chaque chose, de chaque lieu, de chaque moment mérite d’être prise en compte dans ce qu’elle produit comme son complément, une pluralité luxuriante. Si la généralité et la régularité engendrent la connaissance scientifique, la singularité reste source de toute création artistique, cette seconde voie de la connaissance. Le génie humain ou ce qu’on appelle ainsi fleurit sur ces deux chemins.

Côté patrimoine, aucune église romane ne ressemble à une autre, aucun lavoir à un autre, pas un bateau ancien ni un graffiti jacquaire et les amateurs s’en donnent à coeur joie pour savoir distinguer l’un de l’autre dans leur proximité. L’érudition enrichit le patrimoine commun.

B - L’interdépendance de la Nature et de la Culture

L’homme est issu de la nature, vit dans la nature, la transforme, mais la nature vit en lui. En retour, la conception qu’il en tire fonde sa culture, les cultures. Edgar Morin a pu écrire : « « Comment ne voit-on pas que ce qui est le plus biologique - la naissance, le sexe, la mort - est en même temps ce qui est le plus imbibé de symboles et de culture : naître, mourir, se marier sont aussi les actes fondamentalement religieux et civiques ? » Claude Lorius, éminent glaciologue, qui a contribué populariser le terme Anthropocène, ajoute : « « ... On ne sait plus distinguer le naturel de l’artificiel. L’homme a tellement agi sur son milieu qu’il en est devenu une composante géologique majeure, perturbant l’atmosphère, la biosphère, la lithosphère. Le destin de la biosphère ne peut plus être séparé de celui d’homo sapiens, voilà que l’homme s’est fondu dans la nature au point d’en être devenu une des forces les plus puissantes ! » «  Les forêts précèdent les hommes, les déserts les suivent. «  écrivait déjà Chateaubriand.

Quelle nouvelle culture d’une planète vivable et vivante sommes-nous capables de construire dès aujourd’hui ? Des bribes discrètes s’en élaborent partout à des échelle minuscule et parfois moyenne[5]. Quant au patrimoine, son avenir dépend de la place que nous donnerons à la Nature : asservissement, aveuglement, ignorance ou coopération. De ce fait, la dégradation mémorisée du patrimoine constitue un patrimoine, une puissante leçon de choses pour qui sait l’observer. C’est le critère 9 de l’UNESCO. « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » promettait Nietzsche. On se souviendra longtemps qu’en février 2015, la folie de Daesch a détruit les oeuvres assyriennes de 3500 av JC  à Ninive (Mossoul) !

C - La gestion prudente des ressources

Durant une longue période de l’Histoire humaine[6] économe a signifié prudent, soucieux de l’avenir. Depuis les années 50, au terme d’une 2è Guerre Mondiale effroyable, soit un temps très bref, le monde occidental suivi aujourd’hui par de nombreux pays, a basculé dans la consommation « de masse », en partie pour abreuver une soif de rotation accélérée du capital, à base d’obsolescence programmée, de construction publicitaire de nouveaux besoins et de fétichisation de la marchandise. L’ère climatique et géologique nouvelle dans laquelle nous venons d’entrer constitue un puissant rappel à l’ordre fini du monde, que les États peinent à entendre. La réduction importante de la couche d’ozone protectrice de la vie humaine a pourtant constitué une alerte majeure. «  Si nous ne conservons pas la nature, la nature ne nous conservera pas. » a prédit le vieil architecte de la survie Yona Friedman.

Du côté du patrimoine et notamment du « petit » patrimoine de pays (un moulin à eau par exemple), l’usage des ressources locales en fait une leçon forte d’utilisation des circuits aujourd’hui appelés courts. La polyculture ancienne et l’agriculture vivrière recommencent à inspirer les nouvelles pratiques d’une économie plus écologique, au sens plein du terme, c’est à dire de bonnes règles (nomos) dans la maison (oïkos) et pour penser (logos) la maison. On en trouverait mille autres comme la restauration intelligente de l’habitat ancien urbain marié à la nature revenue dans la ville plutôt que la construction nouvelle dévoreuse de terres agricoles. Ce qui n’est pas s’interdire la création de nouveaux patrimoines, bien au contraire.

Ajoutons que cette leçon du passé comporte le sens du temps-durée[7], le patrimoine bâti par nos ancêtres en situation de pénurie ou de faible abondance des ressources, était fait pour durer, ce qui le rend compatible techniquement et éthiquement avec les temps nouveaux qui appellent à des réalisations durables (au sens français du terme). Cathédrales et arbres remarquables attestent de cette « permanence » qui nous réjouit en nous invitant à retrouver le goût du temps long.

D - Propriété privée et biens communs

Enfin, la rencontre complexe de plus en plus orageuse entre Patrimoine et Anthropocène soulève une question fondamentale qui touche au coeur des sociétés historiques, celle de la propriété. De très collective – les communaux français du Moyen Âge – elle est devenue toujours plus privée et il ne reste que quelques aireaux[8] dans la vallée de l’Antenne où j’écris ces lignes. Autrefois, aujourd’hui et demain si menaçant s’enchevêtrent, une nouvelle donne émerge. Gaël Giraud et Cécile Renouard écrivent[9] : « la contrainte écologique remet en question le concept même de propriété privée (dans son acception romaine : usus, fructus, abusus). Il n’est plus permis à quiconque d’abuser de son jardin comme il l’entend... Il s’agit de revenir à une compréhension de la propriété privée comme source de devoirs et subordonnée à sa contribution au développement collectif. »

