Angl. Multilateralism

Esp. Multilateralismo

→ Mondialisation, cosmopolitique, droit international, transnational, universel

Depuis toujours, la confrontation des entités politiques a débouché sur diverses situations, entre la guerre et la coexistence, qui se traduisent par des conflits limités (escarmouches frontalières, rivalités territoriales, affrontements par procuration), des alliances selon les intérêts du moment, quelquefois une intégration plus poussée par absorption ou par association.

Dans les temps antiques comme aujourd’hui, des alliances pouvaient se former, des conflits éclater, des colonisations absorber les communautés les plus faibles. Les relations qui se sont développées peu à peu entre entités politiques ou entre celles-ci et les entités apolitiques comme les communautés religieuses, culturelles ou linguistiques, formalisées ou non, se sont traduites par des associations politiques ou matrimoniales, des fédérations et confédérations, des colonies de peuplement ou d’exploitation économique, des invasions fomentées par une idéologie, une culture, une religion. Depuis la coupure majeure survenue en Occident au XVIe siècle avec la naissance de l'individualisme moderne, les relations se multiplient autour de polarités, de « bassins d'attraction » qui s'actualisent ou se potentialisent suivant les temps et les espaces, se fondent sur des processus dont certains sont réversibles, d'où la coexistence aujourd'hui de configurations complexes et de configurations simples. Les premières sont multipolaires, centrées sur autant de "Cités", comme les nomment Luc Boltanski et Laurent Thévenot (1991) : la Cité marchande, la Cité scientifique, la Cité industrielle, la Cité « inspirée » des spirituels ou des artistes), chacune d'elles étant animée d'une volonté de légitimité interne (par la représentativité de ses membres) et externe (dans sa relation à l'Etat). La concurrence de ces diverses polarités, les tensions qui se créent entre elles, engendrent autant de bassins sémantiques et implique une pluralité d'actions et de rationalités, de convergences et de divergences latérales (entre cités) ou verticales (acteurs civils/Etat).

Le courant dit « idéaliste » issu de l’ancien libéralisme philosophique reprend les thèses de penseurs aussi divers que Kant, Locke, Hume ou Rousseau pour affirmer après la Première Guerre mondiale la possibilité d’un monde pacifié et l’organisation d’une société internationale fondée sur des institutions multilatérales animées par le souci de valeurs éthiques de solidarité, de démocratie et de liberté civile. Le pacifisme juridique que traduit l’établissement de tribunaux internationaux est vite dépassé par un courant utopique orienté vers la création d’un véritable gouvernement international. Leonard Woolf (le mari de Virginia) publie, au nom de la Fabian Society, International Government (Macmillan, Londres) en 1916, et Paul Otlet publie un an plus tard sa propre Constitution mondiale de la Société des nations. L’une et l’autre promeuvent l’idée de démocratie internationale après la Grande Guerre jusque dans les années 1930, dans l’esprit de la Société des nations qui constitue la première tentative de création d’un gouvernement mondial.

Le courant multilatéraliste et universaliste fit surgir divers concepts, en même temps que diverses formes d’interaction entre ce qu’on nomme aujourd’hui les acteurs de la scène internationale : le terme premier, « international » s’est complété des concepts et notions se référant au cosmopolitisme, à l’internationalisme, à l’universalisme, au transnational et au multilatéralisme qui lui-même se spécifie selon le nombre d’acteurs qui le caractérise : bilatéralisme, trilatéralisme, etc. Notons cependant que le réseau sémantique qui relie ou oppose ces termes reste sous l’influence du paradigme réaliste accordant la prééminence aux Etats, au point que certains politologues croient (re)découvrir aujourd’hui le rôle des acteurs non étatiques, comme les auteurs des rapports de l’United States Institute of Peace (USIP), qui proposent aux promoteurs de la paix dans le monde d’intégrer la religion dans leur analyse des conflits.

