Tianxia (chinois)

barbare, cosmopolitisme, transnational, universel

 Si l’étude et les théories des relations internationales restent habituellement monoculturelles et réfractaires à la méthode comparée, quelques essais font exception, comme ceux de Martin Wight (1977) ou Francis Fukuyama (2011) après ses essais immatures sur les civilisations. Le premier s'et ainsi penché sur les équivalents chinois de l’universel et du cosmopolitique. Dans “De systematibus civitatum”, Wight parcourt quelques anciens systèmes étatiques sous le titre "the Western, the Hellenic-Hellenistic or Graeco-Roman, and the Chinese between the collapse of the Chou Empire in 771 b.c. and the establishment of the Ts’in Empire in 221 b.c.", où il souligne les similarités entre le mode de souveraineté chinois et le basileus byzantin, comme les différences entre le premier et l’antique poleis grecque et les royaumes hellénistiques au terme des conflits entre les "royaumes combattants", postérieure à la période des Printemps et Automnes et antérieure à l'unification impériale (Yongjin Zhang 2014).

 Dans les écrits chinois proprement dits, le terme tianxia, dans ses diverses interprétations, se trouce être au centre de divers de pensée depuis Laozi (VIe siècle av. J.-C.) et Confucius (551-479 av. J.-C.). Il signifie tout d’abord « monde terrestre », le « tout sous le ciel », ce qui désigne moins le monde physique qu’une représentation de l’univers comme un ordre hiérarchisé, où la « vertu » de ses membres (hommes civilisés, barbares, animaux) détermine la place qu’ils y occupent, et dirigé par un « représentant du ciel » (Tianzi ou Wang, le « fils du ciel » ou le souverain). Dans le Livre des Odes édité par Confucius, nous trouvons ainsi ce vers célèbre disant que « Tout sous le ciel universel n’est que le sol de Wang ». Liang remarque à cet égard que les présupposés des écrits lies à la notion de tianxia sont tout aussi monoculturelles qu’en Occident, comme les principes imaginaires du lixiang (le sens commun, attribué aux individus de toutes contrées et hérité d’une tradition multimillénaire et de ses philosophes, susuceptible de produire toutes coutumes et tous événements).

Ji Zhe remarque que le sens primaire de Tianxia renvoie à deux significations politiques traditionnelles. D’une part, il offre une vision à la fois cosmopolitique et culturaliste de la société des hommes, potentiellement unifiée sur le plan politique. Dans un monde divisé en une multitude d’États/pays (guo) distincts, Tianxia introduit l’idée de transcender ces clivages et de construire un espace politique universel. L’opposition entre le tout et la partie recèle une théorie de la légitimité politique des États/pays fondée sur la politique de la force soumise aux cycles répétitifs et sans fin de l’essor et du déclin, mais Tianxia introduit un pouvoir idéal, global et éternel. Ainsi, Mencius (aux alentours de 380-289 av. J.-C.), le plus important parmi les lettrés qui ont poursuivi et développé l’œuvre de Confucius, souligne qu’« on a vu des hommes dépourvus de ren (humanité, la vertu centrale confucéenne) obtenir le pays, mais jamais un homme dépourvu de ren n’a atteint Tianxia » (Œuvres de Mencius, VII. II. 13). Autrement dit, seule une autorité politique qui suit la « voie » (dao/tao), ou le « cœur du peuple », sera reconnue comme légitime et digne de gouverner les affaires du monde (Œuvres de Mencius, IV. I. 9). Sous couvert d’idéalisme politique, ce concept renvoie souvent à des fins réalistes : si seul le souverain qui a le « mandat céleste » (tianming) peut régner le Tianxia, le fait de la prise du pouvoir du Tianxia par un empereur est déjà la preuve de la légitimité de ce pouvoir.

La notion est d’autre part monoculturelle. Ainsi, le penseur confucéen Gu Yanwu (1613-1682) soutient que, à l'époque de l’invasion de la Chine par les Mandchous et de la chute de la dynastie Ming (1368-1644), les sujets de l'empire doivent défendre Tianxia, car c’est la responsabilité de tout homme. La notion prend le sens de « monde civilisé », universalisé sur la base de la conception chinoise, ce qui fait de la dimension politique du confucianisme l'idée que le monde doit être transformé en un espace unifié en accord avec cet idéal de l’humanité civilisée. Dans la pratique, les guerres entre les Royaumes Combattants suivirent la voie plus familière à l'Europe des conflits interétatiques, pour aboutir cependant, au contraire de l'Europe, à la prédominance du royaume Qin su ses concurrents et à l'unification qui s'ensuivit. L'ensemble des Etats chinois de la période du Printemps et de l'Automne furent peu à peu soumis, de -356 à -221, juqu'à leur unification finale sous la seule dynastie des Qin en -236. Le mythe ancien d'une Chine unifiée se réalisa avec son emprise sur l'ensemble de la Chine et la fondation du premier empire sous Ying Zheng, mieux connu sous le nom de son temple posthume Qin Shi Huangdi (-259 à -210).

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