Angl. Transition

Esp. Transición

→ anthropocène, écosystème, mondialisation

La notion de transition a d’abord désigné ce qui pouvait engager une évolution culturelle ou civilisationnelle, pour désigner tout d’abord les 10 000 dernières années que le Congrès international de géologie de 1885 dénomma « holocène » , soit cette « ère entièrement nouvelle » que marqua le passage d'une société de chasseurs-cueilleurs à l'avènement de l'agriculture. Plus familière, la notion de transition opérée par l’influence démesurée de l’homme sur l’écosystème aboutit à l’effacement de la distinction classique entre nature et culture, du fait du rôle central pris par l’humanité dans l’évolution géologique et écologique de la Planète et des enjeux désormais transnationaux qu’elle implique.

L'un des acteurs essentiels de toute transition aux époques prémoderne et moderne, la société civile apparaît timidement chez Bodin, entre un communautarisme et un universalisme aux contours mal définis, sous la forme societas civilis dans la traduction latine que Bodin lui-même a faite de son ouvrage, sans contenu théorique mais dans le sens d’une transition entre l'absolutisme du souverain et l'observance d'obligations et de devoirs de justice qui répondent à l'harmonie du Cosmos voulue par Dieu (Ghils 1995).

 Plus tard, la notion s’applique dans la tradition politique européenne à l’influence des mouvements associatifs en matière de citoyenneté démocratique telle que la concevait Tocqueville, ou des institutions sociales que Gramsci concevait comme contestataires du pouvoir étatique. La notion de société civile, à cet égard, a trouvé une nouvelle jeunesse, à la fois dans les usages linguistiques divers qui lui correspondent et dans les études que sociologues et politologues lui consacrèrent en abondance, à la faveur du renouveau marqué par les bouleversements de 1989 et 1990 en Europe centrale et orientale, où l'hypertrophie de systèmes étatiques parvenus à saturation se trouva brutalement minée par des « forces profondes » mêlant des éléments politiques, nationaux, communautaires, religieux et proprement sociaux. L’émergence d’une société civile opposée au pourvoir autoritaire des Etats socialistes d’Europe centrale et orientale est l’un des facteurs qui ont amorcé sa renaissance, comme le remarque Fedorowicz (1991). Elle correspond à ce sens original qui est celui qu'Adam Michnik donne au terme, celui de stratégie politique de transformation de la société à partir de l'action des citoyens eux-mêmes, bien que dans d’autres régions ce mouvement puisse tout aussi bien marquer un recul, comme dans l'Egypte contemporaine (Coleman 2013). L'instance de représentation que constitue une société civile se trouve être, en régions musulmanes, portée par l'élément religieux, de sorte qu'elle se trouve ici tout aussi atomisée, mais de manière inverse au cas précédent. L'entreprise de déstructuration de la société civile s'est faite, comme l'observe Gellner (1991) en se référant aux observations faites anciennement par Ibn Khaldoun, par l'affirmation de la société urbaine, politiquement unifiée par l'Etat colonial et postcolonial aux dépens de l'islam rural, traditionnel et populaire des marabouts et des derviches, de structure tribale et politiquement différencié. Le dynamisme de la foi s'est reporté sur cet islam « supérieur », sobre et moraliste, expurgé de ses déviations populaires et dont l'ambition aujourd'hui est d'obtenir du pouvoir politique qu'il crée les conditions de l'observance religieuse et la fasse respecter. Ce qui fait conclure à Gellner que, contrairement aux sociétés postcommunistes assoiffées de société civile et qui ont perdu la foi dans l'idéologie étatique, le monde musulman est resté attaché à sa foi, sans chercher à autonomiser une société civile pulvérisée.