Le terme « international » a été adopté en français après la traduction de l'ouvrage de Jeremy Bentham publié en 1780 sous le titre An Introduction to the principles of morals and legislation (cf. Fr. mod. t. 15 pp. 3-4 et NED). Le philosophe utilitariste britannique s’efforce au début du XIXe siècle de définir la spécificité et la cohérence des relations entre les Etats et de définir la méthode la plus appropriée pour les étudier. Le terme désigne initialement les relations horizontales et régulières entre des groupes sociaux basés territorialement et délimités politiquement les uns par rapport aux autres. En Occident, c’est à partir des XVIIe et XVIIIe siècles que naît un véritable système international fondé sur les interactions entre États souverains qui ne reconnaissent aucune autre autorité légitime pour arbitrer leurs différends, en rupture avec l’ordre pré-hobbesien soumis à l’autorité morale, mais aussi politique, de l’Eglise catholique. La notion d’ordre international se fonde désormais sur l’état de nature et une structure anarchique, qui n’a pas été remise en question par l’évolution ultérieure du champ des relations internationales, progressivement étendu aux acteurs non étatiques et transformé par la globalisation des facteurs et la mondialisation de leur extension.

Si l’international compris littéralement signifie interétatique, la prédominance de l’Etat dans l’histoire politique moderne ne doit pas faire oublier que ce sont les empires qui furent dominants pendant de nombreux siècles, avant la constitution de l’Etat post-westphalien mais aussi après cette période-charnière de l’histoire européenne. Notons à cet égard que l’idée d’Europe s’inscrit dans une perspective singulière qui est celle de la quasi-absence d’empire européen depuis la chute de l’empire romain et de son avatar romain germanique. Cette caractéristique, que notait justement Robert Cooper et qui justifie en grande partie l’avènement d’une ère non seulement post-westphalienne interétatique, mais aussi bien postmoderne dans un sens large et cosmopolitique, est l’une des grandes chances de l’Europe. Elle est en effet absente d’autres régions du monde comme la Chine, la Russie ou, dans une certaine mesure, l’Inde, qui certes ne sont plus des empires en tant que principe d’organisation politique, mais conservent dans le cadre adopté de l’Etat-nation des traits qui débordent ce dernier, car issus d’un héritage impérial qu’il contient malaisément.

La multiplicité des entités politiques européennes, au contraire, s’est résolue en un cadre assumé dans le dépassement de l’idée d’Etat et confinant à un système politique original de facture cosmopolitique, au moins potentiellement.

Les alliances sous-tendaient les empires du passé, comme elles peuvent aujourd’hui associer de manière informelle, impermanente et fluctuante, les Etats engagés directement ou indirectement dans les conflits régionaux ou dans l’harmonisation de leurs armements nucléaires ou classiques.

Le commerce international est généralement multilatéral et concerne autant les acteurs non gouvernementaux, quelquefois inclus dans la catégorie dite « société civile », que les Etats. Emmanuel Kant avait souligné l’intérêt que le commerce pouvait présenter dans l’optique de la « paix perpétuelle » qu’il envisageait, et certains politologues contemporains associent de même le paradigme réaliste des RI et la défense de la liberté de commercer. Le politologue Dong Jung Kim (2018) utilise le même argument en montrant que le « réalisme offensif » peut mener au développement de la liberté du commerce international. La puissance et  la sécurité d’un Etat, dit-il, à tout à gagner de la multipolarité : la spécialisation, notamment, implique une certaine efficacité industrielle indissociable de la multipolarité, alors que le protectionnisme entraîne l’affaiblissement relatif d’un Etat par rapport à ses concurrents.

L’émergence du concept « transnational » est relativement récente, mais le terme a trouvé sa formulation explicite dans le contexte de la théorie des relations internationales, élaborée par des auteurs comme Keohane et Nye (1970) et Merle (1974) pour désigner les flux qui se structurent au niveau planétaire, non pas à travers les frontières des nations, mais entre personnes et groupes privés à travers les frontières des Etats, quel que soit le domaine envisagé (politique, économique, religieux, scientifique, sportif, etc.) et les acteurs ou facteurs impliqués (individus, groupes, ethnies et communautés culturelles, organisations non gouvernementales légitimes ou clandestines, mouvements d'idées, voire phénomènes « naturels » comme les facteurs climatiques ou les épidémies. Le terme apparaît en français à la fin des années 1920, lorsque le juriste français Marcel Prolot et quelques uns de ses collègues se proposèrent de qualifier par là les tentatives d'Aristide Brian en faveur d'une Europe unie, et est adopté par Raymond Aron dans ses écrits (Fenaux 1982). Dans cette perspective, l'institutionnalisation du transnational que signifiait la création de réseaux de coopération scientifique, technique, documentaire ou autre fondait un type original d'universalité à visée résolument pluraliste. Bien que non théorisée à cette époque, la notion de transnationalité qui naît avec l'essor des acteurs non étatiques dans l'évolution des relations internationales trouvera en ceux-ci ses fondements pragmatiques, et dans les associations internationales, nommées « organisations internationales non gouvernementales » dans le vocabulaire onusien, l'outil intellectuel qui allait l'élaborer et la diffuser. On peut suivre la genèse de la notion, observer les conflits conceptuels dont elle sera l'objet et la restructuration conceptuelle qu'elle entraînera dans le domaine considéré, et dont la théorie des relations internationales n'a pas fini de mesurer les effets.

