Angl. Escalation

Esp. Escalada

→ cosmopolitisme, guerre, mondialisation

Le terme vient du provençal (occitan) escalada (dérivé du latin scāla, « échelle ») et du verbe dérivé escalar, qui signifie « grimper » ou « escalader » et est apparu sous cette forme en 1456.

Dans le champ politique, la notion réfère à une stratégie qui consiste pour deux puissances ou deux acteurs de la scène internationale, qu’ils soient de  niveau comparable ou non, à amplifier graduellement les mesures militaires, diplomatiques, économiques ou autres propres à affaiblir l’adversaire.  La notion est de connotation verticale, mais peut aussi s’interpréter comme une extension spatiale croissante – intrusion, invasion, occupation -, ou combiner les deux stratégies, comme l'escalade américaine au Viêt-nam.

Dissuasion

Par contraste, la dissuasion nucléaire qui se déploya entre les blocs est et ouest pendant la guerre froide parvint rapidement au blocage de la dissuasion mutuelle, sans intervention envisageable. Comme les adversaires ne pouvaient entrer directement en guerre sous peine d’annihilation mutuelle, divers conflits dits « par procuration » (proxy wars) apparurent avec l’appui des deux puissances, faisant dans les pays dits du tiers monde plus de  20 millions de morts dans la seconde moitié du XXe siècle (guerres civiles en Grèce, au Guatemala, au Yémen du Nord, au Laos, en Angola, guerres israélo-arabe, algéro-marocaine, de Corée, d’Afghanistan, crise des missiles à Cuba, guerres de Bosnie et du Kossovo…). La guerre civile syrienne, doublée d’une guerre théologique entre sunnites et chiites, est aussi considérée comme une guerre par procuration, qui comporte des formes d’escalade par les Saoudiens, les Qataris, les Turcs (pour empêcher la formation d’un Kurdistan indépendant au Nord de la Syrie, qui servirait d’arrière-cour au Kurdistan turc), le Hezbollah libanais, les Iraniens, les Russes et les Occidentaux depuis qu’il apparut que le régime syrien ne tomberait pas. Le terme « guerre » doit être ici comme dans les conflits contemporains nuancé, car ce sont les populations civiles (300.000 morts en 2019) qui en sont les premières victimes.

On notera par ailleurs que la dissuasion nucléaire caractérise une situation unique qui n’était pas à l’abri d’une guerre nucléaire, comme l’illustrent les nombreuses menaces de la déclencher, à l’occasion notamment des quatorze conflits entre les États-Unis et l'URSS à la suite de fausses alertes et les erreurs humaines ou informatiques entre 1956 et 1962, dont onze incidents durant la crise des missiles de Cuba (Chaliand 2014).

La fin de la guerre froide conclue par Reagan et Gorbatchev se  traduisit par des accords internationaux de désarmement, qui cependant tombèrent dans l’obsolescence pour aboutir au retrait des EU en 2019 du traité sur les armes nucléaires de moyenne portée (FNI) adopté en 1987 et qui avait permis la destruction de tous les missiles dont la portée allait de 500 à 5.500 km, mais qui ne pouvait prévoir l’équipement actuel par la Chine d’armements semblables, ni par la Russie de missiles (9M729) dont la portée est de 2500 km. De même, la dissémination nucléaire (prolifération en anglais) a rendu partiellement caducs ces mêmes traités, même si l'arsenal nucléaire mondial a chuté d'environ 80% depuis les années 1980, car le Traité de non-prolifération adopté par les cinq États signataires (Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie, membres du Conseil de sécurité des Nations unies) n’a pas empêché Israël, l’inde, le Pakistan et la Corée du Nord de l’acquérir, ou l’Iran d’en avoir l’intention.