Utilisée dans un sens critique par ceux qui notent le déclin des valeurs civiques dans les pays capitalistes comme dans les mouvements dits de transition politique et institutionnelle en Russie, en Chine ou en Afrique (Bratton 1992), la notion de transition s’est amplifiée pour désigner, dans le cadre des recherches liées à la notion d’anthropocène, comme le note l’appel de 2017 des 15.000 scientifiques sur l’état de la planète: « Les transitions vers la durabilité peuvent s’effectuer sous différentes formes, mais toutes exigent une pression de la société civile, des campagnes d’explications fondées sur des preuves, un leadership politique et une solide compréhension des instruments politiques, des marchés et d’autres facteurs. Ce sont là – sans ordre d’urgence ni d’importance – quelques exemples de mesures efficaces et diversifiées que l’humanité pourrait prendre pour opérer sa transition vers la durabilité » (Foucart et Valo 2017).

L’anthropocène parvenu dans sa « phase II » (1945-2015) selon la dénomination des scientifiques, se réfère à  la « grande accélération » causée par la mainmise de l'homme sur la nature, qui s'est considérablement accélérée pendant cette période, de sorte que « … 60 % des services fournis par les écosystèmes terrestres sont déjà dégradés » (Galus 2008). Pendant les années 1980 à 2000, l’humanité a progressivement pris conscience des dangers que la présence humaine fait courir à l’écosystème planétaire, dans le cadre des différentes réunions internationales sur le climat et en conséquence des nombreux travaux scientifiques sur le sujet. Le terme se répandit, comme en France dans l’expression « Ministère de la transition écologique et solidaire ».

Face à cet état des lieux, la gestion écologique et politique entrevoit trois possibilités de faire face à la phase III de l'anthropocène (à partir de 2015 et au-delà). La première consiste à ne rien changer en se confiant à la résilience des sociétés, de l'économie et du milieu ; la seconde option (mitigation) vise à atténuer l'influence humaine par une meilleure gestion de l'environnement et des ressources, le recours à des technologies adaptées, la maîtrise de la démographie et la remise en état des régions dégradées pour enclencher la transition vers un développement durable. L’ensemble suppose la « transition » vers une économie décarbonnée,  une plus grande résilience des sociétés, l’ouverture aux innovations technologiques et leur gestion efficace et cohérente par les secteurs public et privé ; la troisième, en désespoir de cause si les deux premières échouent, consisterait à la mise en œuvre, dans une perspective plus utopique, de la « géo-ingénierie climatique » par la manipulation du milieu planétaire afin de contrebalancer l'influence du facteur humain. Il s’agirait alors, croit-on, de séquestrer le gaz carbonique dans des réservoirs souterrains, de répandre des particules de sulfates dans la stratosphère pour réfléchir la lumière solaire vers l'espace pour réduire les taux de CO2 de l'atmosphère et refroidir les températures, etc., ce qui risque de créer un nouvel âge glaciaire si l’on n’ajoute pas davantage de gaz carbonique dans l'atmosphère, selon une spirale sans fin prévisible.