L'opposition entre le transnational et l'international/interétatique, loin de constituer une dichotomie symétrisante, recouvre un réseau complexe de relations sémantiques instables, marqué par la polysémie et la plurivocité du deuxième terme. Celle-ci est illustrée par la controverse juridique qu'a suscitée la définition du terme « association européenne » par la Commission européenne. En effet, le trait « à but non lucratif » révéla la concurrence des sphères économique et « associative » au sens classique de l'assignation de la seconde, qui après avoir été annexé par l'économie sociale (avec le renfort du Groupe européen d'intérêt économique, de création postérieure), a recouvré son acception initiale, exempte de toute intrusion économiciste. On aperçoit là, outre les implications juridiques, sociologiques et politiques de l'assignation d'une notion à un terme dont Michel Callon (1989) et Isabelle Stengers (1989) ont montré qu'elles n'étaient pas limitées aux sciences humaines et sociales, comment le conflit des interprétations engendre quelque confusion au niveau empirique, c'est-à-dire non formel, du langage juridique. L'exemple qui précède prolonge la controverse plus ancienne relative à l'interprétation onusienne du terme « transnational », qui finit par désigner les seules sociétés multinationales, opérant de la sorte une réduction exclusive de celle qui, dans de nombreuses études relatives au fait transnational et dans la lignée des précurseurs belges du transnationalisme contemporain, recoupait sous cette étiquette les notions de « non gouvernemental » et « à but non lucratif ». De façon plus générale, notons que la notion de transnationalité reste subordonnée au couple Etat/société civile (Ghils, 1992 et1993), dont la transposition au niveau international met en relation, mutatis mutandi, l'ordonnancement interétatique et ce qu'on pourrait appeler, en parfaite contradiction, la « société civile internationale », illustrée par des initiatives telles que l’Appel de Heidelberg, manifeste de cinquante-deux prix Nobel et deux cents chercheurs de renom international adressé aux chefs d’Etat et de gouvernement présents au Sommet de la Terre à Rio en 1992. Il réaffirmait notamment l’engagement à l’égard d’une « écologie scientifique » face aux craintes formulées par les tenants de l’ « écologie profonde » (Lecourt 1990).

Si la terminologie est fluctuante, ce n'est donc pas par hasard : elle traduit, dans les exemples choisis, le dynamisme et la labilité de relations transnationales qui ne sauraient se laisser enfermer dans l'homogénéité formelle de la rationalité étatique familière au paradigme réaliste, et reflète en fin de comte le caractère flou, au sens logique et mathématique du terme, des relations entre les acteurs comme de leur propre identité. 

Le cosmopolitisme

Au sein même d’une organisation internationale comme l’Organisation internationale du commerce (OMC), son secrétaire général Pascal Lamy disait que la politique traditionnelle ne capte pas l’essence des relations et appelle le concept « cosmopolitique » de facture notamment kantienne, qui doit « organiser et négocier entre intérêts divers » et refléter l’opinion publique, améliorer la gestion des affaires mondiales qui, dit-il, doit se fonder sur différentes institutions internationales en « s’appuyant sur des constitutions cosmopolitiques », dont la signification est de transcender l’ordre multilatéral compris comme strictement interétatique (Charnovitz 2002). C’est le sens d’une entité politique d’un genre nouveau comme l’Union européenne, dont le sens est d’assumer le dépassement de l’Etat souverain et de créer le prélude, sinon le modèle d’un système de facture cosmopolitique susceptible de restituer à l’individu la souveraineté que Thomas Hobbes lui avait déniée. Le modèle s’essouffle cependant sous la poussée des nationalismes et des populismes, tout en cherchant de nouveaux modes de vie et de survie. En témoigne l’échec de la Constitution européenne en témoigne, qui exprimait la crainte qu’inspire aux Européens l’idée de relâcher l’emprise de la souveraineté nationale et de se tourner résolument vers le projet d’une souveraineté cosmopolitique. La multiplicité des appartenances au sein de l’UE a cependant largement contribué à la création de voies nouvelles comme celle d’une constitution juridique universelle au travers de la Cour pénale internationale, elle aussi d’inspiration cosmopolitique, qui replace les individus, et non plus les Etats, dans le cadre d’une gouvernance qui se nourrit du local et du régional, à la différence toutefois que celle-ci d’intègre dans une gouvernance mondiale dans son extension et globale dans sa vision.

