Angl. Ecocide

Esp. Ecocidio

→ démocide, ethnocide, historicide, viabilité

Terme forgé, de même que d'autres termes de même suffixe, sur le modèle de « génocide », et qui signifie « destruction du milieu » (du grec oïkos, maison, et du latin caedĕre, frapper, abattre). Il désigne tout acte de destruction ou d'endommagement important d'un écosystème lié à un facteur anthropique, notamment par l'exploitation excessive de celui-ci dans le but de subvenir à d'autres processus ou systèmes (écophagie). Il apparaît en 1970 lorsque le biologiste Arthur W. Galston traite d’« écocide » l’épandage par l’armée américaine de dizaines de milliers de mètres cubes de l’agent orange, un défoliant très puissant, sur le territoire vietnamien afin de priver ses défenseurs de ressources et de cachettes. Le premier ministre suédois Olof Palme le reprend en 1972 lors de l’ouverture à Stockholm de la conférence des Nations unies sur l’environnement. L’universitaire américain Richard A. Falk y consacre un article dans la Revue belge de droit international, où il compare l’usage de l’agent orange à « un Auschwitz environnemental » et appelle, sans résultat, à l’instauration d’une convention internationale afin que l’écocide puisse être qualifié de crime de guerre. De nos jours, l'écocide est reconnu par une dizaine d'Etats, dont le Vietnam, la Russie et quelques pays ayant appartenu à l'URSS, et est sanctionné à ce titre par le droit national de ces Etats. Le droit international ne le réprime que partiellement et indirectement, mais le considère dans certains cas comme crime de guerre (Le Bris 2017).

Le phénomène est bien entendu beaucoup plus ancien et accompagne l’expansion de l’homme sur la Terre. La paléontologie a démontré que, depuis 125.000 ans, l’arrivée d’homo sapiens sur un territoire donné réduit la taille moyenne des animaux. Le continent américain, par exemple, abritait il y a 14.000 ans des mammouths de 10 tonnes, des rhinocéros laineux (2 mètres au -garrot pour 3 tonnes) et, jusqu'aux tropiques, le tigre à dents de sabre (450 kg, 3,5 mètres de long) et les gigantesques paresseux terrestres (4 tonnes et jusqu'à 6 mètres de la tête à la queue). En 3.000 ans tout au plus, la présence humaine a causé la baisse de la taille des mammifères à travers le quaternaire tardif et la disparition des plus grandes espèces sur les cinq continents (Science, 20 April 2018).

Le parallèle entre génocide et écocide semble trompeur à certains chercheurs, qui pensent que les êtres humains et les écosystèmes n’ont pas à être mis sur le même plan (Perret 2011). Cette conception relève toutefois d’une vision binaire de la Planète, qui voit dans la nature et l’humanité  deux réalités autonomes, alors que l’homme est issu de la nature et que l’effet entropique de la présence humaine entraîne l’ensemble dans une involution mortifère pour les deux composantes, « naturelle » et « humaine ». Inversement, la proposition récente de la Déclaration universelle des droits de l'humanité tente de réunifier les deux concepts en rappelant que le destin de l'humanité n'est pas séparable de celui de son milieu de vie (Lepage 2018, Cabanes 2018). de même, les spécialistes de droit pénal international s'attachent à conceptualiser l'évolution qui, "dans les pas de Raphaël Lemkin", conduit du génocide à l'écocide (Hubrecht 2016) et à faire reconnaître l'écocide comme étant le "cinquième crime international contre la paix, aux côtés du crime contre l’humanité, du crime de guerre, du génocide et du crime d’agression" (Cabanes 2015).    

La réalité écocidaire remonte cependant loin dans l’histoire, chaque fois qu’une civilisation a érodé son environnement au point de disparaître, de sorte que la dégradation des écosystèmes actuels n’en serait que le dernier avatar (Diamond  2005, 2011), malgré ou selon certains à cause de l’évolution des communautés humaines et notamment du développement de l’industrialisation de l’agriculture, de diverses activités industrielles, des technologies et des communications. Après l’île de Pâques (par déboisement excessif en sept ou huit siècles d’un biotope clos), les Anasazis du désert du Sud-Ouest américain ou les Mayas du Mexique (par inadaptation des cultures aux sites occupés), les Indiens Guarani au Brésil tentent aujourd’hui en vain de s’opposer à la spoliation et la destruction de leur milieu culturel et naturel. Ce sont toutefois non seulement les communautés autochtones qui sont menacées dans leur survie, mais la Planète entière, qui se dirige vers un écocide généralisé, avant même qu’une solution globale et mondiale ait vu le jour.

