Angl. Anthropocene

Esp. Antropoceno

climat (évolution du-), écosystème

Le terme (mais non la notion) d’« anthropocène » est apparu récemment dans la terminologie géologique, puis écologique. Il fut forgé en 2000 par le Prix Nobel de chimie Paul Crutzen, alors que la notion apparaissait dès 1873 chez le géologue italien Antonio Stoppani, qui voyait dans les activités humaines « une nouvelle force tellurique » et parlait d'ère « anthropozoïque ». De son côté, le Congrès international de géologie avait adopté en 1885 le terme « holocène » pour désigner les 10.000 dernières années, un terme qui littéralement dénote une ère « entièrement nouvelle », dans ce cas marquée par le passage d'une société de chasseurs-cueilleurs à l'avènement de l'agriculture. Plus récemment, on trouve  l’« écoumène » (Christian Grataloup et autres géographes), la noosphère (de Chardin, 1922, Vernadsky, 1936), l’érémozoïque (Wilson, 1992) ou l’anthrocène (Revkin, 1992). De nos jours, la notion est toujours débattue dans le cadre de l’Union internationale des sciences géologiques, Comission stratigraphique internationale/CSI, Sous-commission pour la stratigraphie du quaternaire.

L’anthropocène est l’avénement d’une ère marquée par le rôle central pris par l’humanité dans le destin géologique et écologique, c’est-à-dire aujourd’hui culturel, de la Planète. La date initiale varie : 1945 pour l’ICS en raison de la première explosion d’une bombe atomique, de la concentration d’éléments radioactifs dans les roches et les sédiments et de la montée en flèche de la consommation de ressources naturelles; 1784 et la machine à vapeur pour d’autres checheurs ; 3000 ans a.c.n. pour William Ruddiman (2014), avec la domestication du riz en Asie et la concentration de méthane (CH4) qui en serait résultée ; voire il y a 40.000 ou 50.000 ans, losque Homo sapiens a déclenché l’extinction de la plupart des grands mammifères de l’Ancien Monde et la modification des paysages.

De ce point de vue, l’anthropocène consacrerait l’érosion des ecosystèmes entamée par les chasseurs-cueilleurs et aboutissant à la modification du climat. Selon Crutzen, cette ère a débuté vers 1800 avec l'avènement de la société industrielle, caractérisé par l'utilisation massive des hydrocarbures. La concentration de CO2 dans l'atmosphère était alors de 283 parties par million (ppm). L'accumulation de ce gaz à effet de serre a été marquée par une accélération subite depuis 1950, date d'entrée dans la " phase II " de l'anthropocène. Le CO2 était alors à 311 ppm. Il atteignait 379 ppm en 2005 et 400 ppm en 2015.

Un phénomène inverse, mais également d’origine humaine et aux implications géopolitiques, est signalé dans Nature par Simon Lewis et Mark Maslin (2015), qui datent de la période 1550-1610 de notre ère le seuil minimal depuis un millier d’années de la concentration atmosphérique de dioxyde de carbone (CO2) à environ 270 ppm (parties par million). Celle-ci serait due à l’invasion des Amériques par les Européens porteurs des virus de la grippe et de la variole, qui les transmettent aux Amérindiens, non immunisés, dont la population perd en quelques décenies 50  millions d'individus. Des millions d'hectares de cultures sont rendus de ce fait à la forêt, qui absorbe quelques milliards de tonnes de CO2 rpésents dans l’atmosphère.

Sur le plan philosophique, cette ère ultime forcerait la prise de conscience tardive de ce que signifie l’histoire humaine conçue selon un segment orienté, mû par la transformation progressive, progressiste et indéfinie des sociétés. En ce sens, elle infirmerait partiellement la thèse de Nicolas Copernic au 16e siècle, qui privait la Terre de sa position privilégiée au centre de l’Univers et renvoyait les hommes à sa périphérie, car l’action humaine retrouverait une fonction centrale. La scission arbitraire entre nature et culture comme concepts autonomes dans les sciences classiques invite de ce fait à reconstruire un paradigme plus cohérent, par l’exclusion des conceptions monodisciplinaires et le recours à la méthode transdisciplinaire, pour circonscrire des systèmes complexes et appliquer des stratégies holistiques. La crise des sciences humaines et sociales qui résu ltait de cette bifurcation trouve la possibilité d’une réconciliation entre celles-ci et les sciences naturelles, dans la recherche de modèles complexes et globaux des savoirs.

De multiples obstacles subsistent toutefois à une telle réconciliation. La perdurance des facteurs culturels enracinés dans les structures familiales, idéologiques ou religieuses relativise l’universalité des conceptions du genre humain et la gestion collective du globe. Les impératifs du développement économique et la maîtrise de l’évolution du climat s’entrechoquent, la poursuite de la croissance et l’accroissement des inégalités tout autant, les conflits interculturels nourris des imaginaires obscurcissent l’idée d’une politie mondiale. Aussi les interprétations les plus pessimistes de l’anthropocène entrevoient l’effondrement ultime de la civilisation, comme conséquence de l’ « écocide » en cours. Au delà de la civilisation, c’est le stade de l’hominisation qu’elle met en cause, à l’heure où les conflits qui déchirent l’humanité rendent tout aussi aléatoire la construction d’une politie mondiale, dont la conférence COP21 ébauche la politique sans offrir d’autre garantie que l’engagement volontaire des Etats. Aussi les théories des RI classiques sont-elles impuissantes à rendre compte de cette évolution, comme le remarque Norberto Bobbio parmi d’autres, qui se détache parmi les intellectuels qui ont pensé le concept cosmopolitique au XXe siècle. La philosophie des relations internationales lui apparaît décalée face au risque d'une autodestruction de l'humanité, car elle ne peut se contenter notamment de la théorie dite réaliste, référée à l'équilibre de la terreur à l’époque qui fut la sienne de la guerre froide. Il lui préfère un pacifisme actif inspiré de Kant et fondé sur la liberté, l’égalité et les droits de l’homme, propre à sortir de l'état de nature qui voit s’affronter les Etats et les Etats-nations. Il prône à cet effet la construction d'une fédération mondiale des Etats, qui ferait office de super-Etat.

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