L’une des formules propres à éviter les conflits, dans l’histoire des relations internationales, est indubitablement la création d’organisations internationales. S’il a fallu attendre le XIXe siècle pour assister à leur essor, certaines tentatives remontent loin dans le passé. L’une des premières, sinon la première du genre tout au moins en Occident est la ligue de Délos (478-438 a.c.n.), qui confédéra les Cités de la Grèce ancienne sous la conduite d’Athènes. Son siège se situa à Delos à l’heure de sa fondation en 478 a.c.n. pendant les guerres gréco-perses (492–449 a.c.n.). L’organisation de la ligue, comme l’indique Thucydide, suppose que tous les Grecs étaient invites à se protéger de la menace que faisait peser la Perse achéménide.

L’impérialisme athénien s’était manifesté dès 472 environ, lorsque la guerre du Péloponèse (431–404) entraina des contraintes accrues imposées par Athènes à ses alliés sous forme de tributs destinés à compenser les pertes militaires. La victoire de Sparte sur les Athéniens à Aegospotomi (405) imposa la paix selon de conditions qui défirent la ligue en 404. Mais l’incurie de Sparte dans la gestion de l’ancien empire après 404 suscita la renaissance de l’influence d’Athènes. Dès 377, avec l’appui de Cos, Mytilène, Methymna, Rhodes et Byzance, Athènes créa l’essentiel d’une nouvelle ligue navale dans le but de préserver la paix et de prévenir toute agression de Sparte. La ligue comprit au moins cinquante Etats au moment de la défaite de Sparte par les Boétiens en 371, mais l’élimination de la menace spartiate provoqua le déclin de la ligue, qui fut finalement écrasée par Philippe II de Macédoine à Chaeronea en 338.

Il fallut donc attendre le XIXe siècle pour assister à l’essor des OIG, qui ne sont cependant que 176 en 1909, pour passer à 4235 en 1987 et environ 5000 en 2018. Si l’on y inclut les OING, ce nombre monte à 37.500 organisations actives, et environ 38.000 organisations internationales inactives, situés dans 300 pays et territoires. L’un des traits de cette évolution est la collaboration croissante entre les OIG et OING, qu’illustrent les initiatives multipartites et le Pacte mondial de l'ONU (Global Compact) dans les domaines relevant du développement, des droits de l’homme ou des pratiques commerciales, auquel participent un millier de sociétés multinationales. Le seul domaine économique, comme le note l’UNCTAD, couvre 63.000 de ces sociétés et 690.000 de leurs filiales (Utting 2000). Cette extension dépasse les relations interétatiques pour toucher la société civile et le monde des entreprises appelées à mettre en pratique leur « responsabilité » dans la mondialisation, et fonde la notion de ce qu’on appellera « société civile mondiale » et, plus correctement, « transnationalisme » dans ses dimensions à la fois sociale, culturelle, politique et communautaire, ou encore « multilatéralisme complexe » (Willis 2005), en référence à la pluralité des acteurs. Le transnationalisme ne remplace cependant pas les paradigmes antérieurs, mais coexiste avec eux dans un contexte juridique qui reconnaît la légitimité de certains acteurs de la société civile, considérée selon les théories comme limitée aux associations à but non lucratif ou, au-delà, incluant les acteurs « privés » (private) du secteur économique et financier. Cette configuration conjoint la vise d’une marginalisation de l’Etat à l’horizon d’un nouveau cosmopolitisme fondé sur l’élaboration d’une juridiction universelle, et le rejet des institutions multilatérales et du droit international, dans la nostalgie de l’Etat-nation souverain, sinon des communautés closes ou d’une « civilisation » globalisante. Ce paradoxe prit une tournure explicite à l’occasion des manifestations transnationales de Seattle, Prague and Gênes vers l’an 2000 et s’exacerba à la suite des attentats du 11 septembre 2001 et de la seconde guerre d’Irak en 2003.

