Engl.

Esp.

Ce terme est l’un de ceux qui interrogent le cadre classique des relations internationales tout en le débordant largement, au même titre que « démocide », anthropocène » et quelques autres. Paul Jorion (2016) a repris « soliton » dans un sens métaphorique emprunté à la description de la lame de fonds constituée de plusieurs vagues qui se superposent pour en constituer une seule, mais monstrueuse. Contrairement aux vagues de raz-de-marée (tsunami en japonais),  dont la longueur d’onde est grande et qui ne s’élèvent qu’à l’approche des côtes, les vagues scélérates sont des trains d’ondes issus de l’état de la mer. Leur longueur d’onde varie peu, mais leur profil est plus abrupt que celui des autres vagues, ce qui les fait déferler sur les côtes.

L’auteur se limita initialement à analyser les phénomènes relevant de son domaine de compétence premier, à savoir la crise économique et financière. Il y ajouta plus tard les deux autres domaines de l’environnement et de la complexité/ robotisation, à partir de l’hypothèse que la crise écologique risquait de rattraper l’humanité avant qu’elle puisse résoudre les problèmes de la complexité et de la machine à concentrer la richesse, alors même que se reposait la question de la rareté de l’emploi dans le cadre de la mécanisation exponentielle des tâches professionnelles. La question du soliton se posa dès lors comme « une question unique et indécomposable », dont le sens devenait moins technique que philosophique, puisqu’elle portait sur la survie de l’espèce humaine, comme composante de la survis de la biosphère dans son ensemble. Les trois composantes de la question sont donc :

  • - la question écologique, causée par l’épuisement des ressources, l’évolution du climat et notamment son réchauffement, accompagné de l’acidification des océans et de la hausse du niveau des mers.
  • - la « crise de la complexité », due aux interactions croissantes entre facteurs de plus en plus mécanisés et informatisés, la réduction corollaire de l’emploi.
  • - la crise économique et financière, dont la cause essentielle est que les systèmes se réduisent à ce niveau à une « machine à concentrer la richesse » et en particulier au versement d’intérêts sur la dette, dont les effets délétères sont amplifiés par la spéculation, l’ensemble étant considéré comme sans danger et inoffensif.

Le concept se réfère ainsi à un phénomène particulier mais contemporain de conjonction de plusieurs phénomènes, dans un sens élargi qui recoupe plusieurs domaines de la connaissance et revêt pour cette raison une dimension transdisciplinaire. Paradoxalement, il engendre dans le même temps le concept de ce qui, pour certains auteurs, n’a pas de référant jusqu’à présent, à savoir le « monde » dans ce cas-ci. Certes, il a toujours été imaginé, dans ses projections cosmopolitiques. Mais dès qu’il est accompli, ce geste se trouve renvoyé à l’imaginaire. Le dharma védique (« gnostique », depuis le 15e siècle a.c.n.) désignait le maintien en un tout (brahman) des corps, esprits, souffles et paroles (essentialisées en Parole révélée mais incréée) de la scène cosmique, mais le védisme reconnaît qu’il se fragmente en une infinité d’intuitions et de voies dévolues aux individus. Le dharma (dhamma) bouddhique l’affine, qui le transforme en conscience délivrée de l’ego, mais laissée à l’initiative incertaine et impermanente d’individus isolés de la plénitude humaine. Le tianxia confucéen relu par Zhao Tingyang (2018) retrouve cette même dissociation, cette cassure occultée, qui fait que le tout manifeste « sous le ciel » reste aveugle à ce Tout sous un même ciel, entrevu comme histoire du monde inatteignable, suspendu dans la sphère mythique. Ici aussi, l’humain singulier constate que le monde en tant que monde n’existe pas dans la conscience collective, l’histoire mondiale est un construit, « le monde est un non-monde » en dehors de sa dimension physique subitement baptisée anthropocène.

Reviendrait-on à la seule strate humaine, on constaterait avec le philosophe Marcus Gabriel (2017) que le monde n’existe pas. De même, le philosophe des relations internationales Pierre Hassner constate que la communauté internationale n’existe pas. Ce sont les communautés religieuses, idéologiques, nationales ou ethniques qui composent « la » société internationale, contrainte de s’entendre sur quelques  points comme les circuits aériens, maritimes, informationnels, financiers et commerciaux, éventuellement par le biais des OIG et la participations de quelques OING.

Vues de loin, les splendides projections d’une humanité conçue comme telle furent menacées de disparition avant même d’exister, il y a 123.000 ans environ (isotope 6), lorsque les quelques centaines de sapientes survivant aux glaciations se trouvèrent condamnés à se nourrir de coquillages sur la pointe du Cap. Notre chroniqueur Yves Paccalet aurait pu publier son L'humanité disparaîtra, bon débarras ! (il n’aurait plus resté qu’à achever Neandertal, ce résistant nordique impénitent), mais il dut attendre 2007, avec aggravation en 2013, pour sortir ce titre honteusement désinfecté de nos chers mythes. Depuis son retour, sapiens se consacre à la migration, hormis quelques gros établissements çà et là, le long des côtes de préférence, de sorte que la liquidation de tout solde s’effectuera sans difficulté, la marée aidant. En attendant, il vide son habitat des ses êtres vivants, fort de sa masse biologique, 0,01 % de la masse végétale, car il est optimiste (le transhumanisme le prouvera).

Si la valeureuse proposition de de Corinne Lepage (2018) de faire exister l’humanité par une déclaration des droits de l’humanité, c’est bien que celle-ci n’existe pas encore en tant que sujet de droit avec ses propres droits.