Ce sont les RI en tant que  notamment son « système » supposé, qui se voyaient taxées d’obsolescence  dès que disparaissait l’équilibre de la terreur, comme dernier avatar de l’équilibre des puissances, et que se multipliaient les acteurs et les facteurs transnationaux économiques, communicationnels, associatifs, puis  terroristes, ce qui fit parler d’un « retournement du monde » (Badie 1995) ou d’un « système international sans territoire » (Merle 2001) avant que soient évoqués d’abord la démondialisation (Diamond 2006, Raston Saul 2005), puis son effondrement sous l’effet notamment de l’évolution du climat (Servigne 2015). La porosité croissante des frontières et l’illusion d’une mondialisation généralisée qui l’accompagna eurent pour effet d’affaiblir le pouvoir politique des Etats et semblèrent augurer de ce qui devait être un « nouvel ordre », autrement appelé « désordre »  (Todorov 2003, Gnesotto 2014, Andréani 2017, Garcin 2018), qui dissiperait les incertitudes et redeviendrait prévisible. C’était la notion  même de RI qui se trouvait menacée d’obsolescence, du fait du dépérissement apparent de l’État, de l’affaiblissement des accords internationaux et de la montée en puissance des acteurs non étatiques.

Les décisions qui se veulent rationnelles ne sont toutefois jamais à l’abri d’erreurs de calcul ou de débordements par des voies parallèles telles que les mesures financières, économiques ou technologiques (blocage ou piratage des réseaux informatiques). La « guerre commerciale » que se livrent Etatsuniens et Chinois à coups de taxations douanières à la suite des hausses fiscales imposées par Donald Trump aux produits importés de Chine entraîna une escalade monétaire qui poussa la banque centrale américaine à abaisser ses taux directeurs et, la Chine, en réponse, à baisser le taux pivot de sa monnaie par rapport au dollar pour soutenir ses exportations. La poursuite de la « guerre commerciale » n’emprunte pas la voie militaire à ce stade, mais la voie monétaire en promptement nommée « guerre des monnaies » par les médias.  

A ceci s’ajoute, sur un plan géostratégique, la politique chinoise à la fois industrielle, économique et financière auprès d’Etats d’Europe sud-orientale ou d’Afrique, fondée sur le rachat de prêts, la construction d’infrastructures qui favoriseront les exportations de matières rares vers la Chine, ou l’établissement par ce pays de liens diplomatiques (ambassades) appuyant une stratégie de  soft power (instituts Confucius …).          

Qu’elles soient vues comme un système provisoirement stable ou un ensemble anarchique de composantes variables comme le concevaient le réalisme de Hobbes et aujourd’hui de Kennan (1985) ou Morgenthau, qui considèrent que la « société internationale » ne peut se passer du pouvoir de l’Etat, mais reste anarchique par nature, c’est-à-dire vouée aux conflits et à la défense des intérêts nationaux.

Les RI restent de ce fait soumises au facteur puissance et, de là, à la rivalité entre les acteurs, étatiques ou non. Cette composante peut être attribuée à la nature humaine, comme le pensent Machiavel ou Hobbes, à l’individu soumis à l’empire de ses passions à l’encontre de la raison, ou aux collectivités soumises à l’autorité politique, culturelle ou idéologique, sans parler des projections symboliques et imaginaires. L’idée d’égalité s’en trouve exclue, la structure hiérarchique gère les sociétés. Le phénomène d’escalade peut dès lors se déclencher dès que se rompt l’équilibre entre entités politiques (Etats ou empires) ou entre catégories d’acteurs.

Les situations donnant lieu à une escalade sont légion : la guerre froide entre les EU et l’Union soviétique pouvait être vue comme une escalade sans fin plutôt que l’établissement d’une paix hypothétique supposément garantie par la dissuasion nucléaire dont l’issue était totalement incertaine, et qui n’émergea qu’après une guerre mondiale. Autre escalade, celle qui déchire le Yemen, où les bombardements commandés par l'Arabie saoudite étaient censés dissuader la présence iranienne, mais n'a réussi qu'à encourager l'engagement militaire de l'Iran, alors que, notons-le, la minorité yéménite qu'elle appuie n'avait aucun lien avec ce pays avant que les Saoudiens n'interviennent. La nouvelle rivalité entre les EU e la Chine pour s’assurer la domination du monde, en est une autre, mais le phénomène peut aussi se produire entre puissances ou acteurs de niveau différent : la population de Hong Kong s’est lancée dans la contestation massive de la législation de Chine continentale permettant d’extrader des citoyens de Hong Kong vers la Chine, afin de forcer le retrait de la loi contestée. Hong Kong ne représente sans doute plus de 3% du PIB chinois (contre 25% au moment du traité entre le RU et la Chine), mais si l’intérêt immédiat de la Chine n’est pas d’écraser la Cité, les relations entre les deux parties s’en trouves déstabilisées, sans que se dessine aucune issue finale, s’agissant de défendre le principe de « un pays, deux systèmes », avec le risque de déboucher non pas sur une désescalade, mais sur l’écrasement de la Cité par l’Empire du Milieu.