Un avenir incertain

Ces trois options risquent toutefois d'être rapidement obsolètes, si l'insuffisance des mesures prises à ce jour accrédite la crainte des scientifiques de voir la terre franchir le seuil au delà duquel l'évolution du climat deviendra irréversible, même si l'émission des gaz à effet est enfin maîtrisée. L'effet d'"étuve" rendrait en effet une grande partie de la planète inhabitable, du fait du cercle vicieux créé par la conjonction de la fonte des glaces, du réchauffement des océans et du dépérissement de la végétation (des forêts notamment), menant à la hausse des températures à un niveau jamais atteint depuis 1,2 millions d'années. Alors que s’ouvre la COP24 en décembre 2018 à Katowice en Pologne, les signataires de l’accord de Paris préparent un réchauffement climatique de 2,7 ° à +3,2 ° dès 2030 au lieu de 1,5° à 2 ° d’ici 2050, comme le demandait l’accord de Paris, toutefois non contraignant. Sur les 197 États signataires, il se trouve en effet que seuls 16 d’entre eux respectent l’accord de Paris (Algérie, Canada, Costa Rica, Éthiopie, Guatemala, Indonésie, Japon, Macédoine, Malaisie, Monténégro, Norvège, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Pérou, Samoa, Singapour et Tonga). Le terme « transition » risque dès lors de perdre tout sens dans la mesure où c’est une rupture brutale aux conséquences imprévisibles qui s’annonce, selon les prévisions du dernier rapport du GIEC, publié en octobre 2018. A ces options écologiques doivent être associées des hypothèses sociopolitiques qu’imaginent divers auteurs, parmi eux Julien Bueb (2018) (Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du cabinet du ministre des Affaires étrangères français) : déliquescence politique menant tout droit à un probable effondrement ; illusion de la croissance verte dans lequel de nombreux acteurs, principalement issus du secteur privé et du monde politique, imaginent une transition grâce au progrès technologique ; rattrapage socio-écologique dans un monde où les considérations environnementales sont également sociales et universelles.A ces options écologiques doivent être associées des hypothèses sociopolitiques qu’imaginent divers auteurs, parmi eux Julien Bueb (2018) (Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du cabinet du ministre des Affaires étrangères français) : déliquescence politique menant tout droit à un probable effondrement ; illusion de la croissance verte dans lequel de nombreux acteurs, principalement issus du secteur privé et du monde politique, imaginent une transition grâce au progrès technologique ; rattrapage socio-écologique dans un monde où les considérations environnementales sont autant sociales qu’universelles. 

Dans les deux premiers cas, la notion de transition ne saurait esquiver la dimension sociopolitique de ce qui est qualifié de viable (sustainable) et d’assurer son caractère équilibré, équitable et juste. A cet égard, la transition prend un tour contraire aux transitions écologique, technologique, hygiénique et nutritionnelle, comme l'illustre la généralisation de l’obésité avec ses conséquences psychophysiques et socio-économiques, dont les carences de l’alimentation qui, selon les nutritionnistes et les épidémiologistes, touchent aujourd'hui les citadins pauvres, et non plus les couches les plus riches. Il y a là une transition nutritionnelle mondiale qui est passée d’une alimentation traditionnelle riche en céréales de base, aliments carnés, légumes et fruits, à une alimentation trop riche en sucres et en graisses. Les régimes alimentaires ne se sont pas améliorés en fonction de l’abondance d’aliments bon marché.

Les premières réactions de la société civile se font sentir, par la multiplication ou la préparation des actions en justice contre les gouvernements jugés responsables du réchauffement du climat ou de l’insuffisance des mesures propres à protéger les générations futures, en défense du principe selon lequel « La justice climatique est un droit de l’homme ». Le rapport publié par le GIEC en octobre 2018 donne des arguments aux citoyens en ce sens et ouvre la notion de transition à la dimension de la justice et de l’éthique, le titre de son rapport de 2018 mentionnanrt explicitement que l’objectif doit être d’«éradiquer la pauvreté ». Ce sont en effet, au-delà des écosystèmes, les droits des individus, la qualité de vie, l’accessibilité à un emploi et l’équilibre social en général qui seront affectés dans la plupart des secteurs : production et distribution de l’énergie, de l’eau et des aliments, santé, transports publics et privés, migrations vers les villes, transformation des industries.  

C’est dans cet esprit que la nouvelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, propose en complément de l’instauration d’un prix unique du carbone dans l’Union, une taxe aux frontières de l’UE égalisant le prix du carbone des produits importés à celui de ceux produits dans l’Union, et un « Fonds pour une transition juste » qui devrait aider les régions ayant le plus de mal à engager la transition économique. La première proposition devrait mettre les producteurs européens sur un pied d’égalité avec leurs concurrents de pays pratiquant un prix du carbone inférieur à celui de l’Union et la seconde, en intention tout au moins, veut réduire l’opposition des pays à revenu inférieurs à la moyenne de l’UE et dont les ressources énergétiques sont essentiellement fossiles, comme la Pologne.

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