Au delà du NIMBY[10] irresponsable, chacun sent bien que la conception de la propriété privée de la Révolution en 1789 dont la devise initiale était « liberté, égalité, propriété », est battue en brèche de multiples façons ; droits de passage des pêcheurs en bord de rivière, des chasseurs mais pas des randonneurs, expropriation par une collectivité publique, servitudes diverses souvent mal respectées, consommation visuelle « publique » sans droit à l’image, limitent déjà celle.ci. Ainsi Pierre Calame[11] a-t-il pu élaborer à partir du test du partage une classification des biens de l’Humanité en 4 catégories qui appellent 4 modes de traitement :

- les biens se détruisant en se partageant, ou biens communs impartageables qui appellent une protection sévère : haute atmosphère, climat, patrimoine bâti de l’humanité, écosystèmes remarquables, biodiversité globale

- les biens se divisant en quantité finie, limitée, partageables sous surveillance publique : énergies fossiles, sols, eaux

- les biens se divisant en quantités indéfinies, accessibles par le marché avec traçabilité : biens industriels, technologiques, services aux entreprises, à la personne

- enfin les biens se multipliant en se partageant, qui appellent gratuité, mutualisation et réciprocité : connaissances, expérience humaine, capital méthodologique, capital social, biodiversité locale.

D’autres typologies existent, elles appellent toutes au débat et à de nouveaux choix citoyens.

Demain, la coopération responsabilisante

Ultime leçon du passé, l’action collective. Du temps des pharaons jusqu’à aujourd’hui les oeuvres de l’humanité[12] se sont faites par la coopération organisée des humains dans le travail, cette transformation intentionnelle de la matière, de l’information et des êtres vivants. Même l’artiste solitaire « coopère »... avec les morts et le passé qui l’imprègne, qu’il reproduit ou rejette dans son oeuvre novatrice. Face aux tsunamis physiques, biologiques, économiques et politiques qui s’approchent, la coopération est notre impératif vital. Est-ce un hasard si c’est au sortir d’une guerre effroyable que les premières formes de coopération mondiale concrète ont fait naître l’UNESCO, engendrant la conscience d’une appartenance planétaire commune et d’un patrimoine commun ?

Quel est-il ce patrimoine ? Créations et singularités diverses sont de mieux en mieux prises en compte par les critères UNESCO, mais ce périmètre reste trop étroit, trop technique. Pour que la vie soit possible et vivable demain, un nouveau patrimoine est à cultiver : des valeurs en actes. La responsabilité de chaque acteur, du citoyen à l’ONU, le souci de la dignité humaine et la recherche de l’égalité, vers laquelle on ne peut que tendre mais sans la quelle il n’y a pas de coopération (J. Monnet, 1987).

Non seulement égalité des chances, notion libérale camouflée en idéal républicain dont il faut modérer l’usage devenu addictif, mais aussi égalité des pouvoirs que cultive l’économie sociale et solidaire et encore mieux égalité des affections (Rosanvallon, 2012), cette fraternité ajoutée à la devise de notre pays en 1848 (Debray, 2009). Droit à une vie décente et respect de la Nature, deux buts conjugués déjà en partie atteints dans les sociétés que l’on crut longtemps arriérées... « Pour développer la coopération, augmentons l’ombre portée du futur sur le présent. » conseille Robert Axelrod. Et réciproquement, pour que ce futur soit vivable car la société en a besoin, et qu’il soit vivant car l’espèce ne peut s’en passer. La conservation du patrimoine sera de plus en plus d’utilité collective et à forme coopérative[13]. Éthique !

Savoir garder, savoir lâcher (prise) et savoir chercher, voici le triangle fondateur pour lequel le patrimoine montre l’exemple dans la métamorphose engagée. Garder signifie à la fois conserver et surveiller, ce qui n’interdit pas de veiller et d’éveiller. Lâcher pour retrouver, le paradoxe n’est qu’apparent si on accepte l’idée qu’aujourd’hui la question la plus urgente est celle de la maîtrise de notre soif de maîtrise.

Pour devenir des citoyens/nes responsables du monde, notre patrimoine du futur.

 


[1] On est passé de 2 récoltes de riz par an en Thaïlande autrefois à une seule...

[2] Fournie en annexe de ce texte.

[3] Michel ADAM, Le petit patrimoine de pays et ses vertus, Maisons Paysannes de France n°42, septembre 2010.  

[4] Les civilisations sont mortelles (Ile de Pâques, empire romain, etc.) et savent rarement s’arrêter au bord du gouffre (les Vikings ont su stopper la déforestation de l’Islande).

[5] Je mets à ce niveau moyen le royaume du Bhoutan et son IBB ou indice du bonheur brut. Et d’autres initiatives de niveau régional dans des pays plus vastes et plus peuplés.

[6] Et auparavant des sociétés « sans histoire » ? Une recherche linguistique s’impose sur les mots qui disent cette prudence dans les différentes cultures.

[7] Soit Kronos la durée et non Kaïros, l’instant propice et Aïoun, le temps cyclique... et imprévisible.

[8] Aireau (du latin area) propriété commune des villageois d’un hameau, souvent de forme triangulaire, où l’on battait le blé après la moisson.

[9] (sous la dir. de), Vingt propositions pour réformer le capitalisme, Champs essais, 2012 (2009).

[10] NIMBY vient de Not In My Back Yard, en français « ailleurs mais pas chez moi ».

[11] Essai sur l’Oekonomie, préface de J. Galbraith, Éditions Charles Léopold Mayer, 2009.

[12] Mais aussi chez de très nombreux animaux pour la construction, la protection, la chasse, etc.

[13] De ce point de vue, le rassemblement annuel en Aunis et Saintonge RPPAS fait oeuvre pionnière.

 

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