Désescalade

La notion de désescalade est susceptible d’apparaître lorsque une situation donnée parvient à une certaine stabilité ou « maturité », c’est-à-dire lorsque les  parties sont suffisamment motivées pour parvenir à la désescalade, dans la mesure où elles se rendent compte ou espèrent que l'autre partie coopérera à la recherche d’une solution qui satisfasse les deux parties et ouvre la voie à un avenir acceptable. Une telle issue peut être favorisée par la médiation d’un tiers acteur, comme le note Stephen Stedman (1991, 235-42) au sujet du Zimbabwe en soulignant qu'il n'est pas nécessaire que tous les acteurs dans un conflit perçoivent la nocivité d’une impasse, mais qu’ils entrevoient une situation où les deux parties seraient bénéficiaires.

L’escalade peut aussi s’enliser dans une situation sans issue, où les acteurs poursuivent un affrontement par délégation, comme dans l’est de l’Ukraine. Le positionnement adopté par Barack Obama et Vladimir Poutine fut rapidement politisé, le premier usant auprès du Congrès étasunien d’un argument de fermeté qui servait sa politique étrangère, le second confortant son idéologie nationaliste et ethniciste. La stagnation du conflit armé n’a donné lieu à aucun affrontement généralisé à la frontière russo-ukrainienne, mais il se poursuit sous forme idéologique, géopolitique et diplomatique et dans une moindre mesure économico-commerciale, entre la recherche ukrainienne d’une démocratie stable proche de l’Occident et le rejet du tropisme post-soviétique de type autoritaire et oligarchique, sans oublier le facteur religieux aiguisé par la dissidence de l’Eglise orthodoxe ukrainienne. Elle se poursuit aussi au sein du Conseil de l’Europe avec le retour de la Russie, exclue pour un temps à la suite de l’annexion de la Crimée.

Quelques auteurs contemporains se plaisent à remonter à Thucydide pour expliquer certaines de ces rivalités, en prenant la guerre du Péloponnèse comme illustrant la réaction d’une puissance dominante, ici Sparte, à la montée d’une puissance qui menace son hégémonie, ici Athènes. Les critères retenus par cet auteur pour représenter la puissance politique sont sont l’analyse des faits, le débat et l’action (Darbo-Peschanski 1989), d’après le récit par Thucydide de la guerre du Péloponnèse, ou du moins, les vingt premières années du conflit qui, de 431 à 404 av. J.-C, divisa l'ensemble des Grecs derrière Athènes et Sparte, les deux principaux belligérants. Sparte et ses alliés l'emportèrent, tandis qu'Athènes, affaiblie sur tous les fronts, était contrainte de céder. L'expédition de Sicile, qui devait la rendre maîtresse de tout le monde grec, avait vu son empire éclater et mena aux deux coups d'État oligarchiques qui ruinèrent sa cohésion interne autant que ses dernières capacités de résistance.

Les instruments juridiques internationaux ne jouent qu’un rôle secondaire dans ce contexte,  du fait du mépris affiché pour l’article 51 de la Charte des Nations unies[1]. Les accords de 1954 qui mirent fin à la première guerre d’Indochine, conduite par la France, en sont une illustration. Les accords furent considérés comme un « désastre » par Washington, qui entreprit aussitôt de les saboter. Le Conseil national de sécurité décida secrètement que, « en cas de rébellion ou de subversion communistes locales ne constituant pas une attaque armée », les Etats-Unis envisageraient l’usage de la force, y compris contre la Chine si celle-ci était identifiée comme « la source de la subversion ». Le même document préconisait la remilitarisation du Japon et la transformation de la Thaïlande en « point focal des opérations clandestines et de guerre psychologique en Asie du Sud-Est », et tout particulièrement en Indochine, c’est-à-dire au Vietnam (Chomsky 2000).

 

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