Les attaques du 11 septembre 2001 sur New-York, puis les mesures isolationnistes du gouvernement américain de Donald Trump ont jeté un doute sur la pérennité du multilatéralisme en tant que facteur indispensable à toute forme de gouvernance mondiale. En 2004, Charles Kupchan rejetait cette hypothèse en relevant que la politique internationale n’a pas été transformée malgré la croyance de quelques uns en un « choc de civilisations ». De fait, le multilatéralisme continue sa progression, malgré les crises récurrentes des OIG et les tendances isolationnistes des EU de Donald Trump, qui créent au contraire des réactions en sens contraire. Les OIG et OING continuent de se multiplier, notamment dans les domaines nouveaux qui touchent aux réseaux informatiques, à l’intelligence artificielle et aux nouvelles technologies. L’unilatéralisme américain n’a pas empêché, s’il ne l’a suscité, le sommet d’octobre 2018 réunissant plus de cinquante Etats européens et asiatiques décidés à taire leurs différends, à soutenir la coopération multilatérale et à réformer l’OMC pour la rendre plus efficace Rios 2018), ni le sommet des 72 chefs d'Etat et de gouvernement et des dirigeants d’OI lors du centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918, qui culmina avec le Forum de Paris sur la paix, qui accueillit aussi des dirigeants d’entreprises et d’ONG.

L’évolution des techniques et des technologies pose par ailleurs la question du paradigme des RI, cette fois dans un domaine qui touche essentiellement les acteurs non étatiques si l’on pense aux accords multilatéraux conclus par Amazon, Google, IBM, DeepMind et Microsoft, associés à Amnesty International, l’Electronic Frontier Foundation et d’autres associations, en pensant à l’avenir impliquer les syndicats. L’un des objectifs de ce regroupement est notamment l’aspect éthique de l’intelligence artificielle, qui retient aussi l’attention des Etats, soucieux de définir des stratégies et une éthique propres aux instruments numériques et à l’IA. C’est ici aussi une perspective multilatérale qui est envisagée par ces divers acteurs pour éviter le chaos d’une éthique à la carte variant selon les nationalités. 

Tendances contradictoires

La scène internationale contemporaine se trouve divisée entre l’ancienne conception hobbesienne, qui voit les Etats s concurrencer en défense d’un principe de souveraineté qui parfois s’exacerbe en nationalisme, en communautarisme ou dans les populismes qui s’en nourrissent, et des formes d’idéalisme qui encouragent les tendances « bonne » de la nature humaine, qui la portent vers la coopération et, dans la sphère des OING, l’altruisme et l’entraide. Le concept, plutôt que la réalité du système international ou d’une « communauté internationale » qui n’a jamais existé, révèle dans sa phase contemporaine les tendances contradictoires de son harmonisation et de sa fragmentation. Les tendances centripètes sont portées par la permanence des superpuissances, l’hégémonie des facteurs économiques et technologiques, alors que les tendances centrifuges sont alimentées par l’hostilité à l’égard d’une mondialisation homogénéisante que manifestent les revendications ethniques et culturelles, l’affirmation des nationalismes, le « retour » des identités culturelles et religieuses. La domination  occidentale a pu pendant un temps incarner la tendance unificatrice de cette même hégémonie, qui se trouve aujourd’hui contrebalancée non pas par l’émergence, mais par le retour d’anciennes puissances impériales que sont la Russie, l’Inde et surtout la Chine et l’émergence, cette fois, de nouvelles puissances comme le Brésil, l’Afrique du Sud, la Corée du Sud ou l’Indonésie. Les conditions d’un rééquilibrage entre les Etats peuvent en résulter, autant que la création non pas d’un système ou d’un ordre, mais d’un ensemble multipolaire menacé par l’anarchie et le désordre, que cache mal une institution des Nations unies qui consacre l’égalité juridique de ses membres et l’inadaptation de certains nationalismes à l’institution des Etats « importés » (Badie 1992). La diffusion rêvée par l’Occident ne s’en trouve pas facilitée, car les substrats culturels étrangers à l’histoire politique occidentale, comme la conception (néo)confucéenne, hiérarchisée de la société, ou la temporalité décalée du monde islamique dans sa diversité et parfois sa radicalité, s’y oppose parfois ouvertement. 