Certes, les populations résistent quelquefois à l’action dévastatrice des facteurs écocidaires, et  notamment des activités minières, agricoles, industrielles ou autres. Dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, comme le rappelle le tribunal international Monsanto (voir plus bas), la responsabilité juridique des entreprises était reconnue par le tribunal de Nuremberg, qui jugea les industriels privés allemands criminellement responsables en raison de leur soutien à l'effort de guerre allemand. Dès 1990, le Vietnam intègre la notion dans son code pénal, qui définit l’écocide comme « un crime contre l’humanité commis par destruction de l’environnement naturel, en temps de paix comme en temps de guerre », après que l’armée américaine eut répandu l'agent orange sur les forêts du pays, de 1962 à 1971.

En 2013, un tribunal équatorien condamna Chevron à une indemnisation de 9.500 millions de dollars, mais la société quitta l’Equateur et la sentence n’a pas été exécutée, de sorte que ce pays exerce des pressions sur le Brésil, l’Argentine et le Canada pour qu’ils saisissent les actifs de Chevron afin de faire exécuter la sanction. Un cas analogue est celui du barrage de la mine Aznacóllar (Séville), qui s’effondra en 1998. Les autorités andalouses s’efforcent depuis des années de récupérer les 133 millions d’euros que coûta la décontamination de la région, mais ici aussi l’exploitant de la mine (Boliden) ferma l’entreprise et quitta l’Espagne (Planelles 2017). Toujours en 2015, un tribunal de La Haye émit un jugement favorable à la plainte de l’ONG de défense de l’environnement ­Urgenda contre le gouvernement néerlandais, laquelle demandait de qualifier le réchauffement climatique de « violation des droits de l’homme » s’il dépassait les 2°. Le jugement ordonnat à l'Etat de réduire d’au moins 25 % les émissions de gaz à effet de serre dans le pays d’ici à 2020 par rapport à 1990, afin de respecter les normes prônées par les études scientifiques internationales relatives à la protection du milieu. Le 15 septembre 2016, la Cour pénale internationale (CPI) elle-même se montrait favorable à ces principes dans son document de politique générale, alors qu’elle ne les avait pas intégrés dans son traité fondateur, le statut de Rome, en 1998 (Baudet et Maupas 2017).

La Fondation internationale Baltasar Garzón, parmi d’autres acteurs non gouvernementaux, tente de promouvoir les príncipes dits de Madrid-Buenos-Aires afin d’établir un cadre juridique de portée universelle qui inclue les crimes écologiques dans le Statut de Rome et pemette à la CPI de les poursuivre. De même, le Tribunal international Monsanto, autre initiative de la société civile transnationale présidé par la juriste Françoise Tulkens (anciennement juge à la Cour européenne des droits de l'homme, aujourd’hui membre de l’Agence des droits fondamentaux de l'Union européenne, FRA), entend juger la société Monsanto pour violations des droits de l’homme et écocide et estime, après avoir adopté les procédures de la Cour internationale de justice le 18 avril 2017 à La Haye, que « le temps est venu de proposer la création d’un nouveau concept juridique pour le crime d’écocide et de l’intégrer dans une future version amendée du statut de Rome établissant la Cour pénale internationale ». Les magistrats qui le composent rappelent qu’en 2016 « la procureure de la Cour pénale internationale a annoncé qu’un point d’honneur particulier sera mis sur la poursuite en justice des auteurs de crimes (…) ayant pour objectif ou pour conséquence, entre autres, la destruction de l’environnement (…) ». De manière générale, les juristes concernés tentent de faire apparaître le ciblage délibéré de l'environnement et la destruction irréversible des écosystèmes, sous le concept d’écocide, comme crimes contre l’humanité équivalant moralement et juridiquement au génocide.

 

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