La contestation du pouvoir et de la légitimité des Etats se trouve par ailleurs confortée par la résilience des minorités que les Etats, pas plus que les empires d’antan, n’ont pu faire disparaître, mais aussi par les rivalités ethnoculturelles internes qui les fragmentent, ou par les héritages religieux lourds d’antagonismes divers (catholiques et évangélistes, sunnites et chiites). La notion de frontière, sacralisée par le concept interétatique, mal nommé international, se trouve inversement remise en question par des universalismes  qui les dépassent, aussi distincts que le libéralisme des acteurs économiques, financiers et commerciaux, les ambitions géopolitiques des grandes puissances ou les messianismes religieux. Ces variantes de la mondialisation s’ajoutent à ce qu’on nomme parfois le «  retour » des empires pour affaiblir les Etats, dont beaucoup s’accrochent à une homogénéité ethnoculturelle qui ne fait que les affaiblir du fait des contestations internes qu’elle engendre. Les frontières interétatiques, qui ne peuvent arrêter ni le mouvement des idées et des techniques, ni les migrations, ni les traffics en tous genres, ont cependant appelé dans le même temps le « retour de l’Etat », car celui-ci semble rester un dernier recours. Mais ceux-ci ne sont plus les seuls acteurs des relations internationales, comme le montre depuis longtemps la sociologie des relations internationales  (Merle 1988, Badie, Keohane). Déjà, l’orée du XXIe siècle avait vu 66 Etats et des dizaines d’ONG et OING réunies au siège de l’ONU à New York célébrer la ratification du traité établissant la Cour pénale internationale (CPI), entré en vigueur le 1er juillet 2002. L’absence des grandes puissances, notamment, avait fait entrevoir l’idée d’une « nouvelle diplomatie » (Davenport), du fait que cette nouvelle institution juridique, de nature interétatique et supranationale mais indépendante des Nations unies, introduisait une norme authentiquement cosmopolitique par l’affirmation de l’individu comme sujet de droit à part entière. Certes, cette perspective pouvait se révéler illusoire dans la mesure où la pluralité des acteurs comportait tout autant, sans que la théorie dominante des RI consente à le reconnaître, une galaxie de réseaux maffieux, de mouvements intégristes, de grands groupes industriels et financiers qui font fi des Etats comme des structures interétatiques, tout en constituant des éléments essentiels de la mondialisation, fut-ce contre leur gré. Les Etats y trouvent leur « retour » justifié en tant qu’ils restent les ultimes, et surtout légitimes détenteurs de la puissance, et cherchent à recréer recrée cet ancien « équilibre des puissances » en alliances nouvelles. Les nouvelles ou anciennes puissances déplacent les centres de gravité de ce qu’on peut appeler « système » dans la mesure ou le chaos et l’incertitude sont deux de ses paramètres : le G8 a cédé la place au G7, et le G2 s’est imposé peu après. L’espace transatlantique constitué par les Etats-Unis et l’Europe reflue devant la poussée de l’espace asiatique, la Russie elle-même se tournant vers une union eurasiatique. Dans le même mouvement, les Etats qui entourent la Chine et redoutent son emprise lui résistent, comme le Japon qui réforme peu à peu ses dispositions constitutionnelles pacifistes et réaffirme sa puissance militaire, ou le Viêt-Nam  qui n’a pas oublié les « mille ans d’occupation chinoise » et revient vers Washington malgré la guerre ouverte qui les a opposés. Ou encore l’Inde, qui  affirme elle aussi sa puissance militaire face à une Chine qui renforce la sienne, ou la Birmanie, qui a entrepris d’alléger l’emprise chinoise. En ce sens, ce sont non pas les Etats, mais la mondialisation qui reflue, alors que s’élaborent pour un temps de nouveaux équilibres, comme toujours porteurs de déséquilibres, entre des puissances petites et grandes qui semblent par ailleurs négliger ce facteur ultime de déstabilisation planétaire, peut-être le seul facteur véritablement globalisant et potentiellement cosmopolitique que constitue l’évolution du climat. 

 

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